Histoire de curés

Pour pâques 1973, j’avais imaginé une grand raid à ski à travers le massif de l’Oberland Bernois, du Nord au Sud en partant des alentours de la Grimselpass.

Notre groupe réunissait quelques saumurois et surtout une délégation de palois avec qui nous avions réalisé l’exploration du gouffre du Cambou de Liard l’été précédent.

Nous voilà donc, sept, assez tard, trop tard, au village d’Oberwald, tout au fond de la vallée du Rhône. l’objectif est la Husegghutte, mille mètres plus haut.

J’escomptais que la route du col de la Furka serait ouverte au moins sur une petite section, nous permettant de gagner du dénivelé.

A notre arrivée, nous avons du déchanter. L’enneigement était bien plus important que ne l’aurait laissé espérer l’état de la montagne dans mes Alpes dauphinoises. La route était fermée et enneigée dès la sortie du village.

Compte tenu de l’heure tardive de notre arrivée et de cette mauvaise surprise, il était peu probable que nous puissions gagner le refuge avant la nuit.

Tant-pis, nous avions prévu les pires conditions et transportions avec nous, en plus des vivres pour une semaine, tentes et matériel de bivouac.

Nous voilà donc partis à remonter la route à ski lacet après lacet. Celle-ci s’engage dans une gorge de plus en plus resserrée. Des coulées d’avalanche interrompent la route et obligent à les traverser dans de raides cônes de grosses boules chaotiques. Peu avant d’atteindre le plan de Gletch, la vallée devient étroite et profonde. Un tunnel transperce un éperon rocheux. Les lampes frontales sortent des sacs et nous nous engageons dans son entrée béante. Mais une sale surprise nous attend à l’autre extrémité. Elle est bouchée par une coulée de neige !

Ressortis, nous étudions les possibilités de contournement de l’obstacle, mais nous sommes dans une gorge, entourés de barres rocheuses infranchissables. Il faut se résoudre à redescendre.

Un autre itinéraire partant d’Oberwald permettrait de rejoindre le refuge, mais il est bien trop tard pour s’y engager. Tant-pis pour aujourd’hui. Nous verrons demain.

Nous n’avons, bien sur, pas d’hébergement prévu dans la vallée et nous décidons de bivouaquer dès qu’un site s’y prêtera.

Et voilà que nous découvrons que le long de la route s’échelonne une série de chapelles d’un chemin de croix. Elles sont ouvertes et assez spacieuses. Plutôt que de monter les tentes, une d’entre elles nous apportera un hébergement bien sec et à l’abri du vent.

La nuit tombe, nous faisons notre popote et nous nous endormons, serrés les uns contre les autres, bien au chaud dans nos duvets.

Le froid nous réveille avec le petit jour.

Nous en sommes à commencer à plier nos affaires quand nous voyons une étrange silhouette sombre munie de skis monter avec énergie en notre direction.

Vu de plus près, c’est un curé drapé dans une longue soutane noire et affublé d’un ridicule chapeau croisé sorti du siècle dernier.

L’homme paraît furieux et ses propos auxquels nous ne comprenons pas grand chose, car dans un dialecte germanique, ne sont à priori pas des plus amènes. Rassemblant ses quelques connaissance de français, il nous jette « c’est pas un tormitorium tici ! ». Nous tentons d’expliquer que, en difficulté, nous nous sommes réfugiés dans la maison de Dieu, comptant sur son hospitalité ; peine perdue !

Le noir volatile, tout en nous menaçant dans sa langue incompréhensible, finit par redescendre en direction du village en une longue glissade.

Bon débarra !

Nous finissons nos sacs et prenons à notre tour la direction de la vallée.

Et là, à coté de nos voitures, ressurgit le personnage accompagné de deux “verts de gris“ (les gendarmes suisses), pas plus sympathiques que notre accusateur.

Un des gendarmes qui parle à peu près le français, nous explique que le curé a porté plainte et que nous allons tous devoir les suivre au poste. Nous protestons que nous n’avons pas vu de mal à passer la nuit dans cette chapelle et que nous n’avons rien dégradé et laissé parfaitement propre. Le curé vitupère encore, puis un dialogue s’instaure entre lui et les policiers. Finalement, celui qui parle français nous suggère de faire un don pour les pauvres de la paroisse, condition à laquelle le curé retirerait sa plainte.

Un don de combien ? Nouveau conciliabule. Le gendarme nous annonce un chiffre qui, compte tenu du change qui n’est pas en notre faveur, nous paraît astronomique. Finalement, nous réunissons tous les francs suisses en notre possession et faisons une proposition. Le curé accepte et nous envoie au diable.

Délestés de notre monnaie locale, nous ne pouvons guère reprendre notre programme (comment payer les nuitées en refuge par exemple ?).

De plus, écœurés, nous n’avons plus qu’une envie, celle de fuir un pays aussi peu accueillant.

La décision est vite prise. Basta la Suisse, direction l’Italie via le Grand Saint Bernard pour le massif du Grand Paradis. A Aoste, nous achetons des lires et des cartes topographiques et montons à Rhème.

Première étape, le refuge Bénévolo.

Nous avons perdu pas mal de temps dans le transfert et la nuit arrive vite à cette époque. Mais voilà que l’un d’entre nous a une fixation qui menace de s’arracher. Autour d’un banc de pierres, devant l’église, nous essayons, sans grand succès, la réparation avec un couteau.

C’est alors que surgit un homme en noir, la copie de celui du petit matin, mais aimable, celui-là, qui évalue notre problème, s’en va et revient prestement avec une trousse à outils….

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