Les deux Marie

C’était durant l’été 1971. Le club alpin de Brest m’avait confié trois “clients“ pour effectuer une randonnée dans les Dolomites dans le cadre d‘un stage. Ainsi, un bel après midi, je rencontre au camping de Cortina mes trois bretons, Pierre*, jeune homme de 20 ans frêle et timide, Marie Lou* et Marie Paule*, plus âgées, pas très grandes, mais bien membrées, cheveux clairs, fortes et sportives, en fin de compte assez semblables au point qu’aujourd’hui dans ma mémoire, je ne puis distinguer l’une de l’autre. Si les deux Maries étaient de toute évidence des complices de longue date, le garçon leur était inconnu.

Le programme qui m’avait été proposé par le club se déroulait de refuge en refuge pendant une semaine le long de l’Alta Via n°1 en passant par le maximum de via ferrata. Il s’adressait à priori à des randonneurs et grimpeurs confirmés.

Dès le premier jour, il apparut clairement que le garçon n’était pas dans la course, ralentissant la progression du groupe dans les échelles, impressionné par le vide,et nécessitant une attention de tout instant de ma part. Ce qui fit que nous ne pûmes gagner le sommet de la Tofane.

Au refuge Cantore, l’ambiance était morose, les filles n’osaient pas encore exprimer ouvertement leur déception, mais affichaient leur mauvaise humeur.

L’étape suivante gagnait le refuge Venezia au Pelmo par une marche assez longue, mais sans grand dénivelé ni difficultés.

Fatigué de ses efforts de la veille, Pierre du s’arrêter souvent. L’étape, de peu d’intérêt pour des grimpeurs, s’éternisait. Peu avant l’arrivée au refuge, l’orage qui menaçait depuis quelques heures éclata et nous arrivâmes trempés juste à l’heure du dîner.

Celui-ci fut sinistre, les Maries ne desserrant pas les dents.

Les refuges italiens n’étaient pas à l’époque organisés en dortoirs avec des bat-flancs comme les refuges français. Nous étions logés dans des chambres de 4 lits, ce qui fit que nous nous retrouvâmes entre nous pour la soirée.

Pierre s’était absenté. Alors que nous étions allongés sur nos matelas, les filles attaquèrent tout de suite. Elles n’étaient pas venus là pour se traîner lamentablement sur des sentiers. Je devais inciter Pierre à quitter le groupe. A cela s’ajoutait un grief sur une erreur d’itinéraire qui nous aurait fait perdre beaucoup de temps et sans laquelle nous aurions certainement échappé à l’orage.

Je me défendais pied à pied et sentait monter en face de moi une mauvaise foi qui m’exaspérait. A cour d’argument je lâchais “Tête de breton, tête de cochon!”. Alors les deux Maries d’une seule voix me renvoyant un “ventrachous tonitruant” cri de guerre de générations d’étudiants bretons, plongèrent sur mon lit avec la ferme intention de me faire rentrer mon injure dans la gorge.

“Tu ne battra pas une femme, serait-ce avec une fleur”. Mai moi je dû me défendre et de toutes mes forces. Heureusement, dès le départ, la règle du jeu implicite fut de ne pas porter de coups.

Je n’étais pas d’un physique que l’on pourrait qualifier de particulièrement costaud, mais l’entraînement intensif qu’avait exigé l’examen d’initiateur m’avait doté d’une musculature puissante et j’arrivais à sauver la face en immobilisant mes deux adversaires qui essoufflée jetèrent l’éponge en riant.

Pierre, arrivé à ce moment là nous contemplait, hébété. Garçon bien élevé, cela dépassait sa compréhension. Dans son monde, les filles ne roulaient pas ouvertement sur un lit avec un garçon et de plus avec le guide… Il ignorait nos traditions universitaires de l’ouest de la France. Nous nous étions reconnus dans l’injure que j’avais lancé, les deux Maries et moi étions désormais du même monde.

Chacun ayant défoulé son trop-plein d’énergie et ses frustrations, la nuit fut calme.

Le lendemain soir au refuge Coldai, Pierre me proposa de gagner l’étape suivante seul par le sentier pour nous permettre de faire la traversée de la Civetta par les arête. Il me signa une décharge au cas où il lui arriverait quelque chose.

Quand aux Marie et moi, nous nous étions si bien amusés le soir précédent, qu’elles trouvèrent de fallacieux prétextes pour engager une nouvelle lutte dans les dortoirs. Cela devint entre nous un jeux plaisant que nous renouvelions à chaque étape devant les yeux effarés et réprobateurs des grimpeurs italiens dont nous n’avions cure.

Bien sur, il n’y avait là aucune connotation sexuelle, du moins jusqu’à ce que …

Je crois que c’était l’avant dernier jour au refuge Vazzoler. Notre réputation de “fouteur de merde” avait du nous précéder, car le gardien nous avait isolé dans une cabanon annexe où nous pourrions faire tout le bruit que nous souhaitions sans déranger personne.

Pierre avait depuis la veille jeté l’éponge et était redescendu dans la vallée.

Bien sur, après le repas, les filles et moi avons réitéré avec d’autant plus de liberté notre jeu quotidien que le local où l’on nous avait relégué nous appartenait entièrement.

Est ce parce que le refuge était plus bas en altitude et exposé au Sud et que nous avions troqué les pantalons contre les shorts et remisé les pull au fond des sacs ? ou bien parce que j’avais entrevu les filles nues lorsque nous avons pris notre douche sous la cascade ?

C’est alors que je bloquais Marie Lou par un ciseau des jambes et que Marie Paule essayait de la dégager que celle ci s’écria “Mais… il bande le salop”. Je dus me rendre à l’évidence alors que deux furies rigolardes criaient de concert “a poil, à poil !”

La lutte redoubla d’intensité avec un tout autre objectif. Elles avaient entrepris de m’enlever mes vêtements. Comme je tenais pas à les voir transformer en charpie, je finis par succomber non sans avoir obtenu moi même quelques succès puisque les seins de Marie Lou qui était agenouillée sur mes avant bras pour les immobiliser et penchée pour retenir mes mains ballottaient à quelques centimètres de mon visage et que Marie Paule qui avait perdu son short (je n’avais pas osé tirer sa petite culotte), couchée sur mes jambes, mon short sur la tête en guise de trophée, se retrouvait le visage à proximité de mon sexe qui gonflait outrageusement mon slip.

Et après… et après, me direz vous ?

Alors, à bout de souffle, nous nous sommes immobilisés et chacun dans un grand silence gêné, avons pris la mesure de la situation. Nous éclatâmes d’un fou rire interminable tout en nous relevant et nous rhabillant prestement.

Cette nuit là les Maries dormirent sur le châlit du haut et moi sur celui du bas.

Le lendemain dans la voie normale de la Torre Venezia j’étais à nouveau “celui qui va devant” et quand au bout de la longue traversé en diagonale, l’on vient butter sur un surplomb dominant 300 m de vide j’ai du assurer sec. Et si nous nous pressions les uns contre les autres sur les relais des rappels de la descente, ce n’était pas pour renouveler les émois de la veille, mais parce que la marche était étroite et le vide impressionnant.

La dernière soirée à Vazzoler fut des plus calmes, personne n’osant reprendre un jeu qui avait perdu son innocence.

* les prénoms ont été changés

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