Bivouac aux Courtes (3856 m).

Août 1969

Trop tard, nous sommes partis trop tard.

Comme nous ne prenions pas de petit déjeuner, le gardien du refuge d’Argentière ne nous a pas réveillé…

Nous somme à la rimaye au petit jour. Une première tentative de de franchissement échoue. Nous redescendons et trouvons un autre passage, mais nous avons perdu une heure.

Les conditions se révèlent ne pas être idéales. La neige poudreuse, foireuse sur la glace sous-jascente complique dès le début le cramponnage dans le couloir Nord Nord Est.

Nous n’avons pas encore gravis le premier tiers que le soleil nous rattrape. Du coup, de poudreuse, la neige devient rapidement molle et botte sous les crampons. Il semble plus sur de progresser dans les rochers de la rive droite. Puis ceux-ci devenant plus difficiles, nous traversons en rive gauche et montons droit sous le sommet.

Face nord des Courtes

A une progression idéale, en bonne neige, qui aurait dû se faire le plus souvent les anneaux à la main, se substitue de prudentes longueurs de corde dans des rochers brisés et instables.

Le résultat est, qu’en plus de quelques frayeurs, nous sortons sur l’arête sommitale vers 17h30.

Les difficultés sont terminées. Je connais bien l’itinéraire que j’ai déjà parcouru deux fois. Dans 3 h nous serons au refuge du Couvercle.

Sauf que dans la traversée de l’aiguille Chenavier, nous coinçons notre corde dans une fissure du rocher. Nous bataillons une heure pour l’extraire…

Puis la neige devenue pourrie, la fatigue qui gagne font que nous ne progressons plus que lentement, trop lentement sur l’arête. Dans les traversées des aiguilles “croulante“ et “qui remue“, nous perdons la course avec la nuit. Plus très loin du Col des Cristaux, dans la quasi obscurité et devant un passage rocheux un peu plus difficile, nous devons nous résigner à bivouaquer.

Un peu en contre-bas d’une rognon rocheux qui nous abrite du vent, nous avons trouvé une vire assez confortable sur laquelle on peut être assis, les jambes pendant dans le vide. Nous plantons quelques pitons auxquels nous nous attachons de peur de glisser dans notre sommeil.

Le bivouac est improvisé et nous n’avons guère plus pour nous protéger que nos vêtements de la journée plus des ponchos contre la pluie.

Nous vidons les sacs, disposons tout le matériel en sécurité sur la vire, et enfilons nos pieds avec nos chaussures à l’intérieur.

Quelques étoiles dans le ciel, progressivement masquées par un voile nuageux.

Au Nord, loin, très loin, sur le lac Léman, le spectacle d’un orage nous occupe. Puis nous sombrons dans un demi sommeil bientôt interrompu par un coup de tonnerre.

D’abord lointain, l’orage nous entoure bientôt, la foudre frappe tout autour de nous. De violentes rafales de vent secouent nos ponchos. Puis la pluie arrive, libératrice, l’orage s’éloigne, alors que nous sommes trempés et commençons à frissonner. Il est un peu plus de minuit.

Sommeil entrecoupé de frissons. Mal au dos appuyés sur le rocher froid et dégoulinant.

2 h du matin, l’orage est à nouveau sur nous. Cette fois c’est du sérieux. La foudre claque plusieurs fois toute proche. Des flammèche bleue courent sur le rocher : le feu de Saint Anselme!

Puis dans un déchirement, comme celui d’une toile, un grand éclair blanc nous enveloppe. Nous sommes projetés dans le vide et nous retrouvons pendus à nos cordes. Le cœur bat la chamade. La terreur nous envahis.

La foudre a frappée le rocher juste au dessus de nous. Nous avons subit les courants de terre.

Chaque silence est drapé d’angoisse. Puis le bruit de la pluie qui tambourine sur nos toiles l’emporte progressivement sur celui du tonnerre qui s’éloigne.

L’eau glaciale qui ruisselle sur le rocher s’insinue dans nos vêtements déjà copieusement mouillés ; court sur la peau et emplis les chaussures.

Plus question de dormir. Nous luttons contre le froid avec de grands mouvements, tout en en nous racontant des histoires.

5 h du matin, l’orage est de retour pour la troisième fois, moins violent, mais la pluie cède la place au grésil, puis à une neige poudreuse poussée par un vent du nord glacial que nous prenons maintenant en pleine face.

Le froid nous fait sombrer dans un mauvais sommeil grelottant.

6h du matin, le petit jour. Je ne grelotte plus, j’ai passé ce stade. Jean Paul est recouvert de neige et ne bouge plus. Moi non plus d’ailleurs. Un brouillard ou volettent des flocons de neige nous entoure. Il me faut un gros effort de volonté pour me lever. Je secoue Jean Paul qui lentement émerge de sa torpeur.

Il faut bouger pour nous réchauffer. Tous nos gestes sont extrêmement lents. Il nous faudra bien une heure pour refaire les sacs.

Finalement, la cordée se remet en marche et gagne le col des Cristaux et le couloir qui descend sur le glacier de Talèfre.

Désormais en versant sud, nous sommes un peu plus à l’abri du vent. La vie revient avec l’action.

Puis c’est la longue descente sur le glacier, la recherche dans le brouillard des passages entre les crevasses.

D’un coup, Jean Paul s’assied et se tient la jambe, gémissant. Une douleur atroce lui parcours le pied. Il enlève sa chaussure, sa chaussette trempée. Les orteils sont tout blancs. Il s’est gelé.

La douleur s’estompe un peu et nous reprenons notre marche. Alors que nous allons attaquer la remontée sur la moraine en direction du refuge, des personnes viennent à notre rencontre.

Le gardien du refuge d’Argentière s’est inquiété de notre sort et a prévenu celui du Couvercle.

On aide Jean Paul à finir les dernières centaines de mètres.

Au refuge, on réchauffe doucement son pied. La circulation et la couleur reviennent. La douleur s’estompe. Restaurés et réchauffés, Jean Paul estime que nous pouvons gagner le Montenvers par nos propres moyens.

Il ira cependant subir quelques examens et soins à l’hôpital de Chamonix et finalement s’en tirera sans séquelles.

 

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