Iseye

Le récit qui suit relate les explorations du Spéléo-Groupe du Club Alpin Français de Grenoble sur le massif Pyrénéen d’Isèye situé entre les vallées d’Aspe et d’Ossau dans les années 1971 à 1975.

I – EN PRÉAMBULE

LE GOUFFRE DU CAMBOU DE LIARD

par Bruno TALOUR

1970

Au cours de l’été 1970, les membres de la Société de Spéléologie et de Préhistoire des Pyrénées 0ccidentales ( S.S.P.P.0.) prospectent les lapiez du Cambou de Liard, non loin du col d’Iseye, entre les vallées d’Aspe et d’0ssau. Tout près du fond de l’oule glaciaire, une doline remplie de neige laisse un passage bas sur son versant Nord. Un courant d’air notable en souffle. Découvert en début de camps, le gouffre est descendu en plusieurs pointes jusque vers -400 m, au début d’un étroit méandre. Faute de suffisamment de matériel, et leur camp tirant à sa fin, les Palois sont obligés de déséquiper le gouffre sans aller plus bas. Au début de l’année 1971, René CABILLE, membre de la S.S.P.P.0., effectue un stage professionnel à Grenoble. Il prend alors contact avec un club spéléo local : les Spéléologues Grenoblois du Club Alpin Français et participe à un certain nombre de leurs sorties. Il n’est pas sans parler du grand gouffre que son club vient de découvrir au pied du Permayou. De fil en aiguille, l’idée d’une coopération s’installe, et, c’est ainsi que les Palois invitèrent les grenoblois à participer à l’exploration du gouffre du Cambou de Liard au cours de l’été 1971.

1971

À partir du 15 juillet le camp des palois est installé dans le cirque du Cambou de Liard . Les tentes se dressent sur une belle pelouse, parfaitement horizontale ou jase un ruisseau, contrastant avec le désert minéral et tourmenté des lapiez alentours. Ayant trouvé un nouveau gouffre à proximité : Le gouffre du Petit Coin, ils l’explorèrent jusque vers -250 m, puis retirèrent leur matériel pour le mettre dans le gouffre du Cambou de Liard. Le 2 Août, quand les grenoblois arrivent, les palois viennent de dépasser leur terminus de l’année précédente et d’atteindre -520 m dans le méandre.Dès le 4 Août, les grenoblois poursuivent l’exploration en équipes mixtes avec les palois.La cote -520 m est atteinte, le 5 Août : -620 m , le 9 août : -660 m , le 10 Août :-710 m. “Pour un observateur restant en surface, l’activité au camps n’était pas débordante, l’équipe au fond ne faisait parler d’elle qu’au moment du passage à -400 m, marquant la fin de la ligne téléphonique. Quand aux- spéléos de surface leur unique soucis était de bien s’empiffrer et de dormir. Pour le spéléo, par contre, la vie était toute différente de cet aspect superficiel. Il s’établi assez vite un certain rythme fondé entre l’activité incessante et parfois épuisante dans le gouffre et le repos réparateur ou les muscles se détendent et le corps se réchauffe, rythme lent et binaire ,….., opposition de la brûlure du soleil et de la morsure de l’eau glacée ; impression vague de somnolence et de bien-être, quand le duvet vient remplacer la combinaison, révolte de tout l’être quand, dans le trou, l’échelle passe sous la douche “ (Baudouin LISMONDE, Bull. S.G.C.A.F, 1971) Le 11 août , Ils atteignent -780 m dans une dernière pointe et déséquipent. Nous laisserons Baudouin raconter cet épisode : “La dernière pointe est restée gravée dans mon esprit comme particulièrement exaltante. Nous étions descendu à trois : Jean OZANZ, Eric DELAITRE et moi, poursuivre au maximum l’exploration du gouffre et commencer le déséquipement car notre séjour arrivait à sa fin. Les puits avaient été “dévalés” les uns après les autres et nous étions arrivés au terminus de la pointe précédente, au pied d’un magnifique puits de 60 m.Un canyon de plus de 30 m de hauteur s’était ouvert devant nous. Fini les méandres étroits et les passages ou l’on passe accroupi ; le gouffre semblait avoir baissé les armes. L’excitation de la première nous avait saisis et donné des ailes. Nos cris dominaient le vacarme du torrent. Nous nous sentions en grande forme, et c’est sans hésitation que la descente de plusieurs cascades en escalade libre fut entreprise. Les puits qui se présentaient au fur et à mesure étaient équipés par chacun d’entre nous.À mesure que le gouffre s’approfondissait et que l’éloignement se creusait, notre matériel s’amenuisait, ce qui nous contraignit à mettre fin à notre progression.La remontée fut longue à cause de la topographie et du déséquipement, mais nous étions heureux, nous avions atteint la cote -770 m et le gouffre continuait. “Ca continue !” Cette exclamation pourrait âtre le cri de ralliement des spéléologues, à chaque détour de galerie, un gouffre peut de fermer et celui qui aborde le premier un endroit qui sent la fin, ne peut s’empècher de crier son soulagement quant-il aperçoit la suite. Derrière lui les visages s’éclairent … ( La Montagne et Alpinisme n°4/1976) Le gouffre continuait! il s’agissait maintenant d’organiser une grande expédition pour l’été 1972. Il fut convenu que les palois s’occuperaient de l’intendance et les grenoblois du matériel. Le gouffre permettant de grands espoirs, il fut fait appel à un certain nombre de fabricants de matériel et de produits alimentaires qui dotèrent généreusement 1’expédition. Dans l’hiver 1972, je m’inscrivait au S.G.C.A.F, et étais invité au camp de l’été. A la pentecôte 1972 , au cours d’une réunion à Montpellier avec les palois, nous fixons les derniers points de l’organisation du camp.

II – L’EXPÉDITION 1972

Les automobilistes qui, ce 15 juillet 1972, abordent le premier virage de la route du col du Somport, à la sortie de Laruns ralentissent légèrement pour regarder un jeune barbu assis sur un invraisemblable bardas et qui tend le pouce. Harassé par une journée de train, affamé, un peu désabusé par tant de refus, je fais du stop sans conviction. Un grand carton porte écris au feutre noir : SPÉLÉO, EXPÉDITION ISEYE 72. Enfin, une fourgonnette s’arrête, Le conducteur, grand, costaux, fin collier brun, me demande si je ne suis pas le grenoblois qu’ils attendaient et ne présente ses amis palois avec lesquels j’avais rendez-vous à Iseye. Je monte et m’assied sur les sacs de pommes de terre , après avoir casé tant bien que mal mes impédimentas. On m’explique,avec force accent, que le camp a bien faillit ne pas avoir eu lieu à cause de l’indécision de certains. En tous cas c’est parti, le ravitaillement monte. Un arrêt à la centrale de Miègebat, nous permet de trier des vivres et du matériel entreposé ici grâce à la bienveillance des ingénieurs de la S.N.C.F.

Au fond de la vallée, le camp de base de Razies

Nous repartons. La fourgonnette quitte brusquement la nationale sur la droite et s’engage sur une route étroite et défoncée, Pierrot passe la première et la guimbarde, rageusement, attaque la côte, ricoche d’un bord à l’autre du chemin dans un jet de poussière et de cailloux s’essouffle et finit par s’immobiliser non loin du sommet. Nous déchargeons et le conducteur ramène son engin à un endroit un petit peu plus plat afin de faire demi-tour et de le garer. En plusieurs rotations, nous portons le matériel, non loin de là dans un cayolard à moitié ruiné ; au milieu d’une prairie aux hautes herbes.

Le cayolar (cabane) et les tentes du camp de base de Raziès.

L’endroit n’est pas idéal pour un lieux de camp. Dans la journée, la chaleur y est torride et les mouches et les taons nous harcèlent, la nuit l’endroit est humide et glacial. Néanmoins nos tentes s’élèvent l’une après l’autre dans la prairie de Razies aux rares endroit pas trop marécageux, ni trop en pente. Avec l’arrivée de nouveaux participants, palois et grenoblois, de jour en jour, l’activité devient plus fébrile, sous la rude férule et les coups de gueule de Pierrot, militaire de carrière, les portages s’organisent. Il s’agit de déménager près de deux tonnes de matériel et de ravitaillement, en un premier temps à la cabane Laiterine à 1700 m d’altitude, et ensuite de transporter le tout par dessus le col d’Iseye jusqu’au cirque du Cambou de Liard, à 2000 m d’altitude , non loin du gouffre que nous voulons explorer.

Bâtage des ânes.

Hier soir, nos amis palois ont amené quelques ânes et mules empruntés aux bergers du secteur. Ce matin, sous un soleil déjà haut, impitoyablement harcelés par les moustiques et les taons, hommes et bêtes s’agitent autour de la cabane de Raziès. Car ce n’est pas une mince affaire que de bâter une dizaine d’ânes, tous plus retords les uns que les autres, lorsque l’on n’est pas leur maître! A peine a t’on le dos tourné qu’il s’en trouve un qui se frotte contre le mur de la cabane, ou contre un arbre, pour faire tomber sa charge. Et Dieu sait si celles-ci ont déjà bien tendance à passer toutes seules sous le ventre de l’animal!

La pittoresque caravane s’ébranle, les uns après les autres, les ânes accompagnés chacun d’un cornac muni lui aussi d’un bon sac à dos, passent un à un sur le petit pont.

Peu chargées, les bêtes avancent vite et nous avons du mal à les suivre. Jean a des ennuis avec la sienne, qui après s’être frottée à tous les arbres qu’elle a rencontré, le regarde l’air goguenard, son paquetage sous le ventre. À plusieurs, nous redressons la charge tandis que l’animal cherche à mordre et à ruer. La traversée d’un torrent nous pose quelques problèmes, l’un tire la bête apeurée, et l’autre tape dessus avec une trique.

Enfin, nous débouchons dans les estives et, après avoir traversé le troupeau de génisses, arrivons à la cabane Laiterine plus fatigués que nos montures à force d’aller et de venir au long de la caravane.

A l’intérieur du cayolard, dans un coin, l’amas de notre matériel commence à devenir impressionnant. Tandis que quelques uns descendent les bidets, nous montons nos tente à proximité. Le brouillard se déverse par dessus le col et nous nous réfugions à l’intérieur pour manger.

Jacques, le berger est un personnage! Sale, crasseux, Ivre à partir de dix heures du matin, il ne s’occupe guère de ses bêtes qui paissent librement dans la montagne.

Son cayolard, bien que d’une construction soignée pour la région, est aménagé des plus rudimentairement. Dans une extrémité de la cabane, un radier de ciment couvert d’un peu de paille lui sert de couche, le reste du sol est en terre battue. Il ne possède aucun autre mobilier qu’un camping gaz et quelques gamelles. Le soir, je trouve ma tente déchirée par une vache, j’en suis quitte pour coucher avec Jacques dans le cayolard sur la paille et la vermine qui ne manque pas de grouiller.

Col d’Isèye.

Les portages s’éternisant en raison de la grande quantité de matériel ; notre équipe est chargée de commencer le plus vite possible l’équipement du gouffre. Aussi, allons nous monter ce matin notre matériel personnel : tentes, duvets et un minimum de cordes et d’échelles. Les scouts de Laramindi nous aiderons pour le portage. La montée,au col d’Iséye commence dans la prairie de Laiterine, le col n’est pas très éloigné et trois quarts d’heure plus tard, nous remontons avec précautions le petit névé qui encombre encore le versant Est du col.

La Marère.

Une halte nous permet de contempler le paysage commenté par Albert, en verve, comme toujours. A notre gauche, l’arête monte vers le pic Permayou qui sépare les cirques glaciaires du Liet et du Liard. Viennent ensuite les lapies du Liard, ou s’ouvre le gouffre, puis le pic du Ronglet dont les couches calcaire retombent à 50° sur la vallée de la Berthe, la vallée d’Aspe et au fond la crête de la Pierre Saint Martin, haut lieu spéléologique. A notre droite la Marère nous domine.

Le sentier traverse à flanc pour gagner les lapies

Péniblement, à cause de nos lourdes charges, nous cheminons de bloc en bloc, de lame en dalle, escaladant de petites barres rocheuses, au fond d’un couloir, ancien lit du ruisseau, pour déboucher au bout d’une heure et demi dans le cirque herbu du Liard.

La neige occupe encore le pied des barres rocheuses et le ruisseau coule abondamment avant de se perdre dans les fissures du calcaire. Le cirque présente un fond parfaitement plat, contrastant avec les lapiez environnants et est fermé au Sud par un ressaut de roches métamorphiques du paléozoïque. C’est grâce à ce massif imperméable que l’eau du ruisseau parvient jusqu’ici. En dehors de ce cirque, il n’y a d’eau nulle part sur le lapiaz, car elle est immédiatement absorbée par les multiples fissures du calcaire.

Nous posons nos sacs et Jean nous emmène voir l’entrée du gouffre. Une doline d’effondrement est presque remplie de neige à ras bord, mais sur son coté aval, un courant d’air a maintenu une ouverture. Il faut descendre en opposition entre neige et rocher, pour atteindre un laminoir incliné qui à la limite du jour débouche sur un puits de cinquante mètres,

Notre première visite s’arrêtera là pour aujourd’hui et nous retournerons au camps monter nos tentes.

Dès le lendemain ( 20 juillet ), Jean et moi partons pour équiper le gouffre jusqu’à -85 m. Ne connaissant pas la cavité, je laisse Jean diriger les opérations. Au sommet du puits de 50 m, il faut placer les agrès suffisamment loin de la paroi pour qu’ils frottent au minimum sur la roche, très abrasive. Nous cherchons longuement la meilleure solution. Néanmoins, un fractionnement devra être placé quelques mètres plus bas. Enfin, nous descendons le puits en rappel. L’étroite fissure du départ va en s’élargissant, après un palier à 10 m du fond, on tourne à droite autour d’un éperon pour déboucher dans une petite salle constituée par la base du puits. Jean m’attend et, ensemble, nous descendons un court méandre en escalade. Il nous faut maintenant équiper un ressaut de 6 m. Un puits de 22 n débouche au sommet d’une petite salle ou nous atterrissons au bout de notre matériel, entre nos pieds, une fente étroite plonge à la verticale. Nous plantons les spits d’amarrage et remontons. Le 21, Baudouin et “Cuisto” atteignent -200 m, après avoir équipé le P10 qui nous avait arrêté.

Le 22, avec Jean, nous franchissons le premier méandre, étroit et lisse, creusé dans la roche noire. Il débouche au sommet d’un vaste puits de 40 m pas tout à fait vertical. Là aussi l’équipement pose problème. Un grand anneau de corde est passé autour d’un becquet et nous permettra d’éloigner la corde. Le froid a une curieuse action sur Jean, qui mesure ses gestes et agit comme dans un film au ralentit. Le puits est noir et sinistre, une cascatelle en rafraîchit désagréablement la descente, et encore plus la remontée. Nous équipons encore un ressaut, Baudouin et Albert nous croisent alors que nous peinons sur les échelles. Ils vont équiper une série de ressauts appelés : puits de 50 m, ils atteindront ainsi la cote -390 m. La remontée du premier méandre demande en certains points des efforts violents pour se bloquer en opposition et nous sortons bien fatigués.

Dans le méandre.

Le 24, Baudouin et Jean s’arrêtent à – 470 m, les mêmes atteignent -530 m le 28, J’arrive à la même cote avec Louis le 1er août en rééquipant quelques passages et en portant deux sacs au terminus.Pour la première fois, j’aborde le grand méandre. Ici , la roche brune est gréseuse et extrêmement adhérente. Nous partons en opposition sur une banquette, le sac entre les jambes … mais il faut bientôt se baisser pour franchir une étroiture et gagner une petite salle ou tombe une cascatelle. Le ruisseau jase sur son lit de graviers. Mais voila que les hautes parois se ressèrent et ne sont plus distantes que de trente centimètres. La progression s’effectue alors de coté, tel un pharaon des bas reliefs égyptiens, la combinaison de plastique raclant la roche, les pieds dans le ruisseau. Par moment, il faut monter en opposition pour chercher un passage un peu plus large, on trouve de place en place de petites niches accueillantes, élargissements ventrus dans un virage du méandre, décorées par quelques “macaronis” ou de rares concrétions excentriques qui pendent de la concavité. Le méandre déroule ainsi sur 300 m son invraisemblable lacis, arrivant par place à se refermer sur lui-même. 0n débouche alors à hauteur par une lucarne dans l’aval. 

La pente du fond est régulière , coupée par endroits de petits ressauts ne dépassant pas quelques mètres et qui, pour la plus-part, se franchissent en escalade.Si le méandre est étroit, sa hauteur, par contre est considérable, nous sommes montés en opposition, à la recherche d’un éventuel passage supérieur plus vaste, sur plus de 50 m sans voir les plafonds. Alors que j’attends Louis au bord du “Grand puits” qui marque la fin du méandre, j’entends, se surimposant au gazouillis tranquille du ruisseau, le raclement sourd de sa combinaison sur la roche, ponctué de temps à autre d’un juron étouffé. Voila qu’une tache de lumière colore une avancée de la roche, disparait, revient dans un creux, illumine un bec et s’avance dans un halo qui grossit autour d’une silhouette jaune. ” Le méandre est fini.., ça va ? – oui .., -un peu crevant ce méandre!”

Nous repartons. A -530 m, Louis qui n’était jusqu’alors jamais descendu à plus de 100 m de profondeur dans ses gouffres du Béarn est impressionné. Il perd le moral et me demande tout les cinq minutes combien il reste de puits à remonter. La réponse est une longue litanie qui finit par : ” et le P5O d’entrée” ; obstacle qui commence à être redouté en raison de la profondeur qui croit d’une pointe à l’autre. Louis sort épuisé et ne redescendra plus dans le gouffre, persuadé, malgré sa robuste constitution, que ce genre de trou n’est pas fait pour lui. Le premier août, cinq ardéchois et cinq grenoblois arrivent au camps. Depuis le 20 Juillet nous n’étions guère plus de quatre à nous relayer à l’équipement et notre progression commençait à piétiner. L’arrivée d’équipes fraiches va nous permettre de nous reposer et l’exploration va faire un bond en avant.

Le 4 août “Popeye”, Gilbert PLATIER et “Bading”, de l’Ardèche, attaquent, Ils équipent le puits de 60 m, après avoir effectué une traversée en escalade permettant de descendre en dehors de la cascade. Dépassant le terminus de 1971, ils atteignent la cote- 790 m, Les frères 0ddes et Jean qui les suivent à quelques heures derrière franchissent deux ressauts. ( -805 m). En surface l’enthousiasme va croissant. Et malgré le brouillard qui humidifie toutes choses, malgré le pénible instant ou il faut enfiler des vêtements d’exploration glacés, car ils n’ont pu sécher ; les équipes de pointe foncent vers la première.

Le 5 aout, à notre tour, Baudouin et moi descendons. A – 650 m, nous récupérons quatre sacs de matériel abandonnés là par une équipe de portage, et arrivons au puits de soixante mètres.

Ce dernier m’impressionne fort. L’eau qui chemine dans un méandre étroit entre nos jambes, disparait d’un seul coup dans 1e vide. Nous traversons en face grâce à une corde fixe posée par les ardèchois pour gagner un petit méandre fossile qui joint le puits au large de la cascade. La descente se fait entièrement dans le vide, la remontée sera rude ! Au bas nous courrons nous mettre à l’abri des embruns. Un important affluent arrive au bas de ce puits et le débit augmente sensiblement. Quelques ressauts sont descendus et nous arrivons au sommet d’une cascade, à mi-hauteur, la gerbe d’eau ricoche sur un redan et part à l’horizontale. Je m’arrête un mètre au dessus, hésite , récupère du mou sur la corde, et me laisse tomber, presque en chute libre au travers de la douche.

Baudouin en fait autant, et nous dévalons les ressauts suivants en compagnie du ruisseau. Au terminus des ardèchois une nouvelle cascade nous arrête. Baudouin équipe sur un becquet et descend directement. L’eau le rejoint sur un palier. Il suffoque sous la cascade et remonte trempé. Il faut équiper plus au large. Il repart, assuré, en opposition dans le méandre, se bloque cinq mètres plus loin dans un rétrécissement et plante les spits. Je luis fait passer le matériel et il peut descendre cette fois-ci à peu près hors d’eau. Ce sera la cascade de la gerbe. Un petit ressaut àe six mètres nous pose peu de problèmes et nous arrivons au sommet d’une haute cascade. Un vent d’embruns remonte jusqu’à nous. L’équiper directement est impossible, heureusement on peut traverser vers la droite en escalade, et nous descendons a peu près hors d’eau. La colonne d’eau s’écrase avec fracas sur un palier de blocs dans la première salle que nous rencontrons dans ce gouffre constitué jusqu’ici par une succession de puits et de méandres. Nous traversons sur des blocs pour gagner un lieu plus calme, à l’opposé de la cascade. Nous descendons par une verticale de 18 m entre les blocs et rejoignons le ruisseau souterrain qui provient d’un lac profond.

La suite n’est pas bien large, et nous progressons en opposition sur une banquette dans une diaclase. Cette dernière se resserre et la banquette rejoint le plafond, nous obligeant à descendre de dix mètres par un étroit pertuis. En souvenir d’un passage similaire dans les Cuves de Sassenage, ce sera la galerie Mélusine.Le cours du ruisseau retrouvé s’élargit et s’interrompt brusquement au sommet d’un puits. Il ne nous reste plus qu’une dizaine de mètres d’échelle et plus de spits. Baudouin veut descendre pendant que je tiens cette dernière bloqué en opposition. Mais la cascade, dans la trajectoire de laquelle il est obligé de descendre l’en dissuade au bout de quelques mètres. D’après nos estimations nous ne sommes pas loin de -900 m.La remontée sera interminable et épuisante. A partir du grand méandre (-500m ) nous progressons comme dans un mauvais rêve, assommés de fatigue et de sommeil, et bien souvent, lorsque le second arrive au sommet d’un puits, il trouve l’autre endormi.

Le réveil, engourdi, claquant des dents, n’en est que plus désagréable. Notre progression est extrêmement lente et chaque geste est mesuré, à la fin nous n’escaladons pas plus d’une dizaine de barreaux d’échelle à la suite, puis nous nous reposons longuement sur nos baudriers , accrochés par un “fifi” . Dans des circonstances comparables, “Cuistot” s’endormira sur l’échelle ; et c’est le suivant, qui après avoir longuement attendu qu’on lui crie de monter, en désespoir de cause, empoignera l’échelle et vingt mètres plus haut viendra butter, à sa grande surprise, sur notre amis pendu a son crochet. Le-moindre “pépin” serait catastrophique, car l’autre serait incapable de fournir le plus petit effort supplémentaire. Nous sortons enfin au soleil après 18h passées sous terre pour nous affaler sur l’herbe au bord de la doline d’entrée.

Dès que nous arrivons au camps, tous abandonnent immédiatement leurs occupations et convergent vers nous. Alors qu’on nous aide à nous déshabiller, nous racontons notre “première”. Et l’on voit dans l’assistance attentive des yeux briller d’envie. Enfin, le mot magique est prononcé : ça continue ; l’équipe suivante partira avec l’espoir de dépasser la cote -1000 ; et c’est dans le brouhaha de conversations optimistes et passionnées que nous nous dirigeons vers la tente “mess” ou nous attend un repas reconstituant.

Nous ne manquons de rien ici ; des porteurs, avec beaucoup d’abnégation, montent presque chaque jour des fruits et de la viande fraiche. C’est pour ceux, pour qui le gouffre est maintenant trop difficile et trop profond, une façon de participer à part entière à l’aventure. Notre victoire sur le gouffre sera aussi la leur. Le vin coule à flot, et même des lapins et des poules courent autour des tentes. Un jour “Cuistot” nous fera un coq au vin qui laissera un souvenir ému dans toutes les mémoires. Lorsque nous ne sommes pas dans le trou, nous dormons au soleil (s’il daigne apparaitre), partons à la recherche de nouvelles cavités, ou désobstruons une doline proche du camps et qui présente un léger courant d’air.

Nous discutons passionnément sur la direction et l’avenir du gouffre, étudions les photographies aériennes du secteur jusqu’au plus petit détail, échafaudant de brillantes théories hydrogéologiques que la réalité du gouffre viendra bien souvent démentir. Un jeux nettement moins intellectuel fait fureur, il consiste à attraper à la course un lapin lâché préalablement au milieu de la prairie qui s’étend en arrière des tentes. Confrontés aux brusques changements de direction dont cet animal est capable, bien peu arrivent à s’en saisir.

Certains jours le brouillard règne en maître sur la montagne, réduisant notre univers aux tentes et étouffant tout bruit. L’humidité imprègne les toiles et les vêtements. Le camp est alors comme mort ; rien ne bouge jusqu’aux heures des repas ou jusqu’au retour du soleil , chacun se réfugiant dans son duvet. D’autres jours l’orage et la tempête s’acharnent sur le camp. alors que la foudre rôde et claque sur les crêtes, et même quelque fois dans le Cambou, cinglés par la pluie ou la grêle, nous luttons pour empécher le vent d’emporter nos tentes. La grande tente commune y est la plus sensible, et un soir, alors que nous sonnes douze, cramponnés à l’armature, nous sentirons la tente se soulever et nous avec !

Le 7 aout, une équipe ardèchoise composée de Roland ODDES, Gilbert PLATIER et “Bading” dépasse notre.terminus en franchissant après une traversée à droite la cascade de l’hélice, puis tout de suite après une impressionnante cascade où viennent converger deux torrents souterrains. Ils sont arrêtés 50 m plus loin par un profond plan d’eau. Le même jour, “Popeye” et Maurice BONNEFOY lèvent la topographie de -750m à -850 m.

Le 9 aout, Jean,”Cuistot”, Baudouin et moi-même descendons à nouveau. Avec Baudouin nous projetons de rapporter le maximum de photographies de la partie profonde du gouffre. Jean et “Cuistot” vont essayer de franchir le plan d’eau qui a arrêté les ardèchois grâce à une pontonnière. Nous partons en premier. Nous sommes impressionnés par la cascade de l’hélice. Il faut descendre d’un coté, puis traverser sur une vire sous la gerbe de la cascade et descendre à nouveau verticalement de 7m. Mais quelle est cette vibration sourde qui nous”prend au. tripes” au fur et à mesure que nous avançons ? Nous nous regardons l’un l’autre inquiets au bord d’un maelström d’embruns. Pour la première fois nous hésitons sérieusement à descendre. Cependant l’échelle et la corde posées par les ardéchois sont bien là. À la lumière de nos lampes conjuguées nous distinguons une énorme cascade qui, venant de la droite, rejoint celle du ruisseau que nous suivions jusqu’ici. Plein d’appréhension, je descend prudemment. À la jonction des deux cascades je prend pied sur un gros bloc providentiel qui me permet de m’écarter peur enlever mon descendeur. Baudouin fait une photo et me rejoint.

Maintenant la galerie se rétrécit.

Jean et Cuistot arrivent, franchissent le plan d’eau qui avait arrêté les ardéchois et reviennent trop vite , déçus , nous annoncer qu’ils se sont arrêtés sur un siphon. Je passe mon appareil photo à Jean qui retourne prendre un cliché du fond du gouffre. “Cuistot” et Jean remontent en topographiant , Baudouin et moi déséquipons jusque vers -880 m . À la “salle à manger” (-400 m ) ou nous avons, en descendant, laissé du matériel de bivouac, nous plongeons, assommés de fatigue dans les duvets.

L’altimètre, descendu par Baudouin, donna une profondeur de -9l5 m. Nous étions à la fois heureux d’en finir avec ce gouffre difficile, et déçu , car nous comptions bien battre le record de profondeur, les possibilités géologiques étant d’environ 1400 m.

L’euphorie de la première passée, il faut maintenant retirer le matériel du gouffre. C’est une corvée longue et pénible et certains se trouverons brusquement des obligations dans la vallée.

Le 10 août, les ardéchois déséquipent de -880 m à -610 m et ressortent avec cinq sacs.Le 11, Claude CANILLO , Patrick DUPILLE, Maurice ROGNIN et Gérard FRANCONNIE déséquipent encore 100 m et sortent deux sacs. Le 13, presque toute l’équipe se retrouve dans le grand méandre à -500m. Les sacs progressent à la chaîne, de dix mètres en dix mètres, d’un tas à l’autre, portés à bout de bras les sacs avancent. Depuis un certain temps chacun écoute avec anxiété le bruit du ruisseau qui serpente à quelques mètres sous nos pieds. Il semble que ce dernier augmente insensiblement. À un ressaut, il faut nous rendre à l’évidence, le débit de la cascade a presque décuplé; par endroit des douches tombent des voûtes, là ou quelques heures auparavant il n’y avait rien. C’est la crue qui nous interdit la remontée des puits, et plus particulièrement celui de 40 m à -250 m qui est déjà arrosé par temps normal, malgré notre inquiétude, nous continuons notre lente progression. Nous sommes ici en lieu sur, et il vaut mieux attendre que la crue passe plutôt que d’essayer de remonter coûte que coûte, lorsque nous arrivons à -380 m, le débit a bien diminué, et, laissant là le matériel nous pouvons remonter. Nous sortirons un peu plus mouillés que d’habitude, mais sans “pépin”. Ceux restés en surface nous apprendront qu’un violent orage a éclaté, mais qu’il a été de courte durée. Pour nous le camp est fini, et il ne nous reste plus qu’à descendre notre matériel dans la vallée, lourdement chargés.

Le ruisseau dans le gouffre a été coloré par Jean-Pierre BESSON à -400 m. La fluorescéine est ressortie, conformément à nos hypothèses, au bout de 48 h à la source des Fées dans la vallée d’Aspe à 410 m d’altitude. Le siphon qui nous a arrêté n’est donc qu’un obstacle et non le début d’une zone noyée. Le dénivelé potentiel était de 1500 m et nous espérions bien battre le record du monde de profondeur. Malheureusement, la nature en décidé autrement. Peut-être ne s’agit-il que de partie remise.

Le reste du déséquipement sera effectué par les Palois au cours de l’automne. La topographie, fébrilement dépouillée dès notre retour à Grenoble nous donnera -9l0 m de profondeur. Le gouffre du Cambou de Liard, à l’époque, venait donc en troisième position derrière les gouffres de la Pierre St Martin et Berger ( – 1141 m ). Malheureusement cette belle victoire sera endeuillée à l’automne par la mort, au retour d’un portage de déséquipement, dans un accident de voiture, de André TOUYA, à qui nous devions l’organisation de l’équipe de surface.

III EXPEDITION 1973

LE TROU SOUFFLEUR DE LIET

Durant l’automne 1972, notre matériel étant immobilisé dans le gouffre du Cambou de Liard, le club ne dispose plus que de quelques cordes et d’aucune échelle.

Nous reprenons nos activités habituelles sur le massif du Vercors. Sans échelles, nous sommes obligés, si noue voulons descendre quand-même quelques trous, de nous mettre à la technique du “Jumard”, alors pratiquée par peu de spéléos. Cette dernière permet de remonter sur une corde seule, grâce à deux bloqueurs qui pincent alternativement la corde. L’un est fixé au cuissard, l’autre est relié au pied par une longe. Le spéléo monte le pied et à la main fait avancer le bloqueur supérieur sur la corde, puis il se rétablit sur son pied. La corde, tendue par le bas, coulisse alors dans le jumard de ceinture et le maintient. Le mouvement, moultement répété, permet de progresser à chaque fois de 40 à 50 cm sur la corde.

Si nos premiers essais ne furent pas toujours concluants, car les réglages sont délicats, (longueur des sangles, baudrier bien maintenu, etc… ) la méthode finit par s’avérer nettement plus efficace et plus légère que la technique des échelles. Elle fut presque définitivement adoptée.

Malgré une opposition croissante dans son club, due à une jalousie engendrée par une publication scientifique de ma part sur le gouffre du Cambou de Liard, René Cabille nous invite pour l’été 1973 à un camp au cirque de Liet situé immédiatement à l’Est de celui du Liard. Comme l’année précédente, les ardéchois sont invités.

Le but principal de l’expédition était le trou souffleur de Liet, dont nous avions très souvent entendu parler au cour de l’expédition précédente.

Ce gouffre avait une fameuse réputation ! Après être descendu dans un puits glacé de 100 m de verticale qui crachait un torrent d’air froid, les palois avaient été arrêtés vers -300 m par des cascades impressionnantes !

Plusieurs héliportages gratuits, obtenus grâce aux relations de Jean Pierre permirent d’amener tout le matériel à pied d’oœuvre. C’est cependant lourdement chargés, comme d’habitude, que Baudouin, François et moi, partons de Razies (à 900 m d’altitude) à la découverte de cette nouvelle zone spéléologique. Au début nous suivrons en rive gauche, le sentier du col d’lsèye pour le quitter à la cabane de Cujalatte. Nous traversons le torrent et montons à travers bois en direction de la base de l’éperon Nord du Pic de la Ténèbre, selon un itinéraire supposé être le plus court pour rejoindre le lapiaz du Liet. Nous montons à travers la forêt par des pentes fort inclinées, nous tenant aux branches et patinant sur les feuilles mortes. En sueur, et les mollets déjà durs, nous arrivons enfin au haut de la prairie de Characou, juste au pied de l’éperon. Là, la base du lapiaz de Liet est défendue par une pente impressionnante coupée de petites barres et de vernes serrées et impénétrables. À gauche, un cheminement nous apparaît possible. Une vire herbue monte en diagonale à travers les arbres et rejoint une épaule sous le premier ressaut rocheux de l’arête. Noue montons d’abord dans des rochers faciles et herbus, mais progressivement ces derniers disparaissent et nous nous retrouvons taillant des marches à coup de pied dans une pente d’herbe à quarante cinq degrés. Avec précaution nous nous hissons de marche en marche, attentifs à ne pas être déséquilibrés par nos lourdes claies à portage. La pente diminue enfin. Nous ne sommes pas tiré d’affaire pour cela … Un bois de vernes touffues recouvre un lapiaz tourmenté. Nos claies s’accrochent dans les branches et nous tombons à tout moment dans des chausses-trappes dissimulées sous les rhododendron. Petit à petit, l’altitude croissant, le lapiaz l’emporte sur la végétation et nous débouchons en vue d’une grande combe d’éboulis au pied de la falaise du pic de la Ténèbre. Baudouin est attiré par une dépression au contact du lapiaz et de l’éboulis, non loin d’un gros bloc morainique. Un formidable courant d’air s’écoule dans la pente en un fleuve glacé. Il sort d’une ouverture large et basse sous laquelle il faut se baisser pour voir plonger dans l’obscurité une rapide pente de neige. Des traces sur la neige et des sacs à l’entrée prouvent que nous avons, au hasard, trouvé le Souffleur de Liet. Légèrement vêtus, nous ne nous attardons pas tant “le vent” est froid et continuons notre montée à travers le lapiaz, puis dans des pentes d’herbe inclinées. Après avoir traversé le lit à sec d’un ruisseau, nous aboutissons sur un promontoire d’où l’on domine la plus grande partie du clapier. Ce dernier est beaucoup plus vaste que celui du Liard. Il s’étend sur près de deux kilomètres carré, bordé à gauche par la haute falaise du pic Permayou, à droite par les pics de la Ténèbre. Il est coupé horizontalement, au tiers supérieur, par une vire herbeuse horizontale qui le traverse d’un bord à l’autre. En dessous de cette dernière les calcaires sont gris et sont roux au dessus. Ces couches sont la continuation directe, à l’Est du Pic Permayou, de celles du cirque du Liard. La bande d’herbe cache une couche de dolomie rousse que nous voyons monter en diagonale dans les versants du Permayou et de la Ténèbre. Elle constitue un niveau imperméable entre les deux formations calcaires, et nous la retrouverons au plancher de certains gouffres. Derrière le promontoire, un ensellement dans les lapies débouche sur une petite plaine herbue ou serpente un ruisseau. Les tentes des palois sont dressées sur le coté droit, au pied d’une barre rocheuse qui borde le cambou.

Cambou de Liet

Notre arrivé ne semble pas déclencher ici une vague d’enthousiasme, et si Albert a toujours une bonne blague pour décrisper l’atmosphère, Jean Pierre nous accueille assez froidement. On nous reproche d’avoir publié dans Scialet (revue des spéléo de l’Isère), un article sur le gouffre du Cambou de Liard, de manquer d’esprit d’équipe, et surtout, le reproche s’adresse à moi, d’avoir écrit un article scientifique sur l’expédition 1972, article publié dans une revue à faible tirage et essentiellement technique ! Assez curieusement ce grief ne nous sera révélé que plus tard. En minorité devant les palois, c’est dans un silence gêné, ou tombent de rares commentaires, que nous montons nos tentes ! Puisque nous sommes monté et que nous avons payé notre part du ravitaillement, nous resterons. Au cours du repas, les langues se délient un peu et nous apprenons ou en est l’exploration du gouffre. Pendant les week-ends précédant le camp, les palois ont équipé le Souffleur jusque vers -210 m au sommet d’un- puits de 25 m. Toutes ces histoires ne nous empêcherons pas de dormir, et le lendemain nous partons accompagnés d’un palois : Bruno CALVEZ, pour continuer l’exploration du souffleur.

Souffleur de Liet

Tout de suite, nous descendons dans une raide pente de neige, grâce à une main-courante ; un ressaut, surprise, à -20 m un magnifique tube incliné à 45° s’enfonce sur 100m de long, tel une piste de ski que nous dévalons, nos trois lampes s’étirant comme dans une descente aux flambeaux. Nous quittons la neige et sommes fort déçus de constater que le redoutable puits glacé dont on nous avait tant parlé soit cette débonnaire pente de neige ou une corde est à peine nécessaire ! Mais voila quelques ressauts, puis un puits de 33 m au pied duquel coule un ruisselet dans une petite salle au plancher de graviers. Nous remontons un éboulis jusqu’au plafond du méandre. Nous recoupons un autre méandre perpendiculaire ou nous descendons de 23 m en rappel. Nous sommes là dans un vaste canyon qui s’enfonce cran par cran sans autres difficultés que des verticales successives de 15 à 25 m. Le puits de 25 m qui avait arrêté Jean OZANZ lors de la descente précédente est franchi, et c’est avec une excitation croissante que nous plongeons vers l’inconnu. Mais voila qu’au bas d’un dernier ressaut de 12 m le canyon se resserre. Il faut monter de quelques mètres, prendre une étroite diaclase, ou Baudouin passe à peine. Entre nos pieds, dans un élargissement, s’ouvre un puits. Une pierre,jetée par là accuse une quinzaine de mètres que nous descendons plein d’espoir. Il sera de courte durée, car, dans une petite salle, l’eau part dans un étroit méandre. Un nouveau puits s’ouvre en dessous ; mais cela ne passe pas sans prendre de gros risques. Pourrions nous remonter cette étroiture verticale qui exige de chasser l’air des poumons pour descendre, et où les pieds battent dans le vide ? Sagement nous renonçons, d’autant plus facilement que nous avons perdu le courant d’air. La suite est ailleurs. Au sommet du puits de 15 m, le méandre semble continuer. Il se transforme bientôt en une galerie cylindrique et nous buttons, dépités, sur un petit siphon. Je redescendrais avec Baudouin pour lever la topographie. Ce fut une longue bagarre avec la boite topofil dont le fil cassait presque à chaque fois, après plusieurs redescentes pour refaire une visée, la grogne croit, Et ulcérés nous remballons nos outils bien avant la fin !

Palois et grenoblois sont déçus de voir ce gouffre, dans lequel nous placions beaucoup d’espoirs se terminer aussi vite. Inconsciemment, les palois nous en veulent un peu d’avoir fini leur”grand gouffre”.

Sur ces entrefaites arrivent les ardéchois. Les palois, amers, leur demandent de déséquiper. L’étroiture ne sera même pas revue. Le jour du déséquipement François et moi levons la topographie de -175 m à la surface. Au passage, nous effectuons une traversée au sommet du P 23, vers – 150 m. Le courant d’air provient en majeure partie de ce secteur. Mais nous devons abandonner notre progression sur des banquettes pourries, de peur de blesser par des chutes de pierres nos camarades qui déséquipement en dessous. La suite du gouffre est certainement là !

Les ordres sont les ordres, et les ardéchois continueront leur travail jusqu’à la surface. Le trou sera considéré comme terminé.

LE GOUFFRE ANDRÉ TOUYA

Appelé par des obligations militaires, Baudouin nous quitte et nous laisse à deux en butte à l’hostilité croissante des palois. N’ayant plus de gouffre à descendre, nous allons jeter un coup d’oeil au trou de la Tasque, exploré en 1970 par la S.S.P.P.O. Une suite serait possible vers -100 m, où le ruisseau se perdrait dans un puits non descendu. En fait il ne s’agit, en guise de puits, que d’une marmite de géant au fond bouché. Ce gouffre est cependant intéressant par le courant d’air aspirant qui le parcourt et par le magnifique toboggan descendant à 45° au contact de la, dolomie. Il a été exploré jusque vers – 250 m ou un colmatage ferme d’un seul coup le “tube”.

Avec les palois, nous prospectons la partie Est du lapiaz vers le pied de la Ténèbre. Les ardéchois explorent la partie Ouest, sous la paroi du Permayou. Nous descendons de nombreux trous sans grand succès. Tous sont bouchés par des cailloux ou de la neige. Nous restons plutôt sur la partie haute du lapiaz, plus proche du camp. (alors que de grandes cavités existent plus bas, mais cela, nous ne le savions pas).

Dans leur secteur, les ardèchois ont trouvé un trou intéressant. Une fissure du lapiaz semblable à beaucoup d’autres va en s’évasant vers le bas au lieu de se refermer comme de coutume, cela constitue un puits de 16 m, immédiatement suivi d’un autre de 12 m. Ils cheminent ensuite dans un méandre encombré de blocs qui conduit à une zone ébouleuse. Un bon courant d’air les accompagne vers le bas.

Le soir, au camp, l’annonce de leur découverte passe presque inaperçue. La profondeur atteinte n’est pas bien importante et l’ambiance du camp étant de plus, fort tendue, nos chamailleries nous préoccupent plus que la découverte d’un nouveau trou. Ne nous faudra t’il pas faire un raid vers la tente de l’intendance, jalousement gardée par Jean 0ZANZ ; car les palois, organisateurs du camp, pour nous inciter à partir, nous rationnent la nourriture aux repas communs, et s’empiffrent en cachette sous leurs tentes sur des provisions “personnelles”. Si Jean Pierre BESSON, ne nous adresse presque plus la parole, Claude ROUGERIE entretient soigneusement la zizanie, poursuivant les deux grenoblois minoritaires de sa haine, jurant que nous ne remettrons plus jamais les pieds ici. Ce que nous aurions fait si… Si le trou des ardéchois m’avait pas continué. Or, il continue, et même bien !

Après les ressauts du méandre et avoir cheminé au travers de blocs, “Popeye”(Jean Louis BAYLE), Gérard ALLEGRE, “Bading”(Jf. ROSA), et les frères ODDES débouchent au sommet d’une galerie en forme de tunnel inclinée à 45° et encombrée de très gros blocs en équilibre instable. “Bading” tente de passer par la gauche, il y a là une énorme “poire” rocheuse, de 5 ou 6 mètres de haut plantée par son petit bout dans la caillasse. Notre amis, encordé, descend prudemment et s’enfile entre la “poire” et la paroi. Le passage est étroit et il doit forcer un peu pour passer. Mais voila qu’il sent sous sa poussée le bloc bouger. La peur l’étreint. Il hurle “le bloc bouge”. Il s’immobilise, rien ne se passe ; délicatement, le coeur battant, avec mille précautions, il se dégage et remonte, encore tout tremblant vers ses copains. Tant d’émotions mettent fin à l’expédition. Ils arriveront au camp encore secoués par leur aventure, ce lieu s’appellera désormais le”toboggan de la peur”.

Le trou est équipé pour l’exploration aux jumards , avec des cordes uniquement. Les palois ne pratiquent pas cette technique et nous accusent de ne pas utiliser les échelles afin de les éliminer de nos explorations. En réalité, outre l’allègement du matériel (une seule corde au lieu d’une corde plus des échelles), une corde seule évite des chutes de pierres, déjà trop fréquentes dans cette cavité ébouleuse. Souhaitant ne pas entretenir l’ambiance oppressante qui règne en surface, nous initions les palois à nos méthodes sur un gros bloc de rocher qui occupe le fond du cirque et joue le rôle d’école d’escalade. Cette fois ci, nous participerons à l’expédition, nous partons à huit “Popeye” , Gérard ALLEGRE, les frères ODDES, ” Gégé jumard” ( Gérard DEBOST), “Bading”, François BERTHOD et moi.

Le “toboggan de la peur” est descendu, ce coup ci, du coté droit en restant sur une vire au dessus de l’éboulis, qu’ainsi, nous ne touchons pas. Par un puits de 21 m, nous débouchons dans une vaste salle dont nous ne distinguons pas les plafonds. Il s’agit d’ailleurs de la base de puits gigantesques remontant probablement non loin de la surface. Le sol est constitué par un chaos invraisemblable de blocs. en équilibre instable que nous traversons précautionneusement. Sous nos pas, des tassements inquiétants, accompagnés de grondements sourds entretiennent l’angoisse. C’est avec soulagement que nous gagnons le sommet d’un énorme bloc coincé entre deux parois et à l’abri des chutes de pierres. De là, deux spits et une corde de dix mètres nous permettent de passer à l’étage inférieur. Encore un ressaut dans de la dolomie friable, et nous débouchons dans un toboggan au plancher nu, plongeant vers l’inconnu. Une rapide descente en rappel nous mène 80 m plus bas sur un éboulis qui ferme complètement le tube. Nos regards se portent vers les hauteurs et nous découvrons dans la paroi de gauche un méandre qui nous conduit au sommet d’un nouveau puits. Malheureusement, nous n’avons plus de corde, et à contre cœur, nous devons renoncer à aller plus loin. La suite sera pour demain. Cependant nous balançons par là dessous quelques gros blocs qui dévalent longuement dans un tintamarre dantesque une pente que nous estimons dépasser la centaine de mètres. Il ne nous reste plus qu’à remonter.”Gégé jumard” est déjà à quelques mètres au dessus de nous quand un grondement sourd provient des hauteur. Quelques pierres sifflent et rebondissent de paroi en paroi Venant claquer sèchement à nos pieds. Sans chercher l’origine du phénomène, nous nous jetons dans l’entrée du méandre qui constitue un abris. “Gégé”, accroché à sa corde a pendulé et s’agrippe à un becquet de la paroi. Le grondement s’amplifie, et brusquement nous reconnaissons le bruit de l’eau. La crue, tant redoutée des spéléos ! Avec un souffle soudain qui fait vaciller nos lampes, une vague d’eau de cinquante centimètres de haut balaye la galerie sur toute sa largeur. Un torrent écumant, sale, charriant des cailloux, gronde à quelques mètres de nous. Mais très vite, le calme revient, le débit du ruisseau se stabilise au triple ou au quadruple de ce qu’il était avant la crue, ne menaçant plus notre remontée. Les uns après les autres, s”échelonnant de toboggan en puits, nous regagnons la surface. Dehors quelques éclairs zèbrent encore la nuit vers le nord et la plaine, un vent frais secoue nos tente.

Ce phénomène de la vague de crue à été observé dans d’autres cavités à forte pente. Il est probablement à l’origine de la tragédie de la grotte de Gournier (en Vercors) ou trois spéléologues lyonnais furent emportés par une crue alors qu’ils revenaient vers la surface (novembre l976). Nous pensons pouvoir l’expliquer de la façon suivante : les premières masses d’eau entrant sous terre (au début d’un orage, par exemple) sont freinées parce qu’elles doivent mouiller la surface de la roche, se frayer un chemin à travers les cailloux, remplir les creux. Les masses d’eau suivantes se propagent. beaucoup plus rapidement, car n’ayant plus à surmonter ces obstacles et rattrapent les premières -. Au fur et à mesure de l’enfoncement de la crue, le phénomène s’amplifie et fini par constituer une véritable vague. Un autre phénomène curieux nous intriguera. Notre expédition eut, lieu durant la nuit (comme bien souvent en spéléologie). Vers minuit, nous étions à notre terminus et balancions allégrement des blocs énormes dans le toboggan que nous dominions jouissant d’un étrange sentiment partagé entre la sourde angoisse qui monte à la gorge devant une grande verticale et l’anticipation de la première promise par de longs échos. Le lendemain, Ambroise, le berger, nous dira que dans la nuit, alors que l’orage naissant venait de le réveiller, il ressentit de sa couche des grondements sourds venant de sous terre. S’agissait ‘il de nos blocs ?

A l’époque nous l’avons cru. Les explorations ultérieures et la topographie nous ont montré que le gouffre ne passe pas exactement sous le cayolard, mais plutôt à 200 ou 300 m plus à l’Est. Par contre, un autre grand gouffre passant exactement sous la doline ou se niche la cabane sera découvert en 1976.

Le camp tire à sa fin, et des obligations professionnelles appelant la majorité d’entre nous vers la plaine, cette expédition sera la dernière. Nous irons le plus loin possible et déséquiperons du fond à la grande salle de -204 m. Les palois, qui entre temps, ont équipé jusque là aux échelles, se chargeront de sortir leur matériel dans les week-ends qui suivront notre départ.

Pour cette dernière pointe, nous sommes neuf, car nous avons décidé Jean OZANZ à nous accompagner et à participer à la première. Avec “Gégé jumard”, nous partirons avec quelques heures de retard sur l’équipe de pointe car nous sommes chargés de faire la topographie à partir du point ultime atteint jusqu’à la surface. Nous remonterons en premier, précédant le déséquipement. Quand nous arrivons à notre arrêt précédent, les autre sont déjà loin ; et nous nous précipitons pour découvrir à notre tour les vastes galeries sondées il y a quelques jours. Le grand toboggan ne fait que soixante mètres de long , mais il est immédiatement relayé par un nouveau tube ou une vision grandiose nous attend , ce dernier est pratiquement rectiligne et les lampes de nos amis, occupés à remonter, s’échelonnent sur plus de cent mètres, matérialisant ainsi la grande profondeur. Impressionnés par le vide, c’est avec un léger pincement au coeur, que nous nous laissons filer sur la corde au rythme saccadé du descendeur.Nous rejoignons les autres sur un palier en rive droite du toboggan. Ce sera notre terminus, car ils ont déséquipé en dessous. Ils nous affirment Avoir descendu environ 60 m plus bas et s’être arrêté vers -500 m, au sommet d’une nouvelle pente estimée dans leur enthousiasme à environ 100 m de creux. Avec de si vastes galerie, un fort courant d’air descendant, et la profondeur déjà atteinte, nos espoirs sont grands de dépasser le siphon terminal du gouffre du Cambou de Liard, et c’est plein d’optimisme pour les explorations de l’année prochaine que nous commençons à lever la topographie. Ce travail, lent, minutieux, répétitif, pénible dans toute autre cavité, est ici, presque une partie de plaisir. Nos visées atteignent par moment près de 50 m dans les toboggans et à ce train là, noua approchons vite de la surface. Malheureusement, à partir de la salle de -204 m, les galeries reprennent un gabarit plus normal et la longueur des visées n’est plus que de quelques mètres, et même moins dans le méandre. Nous sortons enfin, avec sur nos carnets, une liste de chiffres que nous dépouillerons avec fièvre dés le lendemain matin pour pouvoir annoncer à nos copains, impatients, la cote atteinte par l’équipe. Pour une fois d’accord avec les palois, nous baptiserons ce trou : Gouffre. André TOUYA, en souvenir de notre ami palois, mort à l’automne 1972, dans un accident de voiture, et à qui nous devions la remarquable organisation de l’intendance lors de l’expédition au gouffre du Cambou de Liard.

Le retour dans la vallée se fera, comme d’habitude, chargés d’énormes sacs de matériel.

C’est avec impatience que nous attendrons l’été 1974 ; rêvant pendant l’hiver sur nos cartes et nos topographies, discutant pendant des heures sur les possibilités du gouffre. Quelles aventures nous réserve t’il encore ?

IV – EXPEDITION 1974

GRANDS GOUFFRES ET PETITE GUERRE

Durant l’hiver 1973 – 1974, nous apprenons qu’il est exclus que nous fassions un camp commun avec les palois. Ceux-ci ont invité les ardéchois, mais ne veulent pas entendre parler de nous. De plus, Jean-Pierre use de son influence auprès du Maire d’Accous, commune où est situé le gouffre, pour essayer de nous faire interdir l’accès au Cambou de Liet par arrêté municipal. Qu’importe, en accord avec les ardéchois, nous organiserons notre camp aux mêmes dates que le leur, mais par nous même. C’est donc dans l’incertitude du sort qui nous sera réservé, que nous partirons pour les Pyrénées en juillet 1974.

Ne pouvant pas disposer d’hélicoptère pour monter notre matériel et notre ravitaillement, et ne désirant pas passer la plus grande partie de notre temps en portages, nous étudierons soigneusement la partie intendance de 1’expédition, allégeant au maximum la nourriture et veillant à ne pas emporter de matériel inutile.

Le premier Août 1974, nous sommes deux au terminus de la route du Bitet : Frédéric POGGIA, et moi-même.

Baudouin LISMONDE, FRANçOIS BERTHOD et Jacques PRAYET, nous ont précédé, Maurice CHIRON viendra nous rejoindre dans quelques jours.

Après avoir répartit le matériel entre nous, chacun part lourdement chargé, à son rythme. Nous remontons le long du torrent dans les buis, puis traversons ce dernier pour gagner la rive gauche. Au carrefour des sentiers du col d’Yseye et du lac d’Isabe, nous prenons le sentier du lac qui revient en rive droite et monte très raide, Nous le quittons au bout d’un moment pour gagner à l’horizontale la prairie de Cujalate, puis à travers bois, Characou. Nous préférons cet itinéraire à celui de l’autre rive, car il est plus ombragé et plus régulier dans l’effort.

Aujourd’hui, il fait très beau et une lourde chaleur nous accable.

Frédéric est déjà loin devant et je me retrouve seul en dernier n’ayant pas le goût à faire la course. J’aborde la plaine de Characou, une petite descente m’amène au bord du ruisseau, à l’ombre maigre d’un arbre tordu par la foudre. Boire! Je bascule ma charge sur l’herbe et m’accroupis. L’eau n’est pas bien fraîche, n’en buvons pas trop, maintenant il faut remonter cette interminable prairie dont la pente se relève progressivement jusqu’au petit couloir dans les vernes là bas sous la barre rocheuse. Attiré par la sueur, les mouches et les taons m’assaillent. Tant qu’on avance, le mouvement les empêche de se poser et de piquer, alors marchons. Je décris de savants zigzags pour grignoter régulièrement la pente sans trop d’efforts.

J’atteins l’ombre du couloir et marque une pose pour régler les bretelles de la claie à portage avec l’espoir de soulager un peu les épaules. Calculons, ici j’ai fait à peu-près la moitié du dénivelé, mais après, cela va plus vite. Le plus mauvais passage est encore devant moi, il consiste à se faufiler à travers les aulnes ou la claie s’accroche. Au dessus un éboulis où les pierres roulent sous le pied, débouche dans la prairie, à la limite du lapiaz. Le soleil s’est caché derrière le col d’Isèye. Une agréable coulée de vent frais court sur l’estive. Je vais aller en traversée jusqu’à l’arbuste, là-bas, en suivant les sillons tracés par les vaches et revenir vers la barre rocheuse. Plus haut, un replat se devine. Ensuite il y aura l’éboulis, un vaste clapier à petits et gros blocs, que je prend toujours trop à gauche et où je m’embête longuement. Je le sais, à la descente, pas de problème, mais à la montée je n’arrive jamais à l’éviter complètement.

Il commence à faire plus sombre, dépêche toi, tu vas encore te payer la traversée du lapiaz de nuit ! Frédéric doit déjà être au camps. Après avoir bu longuement au ruisseau, il commencé la popote. Ah ! de l’eau, il n’y en a pas avant là haut, et je commence à avoir sérieusement soif. J’attaque la montée du Lapiaz. Le sentier de la cabane d’Ambroise est facile à suivre, voila les ânes qui se bousculent à mon passage. Je fais un prudent détour au dessus du cayolard pour ne pas avoir affaire au patou. Il n’a pas bonne réputation, et il ne vaut mieux pas le rencontrer de nuit. Quelque part au dessus, dans la pénombre, j’entends tinter les clarines du troupeau. La moraine,sombre, se profile sur le lapiaz éclairé par la lune. Il faut la remonter jusqu’à un point assez mal définit ou l’on commence une traversée ascendante à gauche à travers les dalles, en utilisant au mieux les bandes d’herbe. Certains, de nuit, ou dans le brouillard , se sont perdus dons ces parages, et le lendemain matin, après qu’ils eussent passé un bivouac inconfortable à l’abri rudimentaire, d’une fissure du lapiaz, nous les voyions arriver, trempés et courbaturés, penauds de leur mésaventure. Quand je rencontrerais les calcaires roux, qui constituent une bande plus sombre dans le paysage, je n’aurais plus qu’à suivre leur vire herbeuse jusqu’au belvédère.

Enfin, je débouche dans le cirque. Du coté des tentes pyrènéennes, pas de bruit, Ils doivent dormir. Notre grande tente est montée et illuminée. Je traverse le ruisseau, m’accroupis pour étancher ma soif et laisse tomber ma charge à proximité de la tente. Celle-ci s’ouvre : “Tiens, voila Bruno, Il reste de la soupe, là dans la gamelle, on a ouvert une boite de Choucroute, c’est la casserole sur le caillou là-bas”.

J’attrape le litre de rouge et tire une bonne rasade, cela va mieux. Avide, j’écoute les nouvelles. Baudouin, Jacques et François sont ici depuis quelques jour. Ils viennent de descendre au gouffre Touya qui a été équipé par les ardéchois et les palois à la fin de juillet. Après notre terminus de 1973, les ardéchois ont descendu un nouveau toboggan et se sont arrêtés, après une étroiture, au sommet d’un grand puits qui traverse la couche de dolomie qui constituait jusqu’ici le plancher des toboggans. Baudouin et François y ont déroulé 200 m de corde sans en atteindre le fond. Du bout de sa corde, Baudouin a scruté l’obscurité fuyant sous ses pieds sans rien pouvoir voir. Les pierres lâchées là-dessous, sifflent longuement pour s’écraser sur un lointain pierrier. L’excitation est à son comble.

Après nous avoir livré d’extraordinaires toboggans, ce gouffre continue par ce qui pourrait être une des plus grandes verticales du monde !

J’aimerais bien participer à la pointe suivante qui promet d’être exaltante.

Malheureusement, les palois ont fait pression sur les ardéchois pour me mettre sur la touche car je suis considéré comme responsable de la brouille entre nos clubs. (Ah cette publication!) Afin d’essayer, en vain, de calmer les esprits, j’accepte de me sacrifier et de faire un portage avec Frédéric.

DÉCOUVERTE DE KRAKOUKAS

Nous dévalons la prairie, puis le lapiaz, droit devant nous, les épaules légères, la claie vide ballottant dans le dos. Au lendemain de notre arrivée, nous descendons faire un portage. À tout hasard, au lieu de prendre le sentier habituel, nous coupons tout droit avec le vague espoir de rencontrer quelques trous intéressants.

Nous jetons des pierres par ci, par là, dans des puits, la main tendue au dessus : pas de courant d’air, nous repartons. Ici, un paquet de cigarettes vide, les palois ont dû descendre ce trou là, deux ouvertures basses avec un léger souffle qui fait onduler un bouquet de fougères. Je pose la claie, m’insinue sous le porche, sans lampe, je n’irais pas bien loin. A noter !

Plus bas une sorte de dépression , au fond d’un couloir, soulignée par des rhododendrons, juste à la limite des derniers aulnes nous attire. Quelques dalles à traverser, et nous contournons précautionneusement le bord d’un vaste puits dont nous ne distinguons pas le fond. Surprise, un imposant fleuve d’air froid dégueule par la sinistre bouche. Le piaillement rageur des chocards, dérangés par la pierre que nous venons de lancer, monte de la grande profondeur. Fébrilement, nous cherchons les spits que des prédécesseurs n’auraient pas manqué de planter, Rien ! Serait-il possible qu’un tel abîme n’ait pas été vu par les palois? Pourtant le courant d’air est là, dénotant une cavité de grande ampleur. Soit les palois sont passés à coté sans le voir, soit ils se sont bien gardé de nous en parler. De toute façon, nous descendrons ce trou.

Après avoir longuement écouté les pierres ricocher dans le grand puits, un peu à contre cœur, nous reprenons nos claies et continuons la descente.

Exaltés par notre découverte, nous ne traînons pas. Les charges sont vite constituées et nous remontons.

Comme d’habitude, le retour se fait de nuit, comme d’habitude, je suis le dernier. Alors que je sorts du petit bois de vernes , à peu près à mis parcours, je distingue deux lumières qui abordent la plaine de Characou. S’agit’il des pyrénéens? J’accélère alors l’allure, car je ne tiens guère à les rencontrer sur le chemin. Nos rapports sont suffisamment tendus pour que seul contre plusieurs, je puisse passer un mauvais moment. Plusieurs fois encore, dans le lapiaz, je me retourne. Plus rien ! Au camp, je retrouve les copains. Frédéric à annoncé la nouvelle, et les commentaires vont bon train. Baudouin est bien un peu sceptique : “Si ce trou est aussi évident, les palois l’ont certainement descendu !” De toute façon, demain nous irons y jeter un coup d’oeil. Après le dîner, alors que nous allons nous coucher, quelques chuchotements montent des tentes des palois, jusqu’ici vides. L’équipe de BESSON est arrivée.

Ce soir je m’endort en rêvant de grande puits et de tentes renversées , de chaînes de mousquetons, de coups de piolets.

Le lendemain matin, Jean Pierre traverse le ruisseau pour venir nous voir. Il nous somme de décamper, nous prévenant que, si nous restons, il fera appel aux gendarmes, par l’intermédiaire du maire d’Accous, pour nous déloger.

Pour toute réponse , nous remplissons nos sacs de cordes sous son nez, et piquons droit dans la pente vers le gouffre trouvé hier.

Les sceptiques sont obligés de reconnaitre qu’il s’agit d’un maître trou. Les spits sont vite plantés à l’extrémité inférieure de l’ouverture, et Baudouin se laisse filer sur son descendeur. Bientôt , un “go – go – go” lointain nous apprend qu’il a touché le fond du puits et que c’est à mon tour de descendre.

Le puits est une longue fissure qui va en s’élargissant au fur et à mesure que l’on s’enfonce. La lumière entrant généreusement par la vaste ouverture, des mousses s’accrochent aux parois suintantes. De nombreux chocards dont les nids sont posés sur les vires, tournent autour de moi en piaillant rageusement. Leur va-et-vien affolé, leurs cris, les pierres qu’il détachent et qui sifflent avant d’aller ricocher sur quelque rocher, la lumière glauque, créent une ambiance angoissante.

Enfin, au bout d’une descente d’une cinquantaine de mètres, j’atterris à coté de Baudouin, au sommet d’un névé fort incliné plongeant vers l’inconnu.

Frédéric nous rejoint, et après avoir amarré une nouvelle corde sur un béquet en guise de main courante, nous descendons prudemment le névé, cette pente atteint plus de 100 m de long, dans une vaste galerie inclinée à environ quarante cinq degrés, de quatre à cinq mètres de large et dont les plafonds se perdent dans le noir.

Arrivés au bout de notre corde, la pente diminue et la galerie se rétrécit.

La glace remplace la neige. En utilisant les aspérités de la paroi et quelques cailloux qui dépassent de la glace, j’arrive au bord d’un ressaut vertical. Quelques pierres jetées par là chutent d’une vingtaine de mètres. Un puissant souffle glacé monte du puits. La suite est là. Pour aujourd’hui, il faut faire demi-tour, car nous n’avons plus de matériel.

Intrigués par notre départ, les palois ont questionné les ardéchois. Ces derniers, au courant de notre trouvaille, nous informeront que ce trou s’appelle “Krakoukas”‘ou “Hosse de las garsas”. Connu depuis toujours des bergers, les pyrénéens ( René CABILLE et Eric DELAITRE) l’ont descendu en 1968 jusqu’à la cote -130 m. L’ayant trouvé bouché par la neige, ils l’avaient considéré comme terminé.

C’est persuadés que nous perdions notre temps, qu’ils nous regardèrent partir l’oeil amusé. A notre retour, ils devront déchanter et cela constituera une vexation de plus qui n’arrangera pas nos rapports. D’ailleurs, Jean Pierre vient nous annoncer que les gendarmes monteront mercredi, et que nous ferions mieux de faire nos bagages.

Devant cette éventualité qui semble de plus en plus sérieuse, nous précipitons nos explorations afin d’être le plus bas possible mercredi.

Dès le lendemain, nous constituons deux équipes. François et Jacques partiront en premier avec cent mètres de corde, Baudouin et moi-même suivrons avec notre dernière corde de deux cent mètres.

Le puits entrevu au bas du névé est vite équipé et descendu. Un vaste méandre descend par paliers : P24 , P25 , P10 , P17. Au bout de leur corde, François et Jacques remontent et nous les croisons sur la pente de neige.”Le gouffre continue, c’est large et il y a du courant d’air !” Tous les espoirs nous sontpermis.

Nous plantons les spits, déroulons notre corde au fil des ressauts, la coupons juste à la longueur nécessaire sans trouver d’autres obstacles que des petits puits vite descendus. Mais voila qu’un écho croissant se surimpose à nos cris. Nous débouchons au sommet d’une verticale plus sérieuse, du moins à entendre le remue-ménage des pierres que nous jetons en bas. Le vaste puits présente une acoustique magnifique, digne d’une cathédrale, et c’est en chantant que nous dévalons ressaut après ressaut “les Orgues de Krakoukas”. Les plus belles choses ont une fin. Au puits, fait suite une galerie argileuse en forme de trou de serrure surcreusée par un méandre étroit qui plonge entre nos jambes. Dans un élargissement de celui-ci, nous arrivons à descendre un puits de trente mètres. Une banquette remontante amène à un ressaut de 15 m. Nous quittons au pied de ce dernier la diaclase que nous suivions depuis un moment et nous engageons dans un nouveau méandre. Un ressaut nous arrête au bout de notre matériel. Un petit ruisseau chante entre les cailloux, tandis que le courant d’air toujours présent, monte de l’inconnu. Nous devons approcher, selon nos estimations, de la cote – 500 m. Le retour est rapide. Les puits sont courts et peu fatigants.

De leur coté les ardéchois, accompagnés de Frédéric, sont descendus dans le gouffre Touya. Une première équipe est arrêtée, par manque de corde, en plein vide cent mètres plus bas que Baudouin, mais entrevoit le fond. La seconde vaincra enfin le puits qui s’avère dépasser trois cent mètres de creux et atterrit sur un vaste éboulis incliné, colmatant la galerie à son extrémité inférieure. La déception de nos amis est grande ; car ils espéraient dépasser la cote fatidique de – 1000 , ils remontent la galerie vers l’amont avec l’espoir de trouver quelque boyau adjacent permettant de contourner l’obstacle, nais c’est en vain.

De retour en surface, l’enthousiasme des uns contraste avec la déception des autres. La journée du 5 Août sera une journée de repos pour tous, sauf pour Baudouin qui va reconnaître le trou aux fougères que nous avions remarqué juste avant de trouver Krakoukas. Il atteint, sans Matériel la cote – 100 m et remonte après s’être arrêté sur un puits. Un léger courant d’air l’accompagna tout le long.

Le lendemain ( 6 août), alors que Baudouin et moi descendons faire un portage, François, Frédéric et Maurice CHIRON, qui vient d’arriver descendent dans le gouffre TOUYA pour en revoir le fond et lever la topographie du puits de 300 m. La descente est rapide, tout le matériel étant en place, La topographie est vite faite, sous la direction de Maurice, expert en la matière. Alors qu’ils remontent vers -220 m, la petite .équipe escalade la salle ébouleuse lorsqu’un bloc roule sous le pied de Frédéric qui, déséquilibré chute dans l’éboulis sur une dizaine de mètres. A son cri, Maurice s’est précipité, plein d’angoisse, il s’approche avec précautions de son camarade qui gît recroquevillé contre une roche qui l’a arrêté. Bientôt le blessé s’assoit et se frotte la tète et les côtes : apparemment plus de peur que de mal ; mais , par contre il ne sait plus très bien ce qu’il fait et ou il est. Inlassablement, devant Maurice consterné, il pose toujours la même question : “Ou suis-je ? qu’est-ce que je fais là ?” Et Maurice de lui expliquer :”Tu est dans le TOUYA et tu as fait une chute ! Mais l’autre semble réfléchir intensément, se frotte le crâne et repose la même question. Il lui faudra près d’une heure pour reprendre ses esprits. C’est dans cette ambiance dramatique, qu’arrivent Eric DELAITRE, Jean et “Popeye”. Ils proposent d’aller chercher du secours ce que refuse Maurice, car Freddo est maintenant en état de remonter par ses propres moyens encadré, de près, par François et Maurice. L’équipe Pyrènnéo-ardèchoise reprend sa descente et va déséquiper le puits de 300 m. La sortie se fait sans nouveaux incidents.

En surface , l’affaire fait grand bruit. Nous sommes accusés d’inconscience pour avoir laissé descendre dans un tel gouffre Frédéric et François qui sont très jeunes ( 17 et 18 ans ) et qui, malgré leur excellente forme physique, n’ont que très peu d’expérience (Frédéric pratiquait alors la spéléologie depuis moins d’un an !); Il s’agit, en fait, de jalousie de la part de ceux. qui commencent à vieillir et à qui les moyens physiques et l’entraînement manquent cruellement dans les puits. D’autre part, que des jeunes et presque débutants puissent descendre à -900 m et en remonter en bonne forme dévalorise le gouffre et minimise l’exploit de ceux qui l’ont exploré. Pour notre part, nous pensons que le gouffre Touya n’est pas, hormis les 300 derniers mètres, une cavité difficile ; et qu’il peut même compter, parmi les cavités de grande profondeur, comme la plus facile que nous connaissions.

Le 7 Août, nous descendons à Pau pour acheter du matériel, car une partie de nos cordes se trouvant encore dans le gouffre Touya, nous n’en avons plus pour continuer l’exploration de Krakoukas. Trouver des cordes de spéléo à Pau n’est pas facile et nous devons nous contenter d’une corde de montagne de 100 m en gros diamètre et de 200 m de 7 mm que nous utiliserons dans la pente de neige, ce qui nous permettra de récupérer celles en place pour les utiliser plus bas. Quand nous remontons au camp, les gendarmes ne sont toujours pas montés. Mais quel est ce nouveau venu du coté des palois. Aucun d’entre nous ne l’a jamais vu et pourtant il se comporte comme un chef auprès de ces dernier. Nos supputations vont bon train, quand au son de sa voix nous reconnaissons Jean-Pierre. Il s’est fait coupersa barbe et est méconnaissable. L’avait-il parié contre notre départ encadré par les gendarmes ? Le fait est que nous n’entendrons plus parler d’eux ! En souvenir de cet épisode, le gouffre aux fougères descendu par Baudouin il y a quelques jours s’appellera le Trou des Gendarmes.

Nos camps sont situés de part et d’autre du ruisseau qui traverse le cirque du Liet. Grenoblois et Palois vaquent à leurs occupations chacun de leur coté, se gardant bien de franchir le “Rubicond” sans raison importante. Nous appellerons Rubicond, le ruisseau souterrain qui coule au fond de Krakoukas. (Cette dénomination fut prophétique, car nous découvrirons dans les années suivantes qu’une perte du ruisseau du Liet alimente en partie le collecteur de Krakoukas) Les ardéchois sont neutres et ont dressé leurs tentes au fond du cirque, à proximité d’un gros bloc.

Le 8 Août verra presque tout le monde dans les trous, Maurice et Baudouin partent continuer l’exploration de Krakoukas. François et moi-même irons au gouffre Touya avec Popeye pour déséquiper les derniers 70 m du puits de 300 m et remonter ce matériel dont nous avons besoin au Krakoukas, Jusqu’à la surface. Les autres ardéchois prendront le relais dans quelques heures.

Je suis heureux de redescendre, enfin, dans le gouffre TOUYA ; Nous n’irons pas au fond car la plus grande partie du puits est déséquipé. Je verrais tout de même le haut de ce fameux puits de 300 m. C’est avec émotion que je dépasse le terminus de l’année précédente. Deux nouveaux toboggans sont descendus (Ils sont moins vastes et plus ternes que les précédents). Au bas du dernier, on s’enfile avec le courant d’air, dans un étroit boyau entre des blocs. Un ressaut de huit mètres nous permet de reprendre pied sur la couche de dolomie dans une petite salle inclinée, menacée par des blocs instables. Un nouveau ressaut ébouleux coupe les dolomies. Les spits ont été placés dans un filon de calcite un peu plus dur. Tout autour la roche est sableuse et se désagrège à notre contact. L’amarrage donne l’impression de vouloir s’arracher à la moindre sollicitation. Nos prédécesseurs sont bien descendus là dessus, donc ça tient ! Allons y, et ne réfléchissons pas trop. Trente mètres plus bas, nous nous regroupons sur un redan de un ou deux mètres carrés. Ici, la roche est propre, solide, massive et rugueuse. C’est avec plaisir que l’on retrouve les calcaires roux ou sont creusées les galeries du Cambou de Liard. Nous sommes au fond d’un étroit canyon et à ma grande déception nous n’avons nullement l’impression de descendre une grande verticale ; Encore deux ressauts (P 24 et P 11 ) et le puits prend de l’amplitude. Malheureusement sur une vire, un énorme tas de sacs et de cordes marque notre terminus. Nous remplissons les sacs. François tasse soigneusement une corde de 200 m chargée d eau dans son Kit-bag et commence sa remontée avec plus de vingt kilos au bout de sa longe. Il a parié de sortir cette corde du gouffre et le fera ; démontrant que malgré sa jeunesse, il est parfaitement à l’aise dans ce gouffre ; ce qui lui vaudra l’admiration des ardéchois qui le surnommeront : “la petite bête”.

Je remonte moi-même, chargé de 160 m de corde. Popeye me précède, tandis que je déséquipe les puits jusqu’à la petite salle. Nos sacs étant alors pleins, nous abandonnons le déséquipement et sortons avec le matériel : Remonter de tels sacs est des plus pénible. Dans les toboggans, le sac se porte sur le dos (car au bout de la longe, il frotterait contre le plancher et s’accrocherait). Il nous tire en arrière et oblige à un effort des bras qui finit par provoquer des crampes. Dans les verticales, le sac est tiré entre les Jambes au bout d’une longe accrochée au baudrier. A chaque mouvement, le cuissard est tiré vers le bas et réduit considérablement la course du jumard, multipliant les “pompes”. De plus le baudrier, tendu par en dessous, coupe la circulation sanguine dans les jambes accroissant la fatigue. Dans les méandres le sac, a bout de longe, se coince à chaque virage ou rétrécissement ; oblige à descendre pour le décoincer, où à le soulever à bout de bras pour éviter une étroiture, enfin à de multiples contorsions. C’est complètement crevés que nous ressortons sous un ciel d’orage.

Lorsque nous sortons , Baudouin et Maurice arrivent de Krakoukas. Ce dernier semble terminé. Baudouin s’est arrêté sur un siphon vers – 600 m, après avoir abandonné Maurice derrière une marmite que ce dernier n’a pu franchir en opposition.

Le 9 aout sera urne journée de repos pour tout le monde. Les ardéchois prennent des douches (trop fraiches à notre gout) sous la cascade du fond du cirque.

Les palois sont descendus dans la vallée. Certains prospectent, d’autres, dont je suis entreprennent l’escalade de la paroi qui occupe le fond du cirque. Les palois ont trouvé quelques jours avant notre arrivée ici, un puits de 125 m de verticale absolue à une cinquantaine de mètres du camp. Ils ne l’ont toujours pas descendu et nous interdisent d’y aller, s’amusant, ainsi de nous voir baver devant cette belle première située presque sous nos yeux ! Pour ne pas aggraver les relations entre les clubs, nous nous résignons à ne pas intervenir. Et pourtant l’envie ne nous manque pas. L’équipe de BESSON le descendra quelques jours après notre départ. Malheureusement pour eux, ce trou n’aura pas de suite.

Parallèlement à l’exploration du Touya, les ardèchois, pilotés par les palois descendent plusieurs trous entre la Tasque et Krakoukas. L’un d’eux rejoindra la Tasque non loin de son fond. Les autres très intéressants, présentent des réseaux complexes, parcourus par un important courant d’air aspirant. Mais personne n’a encore trouvé le tronçon manquant entre la Tasque et le Krakoukas.

Le l0 aout, François et moi sommes chargés d’aller topographier le fond de ce dernier, fouiller à la recherche d’une éventuelle suite et déséquiper jusqu’au bas des orgues.

Quelques ressauts se laissent complaisamment descendre en opposition. Le plafond se rapproche, est-ce la fin ? Le méandre se rétrécit et nous débouchons d’un seul coup dans un vaste toboggan comparable à ceux du Touya. Un petit ruisseau y cascade et vient confluer avec le Rubicond, On rejoint ainsi le niveau imperméable constitué par les dolomies. Rapidement le toboggan se referme et le méandre reprend. Il est plus large et descend par petits ressauts. À -600m, un bassin profond nous pose quelques problèmes. Délicatement, sur de petites prises, nous traversons la paroi dominant la rive droite de la marmite. Un ventre rocheux nous repousse vers l’eau, et c’est grâce à des prodiges d’équilibre, que nous arrivons à passer sans bain. En aval de ce plan d’eau, la pente diminue. De la boue apparaît sur la roche.

La galerie s’élargit et devient très haute. D’un seul coup une voûte apparaît et s’abaisse sur un siphon large et clair, semblant plonger rapidement. C’est le terminus de Baudouin. Un peu au dessus, nous trouvons une petite galerie boueuse ou nous nous arrêtons sur un ressaut glaiseux infranchissable sans matériel d’escalade.

Comme il n’y a ici aucun courant d’air, nous n’insistons pas. Nous remontons en topographiant. Dans le toboggan, nous interrompons notre lent et minutieux travail pour aller jeter un coup d’oeil à l’amont. Sur une cinquantaine de mètres de dénivelé, la galerie reste vaste et nous ne rencontrons aucun obstacle. D’un seul coup, un ressaut nous arrête. L’eau provient d’une gargouille étroite qui nous domine de quelques mètres. Nous ne pouvons, aujourd’hui, en envisager l’escalade.

Nous laissons tomber et redescendons vers le méandre ou nous reprenons la topographie. Dans une petite salle, au départ du méandre, nous rejoignons la partie déjà topographiée.

Pressé par un besoin naturel, je dois me déshabiller pour le satisfaire. En spéléo, ce n’est pas chose facile, car il faut enlever le baudrier, la combinaison jaune et la rexo. En se rhabillant, la boussole que j’avais glissée dans ma poche intérieure s’en échappe sans que je m’en aperçoive. Nous ‘remontons les puits en déséquipant jusqu’à – 460 m ; ou nous retrouvons Baudouin, Maurice et Freddo qui prennent le relais. Une fois sortis du gouffre, je m’aperçoit que la boussole n’est plus dans la poche. Nous ne nous en inquiétons qu’assez peu, pensant qu’elle est dans un des sacs que nos amis sont en train de sortir du trou. Le lendemain matin, tous les kit-bags sont retournés ; pas de boussole. Le gouffre étant maintenant déséquipé, il n’est pas question de retourner la chercher. Elle y est probablement encore …

Jean-Pierre et Jean sont partis depuis hier soir pour lever la topographie du Touya de – 200 a la surface. Ceci nous étonne, car nous avons déjà dressée celle-ci l’année dernière et nous leurs avons communiqué. Apparemment, ils ne nous font pas confiance et préfèrent la refaire eux-même. Vingt heures plus tard, ils ne sont pas encore ressortis. L’angoisse nous gagne, nous constituons une équipe de secours qui s’achemine vers le gouffre. Ils sortent alors que nous arrivons à l’entrée du trou. Nous nous moquons d’eux … Nous ne savons pas qu’ils viennent de découvrir un nouveau réseau qu’ils baptiseront :”La Balance”. Mais de cela, ils ne se vanteront pas.

C’est pour nous, la fin du camp ; pour les ardéchois également, et nous redescendons, comme d’habitude, fort chargés; non sans avoir été présenter nos adieux a Ambroise le Berger. Celui-ci, avec qui nous sommes en très bon rapports, est très au courant de nos querelles avec les palois. L’histoire des gendarmes l’a bien amusé. Il nous garantis que si ces derniers étaient montés, ils ne seraient pas allé plus loin que sa cabane, car il est locataire de l’estive et compte bien pouvoir inviter chez lui qui il veut.

Jean-Pierre qui a fini par se brouiller également avec les ardéchois cherchera après notre départ des équipiers pour descendre dans le nouveau réseau qu’il vient de découvrir. Une équipe des Deux-Sèvres qui prospectait du coté de la Pierre St. Martin sera invitée. Besson les mettra rapidement sur la touche avant qu’ils n’aient atteint le fond. Il fera alors appel à l’équipe dynamique du tarbais Michel DOUAT. Ces derniers, durant l’hiver 1974-1975 s’arrèterons à -600 m sur des fissures impénétrables ou s’enfile le courant d’air. Une autre galerie rejoint la partie déjà connue du Touya non loin du sommet des grands puits. Les tarbais effectuèrent leurs explorations en week-ends, montant à ski depuis le Bitet.

V – EXPEDITION 1975

LES JUMEAUX

Quand, vers le 20 juillet, Baudouin et moi, montons au Liet avec tous notre barda, Frédéric, Pascal SOMBARDIER et Emmanuel FOUARD, sur place depuis le début du mois, ont atteint une cote respectable dans un nouveau trou qu’ils ont baptisé “Les Jumeaux ” en raison de sa double entrée. Ce soir, sous la tente, enthousiastes, ils nous racontent leurs explorations.

Le 11 juillet, Frédéric reconnaissait l’entrée, comportant une rampe de neige qui donne sur une petite salle ou s’ouvre un puits à -26 m. Le 12, avec Pascal, ils descendent cette première verticale qui s’avère mesurer 45 m. C’est en fait, un méandre fort contourné, dans lequel ils ont dû placer plusieurs fractionnements en raison des points de frottement de la corde. Le bas du puits est encombré par la neige.

Un large névé conduit à un point bas en cul de sac. Une remontée dans une diaclase donne sur un nouveau puits. Faute de matériel suffisant, nos amis remontent à la surface. Le 14 juillet, enthousiasmés par les dimensions prometteuses de la cavité, les trois s’enfoncent sous terre avec un important matériel. Le puits entrevu la veille présente 30 m de creux. La neige, là encore, en tapisse le fond. En raison d’un pendule, ce sera le puits Tarzan, vaste et aux parois lisses, c’est peut-être, le plus beau du gouffre. Une déception les attend quelques mètres plus bas. Le méandre se resserre et une étroiture les arrête. Une désobstruction est effectuée. Derrière, il faut remonter sur des banquettes dans le méandre. Un puits de 22 m est descendu ; nouvelle remontée ; puits de 11 m , puits du 14 juillet : 14 m. Le plafond se rapproche, le ruisseau souterrain se précipite dans une étroite diaclase où les trois s’arrêtent, au sommet d’une verticale plus importante. Cette cascade, “la Douche”, sera descendue le 17, ainsi qu’un puits de 40 m, la cascade ” Lydie “. Un obstacle plus sérieux les arrête au pied de cette dernière. Le ruisseau repart dans une goulotte étroite et arrosée, infranchissable sous la douche. Heureusement, un méandre fossile s’ouvre au dessus, à l’opposé de la cascade. La traversée en escalade pour l’atteindre sera délicate. Le 19 juillet, Frédéric surmonte le passage. Une nouvelle verticale de 35 m est descendue après avoir parcouru un court méandre étroit, Encore quelques ressauts, et ils s’arrêtent sur une étroiture difficile. Aux vastes puits, séparés par de petits méandres, succède une étroite faille, coupée de ressauts et de rétrécissements, obligeant à monter en opposition dans la diaclase pour les franchir. C’est le moment ou nous arrivons. Freddo nous annonce une cote impressionnante de l’ordre de -400 m. Pascal, plus réaliste, fait remarquer qu’aux puits succèdent des remontées dans les méandres qui annulent partiellement le dénivelé.

Dès le lendemain , Baudouin se précipite dans le trou, accompagné de Pascal.Ils ressortent en piètre état combinaison déchirée, lampe à acétylène hors d’usage, presque à cours d’éclairage. Le méandre s’est bien défendu ; et Baudouin ne veut plus entendre parler de ce”trou à rats” qu’il considère comme indigne de lui.

Pendant ce temps, avec Maurice, nous avons détourné le ruisseau du Liet,qui se perdait à proximité de l’entrée des Jumeaux, dans une perte située beaucoup plus haut. Du coup, la situation s’améliore sérieusement dans le gouffre. La cascade Lydie tarit presque et le 22, avec Frédéric, noue arrivons à l’étroiture presque secs. Le moral en est bien meilleur. Cette étroiture est un méandre vertical et resserré dans un coude duquel on se laisse glisser ver le bas. En dessous, les pieds battent dans le vide.

Le retour sera dur. Nous sommes obligés de passer en hauteur dans des rétrécissements difficiles. Au sommet d’un ressaut, j’arrive la tête en avant au dessus du vide. La situation est scabreuse car dans l’étroit boyau descendant où je me trouve, il m’est impossible de faire marche arrière. Après maintes contorsions, l’arrive à me retourner et à trouver des appuis pour mes pieds. Le ressaut se descend alors en opposition.

Ces passages sont si extrêmes qu’il est impensable d’y traîner nos sacs, En remontant le cours du ruisseau, j’arrive à un point d’où je vois la lumière de Freddo, resté de l’autre coté de là chatière. Je l’appelle, et il vient à ma rencontre. Nous sommes de chaque coté d’un trou gros comme le poing. Les cordes sont sorties du sac, délovées, et passées par là, bout à bout. Je les replie, et mon camarade arrive par au dessus avec les sacs vides. Nous venons de dépasser le terminus de Baudouin et Pascal. Maintenant, la diaclase s’élargit un peu et la progression est moins difficile. Brusquement, le ruisseau disparaît dans un grand vide noir sous nos pieds. Les spits sont plantés fébrilement. Freddo plonge bientôt dans l’inconnu. Malheureusement pour lui, la cascade rejoint la corde. Il faut penduler, un becquet offre un amarrage qui permet de repartir au large. Nous prenons pied, 40 m plus bas sur la couche de dolomie ; la même qu’au Touya et à Krakoukas. Nos coeurs battent de joie et d’émotion. A nous les grandes profondeurs, à nous les grands toboggans. D’autant plus que ceux-ci se descendent facilement en escalade sans corde. En fait, ils ne sont pas bien larges et n’ont rien de commun avec ceux du Touya. Mais le ruisseau nous accompagne, prometteur. Deux petits ressauts de 3 et 4 mètres sont équipés. Le toboggan se dédouble, nous prenons la branche de droite, plus large. Encore 50 m de descente, et dans une petite salle part un méandre se terminant brusquement sur un étroit siphon ensablé. Rageusement, nous fouillons le secteur, aucune suite, nous remontons par un autre itinéraire et ressortons par la branche de gauche entrevue tout à l’heure. Il faut nous rendre à l’évidence, le gouffre est terminé à -432 m. Nous remontons, laissant équipé pour la topographie.

Publié le par Bruno TALOUR

Iseye

Le récit qui suit relate les explorations du Spéléo-Groupe du Club Alpin Français de Grenoble sur le massif Pyrénéen d’Isèye situé entre les vallées d’Aspe et d’Ossau dans les années 1971 à 1975.

https://www.geoportail.gouv.fr/embed/visu.html?c=-0.470667465942383,42.95147547516143&z=12&l0=GEOGRAPHICALGRIDSYSTEMS.MAPS::GEOPORTAIL:OGC:WMTS(1)&d1=1822772(1)&permalink=yes

I – EN PRÉAMBULE

LE GOUFFRE DU CAMBOU DE LIARD

par Bruno TALOUR

1970

Au cours de l’été 1970, les membres de la Société de Spéléologie et de Préhistoire des Pyrénées 0ccidentales ( S.S.P.P.0.) prospectent les lapiez du Cambou de Liard, non loin du col d’Iseye, entre les vallées d’Aspe et d’0ssau. Tout près du fond de l’oule glaciaire, une doline remplie de neige laisse un passage bas sur son versant Nord. Un courant d’air notable en souffle. Découvert en début de camps, le gouffre est descendu en plusieurs pointes jusque vers -400 m, au début d’un étroit méandre. Faute de suffisamment de matériel, et leur camp tirant à sa fin, les Palois sont obligés de déséquiper le gouffre sans aller plus bas. Au début de l’année 1971, René CABILLE, membre de la S.S.P.P.0., effectue un stage professionnel à Grenoble. Il prend alors contact avec un club spéléo local : les Spéléologues Grenoblois du Club Alpin Français et participe à un certain nombre de leurs sorties. Il n’est pas sans parler du grand gouffre que son club vient de découvrir au pied du Permayou. De fil en aiguille, l’idée d’une coopération s’installe, et, c’est ainsi que les Palois invitèrent les grenoblois à participer à l’exploration du gouffre du Cambou de Liard au cours de l’été 1971.

1971

À partir du 15 juillet le camp des palois est installé dans le cirque du Cambou de Liard . Les tentes se dressent sur une belle pelouse, parfaitement horizontale ou jase un ruisseau, contrastant avec le désert minéral et tourmenté des lapiez alentours. Ayant trouvé un nouveau gouffre à proximité : Le gouffre du Petit Coin, ils l’explorèrent jusque vers -250 m, puis retirèrent leur matériel pour le mettre dans le gouffre du Cambou de Liard. Le 2 Août, quand les grenoblois arrivent, les palois viennent de dépasser leur terminus de l’année précédente et d’atteindre -520 m dans le méandre.Dès le 4 Août, les grenoblois poursuivent l’exploration en équipes mixtes avec les palois.La cote -520 m est atteinte, le 5 Août : -620 m , le 9 août : -660 m , le 10 Août :-710 m. “Pour un observateur restant en surface, l’activité au camps n’était pas débordante, l’équipe au fond ne faisait parler d’elle qu’au moment du passage à -400 m, marquant la fin de la ligne téléphonique. Quand aux- spéléos de surface leur unique soucis était de bien s’empiffrer et de dormir. Pour le spéléo, par contre, la vie était toute différente de cet aspect superficiel. Il s’établi assez vite un certain rythme fondé entre l’activité incessante et parfois épuisante dans le gouffre et le repos réparateur ou les muscles se détendent et le corps se réchauffe, rythme lent et binaire ,….., opposition de la brûlure du soleil et de la morsure de l’eau glacée ; impression vague de somnolence et de bien-être, quand le duvet vient remplacer la combinaison, révolte de tout l’être quand, dans le trou, l’échelle passe sous la douche “ (Baudouin LISMONDE, Bull. S.G.C.A.F, 1971) Le 11 août , Ils atteignent -780 m dans une dernière pointe et déséquipent. Nous laisserons Baudouin raconter cet épisode : “La dernière pointe est restée gravée dans mon esprit comme particulièrement exaltante. Nous étions descendu à trois : Jean OZANZ, Eric DELAITRE et moi, poursuivre au maximum l’exploration du gouffre et commencer le déséquipement car notre séjour arrivait à sa fin. Les puits avaient été “dévalés” les uns après les autres et nous étions arrivés au terminus de la pointe précédente, au pied d’un magnifique puits de 60 m.Un canyon de plus de 30 m de hauteur s’était ouvert devant nous. Fini les méandres étroits et les passages ou l’on passe accroupi ; le gouffre semblait avoir baissé les armes. L’excitation de la première nous avait saisis et donné des ailes. Nos cris dominaient le vacarme du torrent. Nous nous sentions en grande forme, et c’est sans hésitation que la descente de plusieurs cascades en escalade libre fut entreprise. Les puits qui se présentaient au fur et à mesure étaient équipés par chacun d’entre nous.À mesure que le gouffre s’approfondissait et que l’éloignement se creusait, notre matériel s’amenuisait, ce qui nous contraignit à mettre fin à notre progression.La remontée fut longue à cause de la topographie et du déséquipement, mais nous étions heureux, nous avions atteint la cote -770 m et le gouffre continuait. “Ca continue !” Cette exclamation pourrait âtre le cri de ralliement des spéléologues, à chaque détour de galerie, un gouffre peut de fermer et celui qui aborde le premier un endroit qui sent la fin, ne peut s’empècher de crier son soulagement quant-il aperçoit la suite. Derrière lui les visages s’éclairent … ( La Montagne et Alpinisme n°4/1976) Le gouffre continuait! il s’agissait maintenant d’organiser une grande expédition pour l’été 1972. Il fut convenu que les palois s’occuperaient de l’intendance et les grenoblois du matériel. Le gouffre permettant de grands espoirs, il fut fait appel à un certain nombre de fabricants de matériel et de produits alimentaires qui dotèrent généreusement 1’expédition. Dans l’hiver 1972, je m’inscrivait au S.G.C.A.F, et étais invité au camp de l’été. A la pentecôte 1972 , au cours d’une réunion à Montpellier avec les palois, nous fixons les derniers points de l’organisation du camp.

II – L’EXPÉDITION 1972

Les automobilistes qui, ce 15 juillet 1972, abordent le premier virage de la route du col du Somport, à la sortie de Laruns ralentissent légèrement pour regarder un jeune barbu assis sur un invraisemblable bardas et qui tend le pouce. Harassé par une journée de train, affamé, un peu désabusé par tant de refus, je fais du stop sans conviction. Un grand carton porte écris au feutre noir : SPÉLÉO, EXPÉDITION ISEYE 72. Enfin, une fourgonnette s’arrête, Le conducteur, grand, costaux, fin collier brun, me demande si je ne suis pas le grenoblois qu’ils attendaient et ne présente ses amis palois avec lesquels j’avais rendez-vous à Iseye. Je monte et m’assied sur les sacs de pommes de terre , après avoir casé tant bien que mal mes impédimentas. On m’explique,avec force accent, que le camp a bien faillit ne pas avoir eu lieu à cause de l’indécision de certains. En tous cas c’est parti, le ravitaillement monte. Un arrêt à la centrale de Miègebat, nous permet de trier des vivres et du matériel entreposé ici grâce à la bienveillance des ingénieurs de la S.N.C.F.

Au fond de la vallée, le camp de base de Razies

Nous repartons. La fourgonnette quitte brusquement la nationale sur la droite et s’engage sur une route étroite et défoncée, Pierrot passe la première et la guimbarde, rageusement, attaque la côte, ricoche d’un bord à l’autre du chemin dans un jet de poussière et de cailloux s’essouffle et finit par s’immobiliser non loin du sommet. Nous déchargeons et le conducteur ramène son engin à un endroit un petit peu plus plat afin de faire demi-tour et de le garer. En plusieurs rotations, nous portons le matériel, non loin de là dans un cayolard à moitié ruiné ; au milieu d’une prairie aux hautes herbes.

Le cayolar (cabane) et les tentes du camp de base de Raziès.

L’endroit n’est pas idéal pour un lieux de camp. Dans la journée, la chaleur y est torride et les mouches et les taons nous harcèlent, la nuit l’endroit est humide et glacial. Néanmoins nos tentes s’élèvent l’une après l’autre dans la prairie de Razies aux rares endroit pas trop marécageux, ni trop en pente. Avec l’arrivée de nouveaux participants, palois et grenoblois, de jour en jour, l’activité devient plus fébrile, sous la rude férule et les coups de gueule de Pierrot, militaire de carrière, les portages s’organisent. Il s’agit de déménager près de deux tonnes de matériel et de ravitaillement, en un premier temps à la cabane Laiterine à 1700 m d’altitude, et ensuite de transporter le tout par dessus le col d’Iseye jusqu’au cirque du Cambou de Liard, à 2000 m d’altitude , non loin du gouffre que nous voulons explorer.

Batage des ânes.

Hier soir, nos amis palois ont amené quelques ânes et mules empruntés aux bergers du secteur. Ce matin, sous un soleil déjà haut, impitoyablement harcelés par les moustiques et les taons, hommes et bêtes s’agitent autour de la cabane de Raziès. Car ce n’est pas une mince affaire que de bâter une dizaine d’ânes, tous plus retords les uns que les autres, lorsque l’on n’est pas leur maître! A peine a t’on le dos tourné qu’il s’en trouve un qui se frotte contre le mur de la cabane, ou contre un arbre, pour faire tomber sa charge. Et Dieu sait si celles-ci ont déjà bien tendance à passer toutes seules sous le ventre de l’animal!

La pittoresque caravane s’ébranle, les uns après les autres, les ânes accompagnés chacun d’un cornac muni lui aussi d’un bon sac à dos, passent un à un sur le petit pont. Peu chargées, les bêtes avancent vite et nous avons du mal à les suivre. Jean a des ennuis avec la sienne, qui après s’être frottée à tous les arbres qu’elle a rencontré, le regarde l’air goguenard, son paquetage sous le ventre. À plusieurs, nous redressons la charge tandis que l’animal cherche à mordre et à ruer. La traversée d’un torrent nous pose quelques problèmes, l’un tire la bête apeurée, et l’autre tape dessus avec une trique. Enfin, nous débouchons dans les estives et, après avoir traversé le troupeau de génisses, arrivons à la cabane Laiterine plus fatigués que nos montures à force d’aller et de venir au long de la caravane. A l’intérieur du cayolard, dans un coin, l’amas de notre matériel commence à devenir impressionnant. Tandis que quelques uns descendent les bidets, nous montons nos tente à proximité. Le brouillard se déverse par dessus le col et nous nous réfugions à l’intérieur pour manger. Jacques, le berger est un personnage! Sale, crasseux, Ivre à partir de dix heures du matin, il ne s’occupe guère de ses bêtes qui paissent librement dans la montagne. Son cayolard, bien que d’une construction soignée pour la région, est aménagé des plus rudimentairement. Dans une extrémité de la cabane, un radier de ciment couvert d’un peu de paille lui sert de couche, le reste du sol est en terre battue. Il ne possède aucun autre mobilier qu’un camping gaz et quelques gamelles. Le soir, je trouve ma tente déchirée par une vache, j’en suis quitte pour coucher avec Jacques dans le cayolard sur la paille et la vermine qui ne manque pas de grouiller.

Col d’Isèye.

Les portages s’éternisant en raison de la grande quantité de matériel ; notre équipe est chargée de commencer le plus vite possible l’équipement du gouffre. Aussi, allons nous monter ce matin notre matériel personnel : tentes, duvets et un minimum de cordes et d’échelles. Les scouts de Laramindi nous aiderons pour le portage. La montée,au col d’Iséye commence dans la prairie de Laiterine, le col n’est pas très éloigné et trois quarts d’heure plus tard, nous remontons avec précautions le petit névé qui encombre encore le versant Est du col.

La Marère.

Une halte nous permet de contempler le paysage commenté par Albert, en verve, comme toujours. A notre gauche, l’arête monte vers le pic Permayou qui sépare les cirques glaciaires du Liet et du Liard. Viennent ensuite les lapies du Liard, ou s’ouvre le gouffre, puis le pic du Ronglet dont les couches calcaire retombent à 50° sur la vallée de la Berthe, la vallée d’Aspe et au fond la crête de la Pierre Saint Martin, haut lieu spéléologique. A notre droite la Marère nous domine.

Le sentier traverse à flanc pour gagner les lapies.

Péniblement, à cause de nos lourdes charges, nous cheminons de bloc en bloc, de lame en dalle, escaladant de petites barres rocheuses, au fond d’un couloir, ancien lit du ruisseau, pour déboucher au bout d’une heure et demi dans le cirque herbu du Liard.

La neige occupe encore le pied des barres rocheuses et le ruisseau coule abondamment avant de se perdre dans les fissures du calcaire. Le cirque présente un fond parfaitement plat, contrastant avec les lapiez environnants et est fermé au Sud par un ressaut de roches métamorphiques du paléozoïque. C’est grâce à ce massif imperméable que l’eau du ruisseau parvient jusqu’ici. En dehors de ce cirque, il n’y a d’eau nulle part sur le lapiaz, car elle est immédiatement absorbée par les multiples fissures du calcaire.

Nous posons nos sacs et Jean nous emmène voir l’entrée du gouffre. Une doline d’effondrement est presque remplie de neige à ras bord, mais sur son coté aval, un courant d’air a maintenu une ouverture. Il faut descendre en opposition entre neige et rocher, pour atteindre un laminoir incliné qui à la limite du jour débouche sur un puits de cinquante mètres, Notre première visite s’arrêtera là pour aujourd’hui et nous retournerons au camps monter nos tentes. Dès le lendemain ( 20 juillet ), Jean et moi partons pour équiper le gouffre jusqu’à -85 m. Ne connaissant pas la cavité, je laisse Jean diriger les opérations. Au sommet du puits de 50 m, il faut placer les agrès suffisamment loin de la paroi pour qu’ils frottent au minimum sur la roche, très abrasive. Nous cherchons longuement la meilleure solution. Néanmoins, un fractionnement devra être placé quelques mètres plus bas. Enfin, nous descendons le puits en rappel. L’étroite fissure du départ va en s’élargissant, après un palier à 10 m du fond, on tourne à droite autour d’un éperon pour déboucher dans une petite salle constituée par la base du puits. Jean m’attend et, ensemble, nous descendons un court méandre en escalade. Il nous faut maintenant équiper un ressaut de 6 m. Un puits de 22 n débouche au sommet d’une petite salle ou nous atterrissons au bout de notre matériel, entre nos pieds, une fente étroite plonge à la verticale. Nous plantons les spits d’amarrage et remontons. Le 21, Baudouin et “Cuisto” atteignent -200 m, après avoir équipé le P10 qui nous avait arrêté. Le 22, avec Jean, nous franchissons le premier méandre, étroit et lisse, creusé dans la roche noire. Il débouche au sommet d’un vaste puits de 40 m pas tout à fait vertical. Là aussi l’équipement pose problème. Un grand anneau de corde est passé autour d’un becquet et nous permettra d’éloigner la corde. Le froid a une curieuse action sur Jean, qui mesure ses gestes et agit comme dans un film au ralentit. Le puits est noir et sinistre, une cascatelle en rafraîchit désagréablement la descente, et encore plus la remontée. Nous équipons encore un ressaut, Baudouin et Albert nous croisent alors que nous peinons sur les échelles. Ils vont équiper une série de ressauts appelés : puits de 50 m, ils atteindront ainsi la cote -390 m. La remontée du premier méandre demande en certains points des efforts violents pour se bloquer en opposition et nous sortons bien fatigués.

Dans le méandre.

Le 24, Baudouin et Jean s’arrêtent à – 470 m, les mêmes atteignent -530 m le 28, J’arrive à la même cote avec Louis le 1er août en rééquipant quelques passages et en portant deux sacs au terminus.Pour la première fois, j’aborde le grand méandre. Ici , la roche brune est gréseuse et extrêmement adhérente. Nous partons en opposition sur une banquette, le sac entre les jambes … mais il faut bientôt se baisser pour franchir une étroiture et gagner une petite salle ou tombe une cascatelle. Le ruisseau jase sur son lit de graviers. Mais voila que les hautes parois se ressèrent et ne sont plus distantes que de trente centimètres. La progression s’effectue alors de coté, tel un pharaon des bas reliefs égyptiens, la combinaison de plastique raclant la roche, les pieds dans le ruisseau. Par moment, il faut monter en opposition pour chercher un passage un peu plus large, on trouve de place en place de petites niches accueillantes, élargissements ventrus dans un virage du méandre, décorées par quelques “macaronis” ou de rares concrétions excentriques qui pendent de la concavité. Le méandre déroule ainsi sur 300 m son invraisemblable lacis, arrivant par place à se refermer sur lui-même. 0n débouche alors à hauteur par une lucarne dans l’aval. 

La pente du fond est régulière , coupée par endroits de petits ressauts ne dépassant pas quelques mètres et qui, pour la plus-part, se franchissent en escalade.Si le méandre est étroit, sa hauteur, par contre est considérable, nous sommes montés en opposition, à la recherche d’un éventuel passage supérieur plus vaste, sur plus de 50 m sans voir les plafonds. Alors que j’attends Louis au bord du “Grand puits” qui marque la fin du méandre, j’entends, se surimposant au gazouillis tranquille du ruisseau, le raclement sourd de sa combinaison sur la roche, ponctué de temps à autre d’un juron étouffé. Voila qu’une tache de lumière colore une avancée de la roche, disparait, revient dans un creux, illumine un bec et s’avance dans un halo qui grossit autour d’une silhouette jaune. ” Le méandre est fini.., ça va ? – oui .., -un peu crevant ce méandre!” Nous repartons. A -530 m, Louis qui n’était jusqu’alors jamais descendu à plus de 100 m de profondeur dans ses gouffres du Béarn est impressionné. Il perd le moral et me demande tout les cinq minutes combien il reste de puits à remonter. La réponse est une longue litanie qui finit par : ” et le P5O d’entrée” ; obstacle qui commence à être redouté en raison de la profondeur qui croit d’une pointe à l’autre. Louis sort épuisé et ne redescendra plus dans le gouffre, persuadé, malgré sa robuste constitution, que ce genre de trou n’est pas fait pour lui. Le premier août, cinq ardéchois et cinq grenoblois arrivent au camps. Depuis le 20 Juillet nous n’étions guère plus de quatre à nous relayer à l’équipement et notre progression commençait à piétiner. L’arrivée d’équipes fraiches va nous permettre de nous reposer et l’exploration va faire un bond en avant.

Le 4 août “Popeye”, Gilbert PLATIER et “Bading”, de l’Ardèche, attaquent, Ils équipent le puits de 60 m, après avoir effectué une traversée en escalade permettant de descendre en dehors de la cascade. Dépassant le terminus de 1971, ils atteignent la cote- 790 m, Les frères 0ddes et Jean qui les suivent à quelques heures derrière franchissent deux ressauts. ( -805 m). En surface l’enthousiasme va croissant. Et malgré le brouillard qui humidifie toutes choses, malgré le pénible instant ou il faut enfiler des vêtements d’exploration glacés, car ils n’ont pu sécher ; les équipes de pointe foncent vers la première. Le 5 aout, à notre tour, Baudouin et moi descendons. A – 650 m, nous récupérons quatre sacs de matériel abandonnés là par une équipe de portage, et arrivons au puits de soixante mètres.

Ce dernier m’impressionne fort. L’eau qui chemine dans un méandre étroit entre nos jambes, disparait d’un seul coup dans 1e vide. Nous traversons en face grâce à une corde fixe posée par les ardèchois pour gagner un petit méandre fossile qui joint le puits au large de la cascade. La descente se fait entièrement dans le vide, la remontée sera rude ! Au bas nous courrons nous mettre à l’abri des embruns. Un important affluent arrive au bas de ce puits et le débit augmente sensiblement. Quelques ressauts sont descendus et nous arrivons au sommet d’une cascade, à mi-hauteur, la gerbe d’eau ricoche sur un redan et part à l’horizontale. Je m’arrête un mètre au dessus, hésite , récupère du mou sur la corde, et me laisse tomber, presque en chute libre au travers de la douche.

Baudouin en fait autant, et nous dévalons les ressauts suivants en compagnie du ruisseau. Au terminus des ardèchois une nouvelle cascade nous arrête. Baudouin équipe sur un becquet et descend directement. L’eau le rejoint sur un palier. Il suffoque sous la cascade et remonte trempé. Il faut équiper plus au large. Il repart, assuré, en opposition dans le méandre, se bloque cinq mètres plus loin dans un rétrécissement et plante les spits. Je luis fait passer le matériel et il peut descendre cette fois-ci à peu près hors d’eau. Ce sera la cascade de la gerbe. Un petit ressaut àe six mètres nous pose peu de problèmes et nous arrivons au sommet d’une haute cascade. Un vent d’embruns remonte jusqu’à nous. L’équiper directement est impossible, heureusement on peut traverser vers la droite en escalade, et nous descendons a peu près hors d’eau. La colonne d’eau s’écrase avec fracas sur un palier de blocs dans la première salle que nous rencontrons dans ce gouffre constitué jusqu’ici par une succession de puits et de méandres. Nous traversons sur des blocs pour gagner un lieu plus calme, à l’opposé de la cascade. Nous descendons par une verticale de 18 m entre les blocs et rejoignons le ruisseau souterrain qui provient d’un lac profond. La suite n’est pas bien large, et nous progressons en opposition sur une banquette dans une diaclase. Cette dernière se resserre et la banquette rejoint le plafond, nous obligeant à descendre de dix mètres par un étroit pertuis. En souvenir d’un passage similaire dans les Cuves de Sassenage, ce sera la galerie Mélusine.Le cours du ruisseau retrouvé s’élargit et s’interrompt brusquement au sommet d’un puits. Il ne nous reste plus qu’une dizaine de mètres d’échelle et plus de spits. Baudouin veut descendre pendant que je tiens cette dernière bloqué en opposition. Mais la cascade, dans la trajectoire de laquelle il est obligé de descendre l’en dissuade au bout de quelques mètres. D’après nos estimations nous ne sommes pas loin de -900 m.La remontée sera interminable et épuisante. A partir du grand méandre (-500m ) nous progressons comme dans un mauvais rêve, assommés de fatigue et de sommeil, et bien souvent, lorsque le second arrive au sommet d’un puits, il trouve l’autre endormi. Le réveil, engourdi, claquant des dents, n’en est que plus désagréable. Notre progression est extrêmement lente et chaque geste est mesuré, à la fin nous n’escaladons pas plus d’une dizaine de barreaux d’échelle à la suite, puis nous nous reposons longuement sur nos baudriers , accrochés par un “fifi” . Dans des circonstances comparables, “Cuistot” s’endormira sur l’échelle ; et c’est le suivant, qui après avoir longuement attendu qu’on lui crie de monter, en désespoir de cause, empoignera l’échelle et vingt mètres plus haut viendra butter, à sa grande surprise, sur notre amis pendu a son crochet. Le-moindre “pépin” serait catastrophique, car l’autre serait incapable de fournir le plus petit effort supplémentaire. Nous sortons enfin au soleil après 18h passées sous terre pour nous affaler sur l’herbe au bord de la doline d’entrée.

Dès que nous arrivons au camps, tous abandonnent immédiatement leurs occupations et convergent vers nous. Alors qu'on nous aide à nous déshabiller, nous racontons notre "première". Et l'on voit dans l'assistance attentive des yeux briller d'envie. Enfin, le mot magique est prononcé : ça continue ; l'équipe suivante partira avec l'espoir de dépasser la cote -1000 ; et c'est dans le brouhaha de conversations optimistes et passionnées que nous nous dirigeons vers la tente "mess" ou nous attend un repas reconstituant.


Nous ne manquons de rien ici ; des porteurs, avec beaucoup d’abnégation, montent presque chaque jour des fruits et de la viande fraiche. C’est pour ceux, pour qui le gouffre est maintenant trop difficile et trop profond, une façon de participer à part entière à l’aventure. Notre victoire sur le gouffre sera aussi la leur. Le vin coule à flot, et même des lapins et des poules courent autour des tentes. Un jour “Cuistot” nous fera un coq au vin qui laissera un souvenir ému dans toutes les mémoires. Lorsque nous ne sommes pas dans le trou, nous dormons au soleil (s’il daigne apparaitre), partons à la recherche de nouvelles cavités, ou désobstruons une doline proche du camps et qui présente un léger courant d’air.

Nous discutons passionnément sur la direction et l’avenir du gouffre, étudions les photographies aériennes du secteur jusqu’au plus petit détail, échafaudant de brillantes théories hydrogéologiques que la réalité du gouffre viendra bien souvent démentir. Un jeux nettement moins intellectuel fait fureur, il consiste à attraper à la course un lapin lâché préalablement au milieu de la prairie qui s’étend en arrière des tentes. Confrontés aux brusques changements de direction dont cet animal est capable, bien peu arrivent à s’en saisir. Certains jours le brouillard règne en maître sur la montagne, réduisant notre univers aux tentes et étouffant tout bruit. L’humidité imprègne les toiles et les vêtements. Le camp est alors comme mort ; rien ne bouge jusqu’aux heures des repas ou jusqu’au retour du soleil , chacun se réfugiant dans son duvet. D’autres jours l’orage et la tempête s’acharnent sur le camp. alors que la foudre rôde et claque sur les crêtes, et même quelque fois dans le Cambou, cinglés par la pluie ou la grêle, nous luttons pour empécher le vent d’emporter nos tentes. La grande tente commune y est la plus sensible, et un soir, alors que nous sonnes douze, cramponnés à l’armature, nous sentirons la tente se soulever et nous avec ! Le 7 aout, une équipe ardèchoise composée de Roland ODDES, Gilbert PLATIER et “Bading” dépasse notre.terminus en franchissant après une traversée à droite la cascade de l’hélice, puis tout de suite après une impressionnante cascade où viennent converger deux torrents souterrains. Ils sont arrêtés 50 m plus loin par un profond plan d’eau. Le même jour, “Popeye” et Maurice BONNEFOY lèvent la topographie de -750m à -850 m.

Le 9 aout, Jean,”Cuistot”, Baudouin et moi-même descendons à nouveau. Avec Baudouin nous projetons de rapporter le maximum de photographies de la partie profonde du gouffre. Jean et “Cuistot” vont essayer de franchir le plan d’eau qui a arrêté les ardèchois grâce à une pontonnière. Nous partons en premier. Nous sommes impressionnés par la cascade de l’hélice. Il faut descendre d’un coté, puis traverser sur une vire sous la gerbe de la cascade et descendre à nouveau verticalement de 7m. Mais quelle est cette vibration sourde qui nous”prend au. tripes” au fur et à mesure que nous avançons ? Nous nous regardons l’un l’autre inquiets au bord d’un maelström d’embruns. Pour la première fois nous hésitons sérieusement à descendre. Cependant l’échelle et la corde posées par les ardéchois sont bien là. À la lumière de nos lampes conjuguées nous distinguons une énorme cascade qui, venant de la droite, rejoint celle du ruisseau que nous suivions jusqu’ici. Plein d’appréhension, je descend prudemment. À la jonction des deux cascades je prend pied sur un gros bloc providentiel qui me permet de m’écarter peur enlever mon descendeur. Baudouin fait une photo et me rejoint. Maintenant la galerie se rétrécit. Jean et Cuistot arrivent, franchissent le plan d’eau qui avait arrêté les ardéchois et reviennent trop vite , déçus , nous annoncer qu’ils se sont arrêtés sur un siphon. Je passe mon appareil photo à Jean qui retourne prendre un cliché du fond du gouffre. “Cuistot” et Jean remontent en topographiant , Baudouin et moi déséquipons jusque vers -880 m . À la “salle à manger” (-400 m ) ou nous avons, en descendant, laissé du matériel de bivouac, nous plongeons, assommés de fatigue dans les duvets. L’altimètre, descendu par Baudouin, donna une profondeur de -9l5 m. Nous étions à la fois heureux d’en finir avec ce gouffre difficile, et déçu , car nous comptions bien battre le record de profondeur, les possibilités géologiques étant d’environ 1400 m. L’euphorie de la première passée, il faut maintenant retirer le matériel du gouffre. C’est une corvée longue et pénible et certains se trouverons brusquement des obligations dans la vallée.

Le 10 août, les ardéchois déséquipent de -880 m à -610 m et ressortent avec cinq sacs.Le 11, Claude CANILLO , Patrick DUPILLE, Maurice ROGNIN et Gérard FRANCONNIE déséquipent encore 100 m et sortent deux sacs. Le 13, presque toute l’équipe se retrouve dans le grand méandre à -500m. Les sacs progressent à la chaîne, de dix mètres en dix mètres, d’un tas à l’autre, portés à bout de bras les sacs avancent. Depuis un certain temps chacun écoute avec anxiété le bruit du ruisseau qui serpente à quelques mètres sous nos pieds. Il semble que ce dernier augmente insensiblement. À un ressaut, il faut nous rendre à l’évidence, le débit de la cascade a presque décuplé; par endroit des douches tombent des voûtes, là ou quelques heures auparavant il n’y avait rien. C’est la crue qui nous interdit la remontée des puits, et plus particulièrement celui de 40 m à -250 m qui est déjà arrosé par temps normal, malgré notre inquiétude, nous continuons notre lente progression. Nous sommes ici en lieu sur, et il vaut mieux attendre que la crue passe plutôt que d’essayer de remonter coûte que coûte, lorsque nous arrivons à -380 m, le débit a bien diminué, et, laissant là le matériel nous pouvons remonter. Nous sortirons un peu plus mouillés que d’habitude, mais sans “pépin”. Ceux restés en surface nous apprendront qu’un violent orage a éclaté, mais qu’il a été de courte durée. Pour nous le camp est fini, et il ne nous reste plus qu’à descendre notre matériel dans la vallée, lourdement chargés. Le ruisseau dans le gouffre a été coloré par Jean-Pierre BESSON à -400 m. La fluorescéine est ressortie, conformément à nos hypothèses, au bout de 48 h à la source des Fées dans la vallée d’Aspe à 410 m d’altitude. Le siphon qui nous a arrêté n’est donc qu’un obstacle et non le début d’une zone noyée. Le dénivelé potentiel était de 1500 m et nous espérions bien battre le record du monde de profondeur. Malheureusement, la nature en décidé autrement. Peut-être ne s’agit-il que de partie remise. Le reste du déséquipement sera effectué par les Palois au cours de l’automne. La topographie, fébrilement dépouillée dès notre retour à Grenoble nous donnera -9l0 m de profondeur. Le gouffre du Cambou de Liard, à l’époque, venait donc en troisième position derrière les gouffres de la Pierre St Martin et Berger ( – 1141 m ). Malheureusement cette belle victoire sera endeuillée à l’automne par la mort, au retour d’un portage de déséquipement, dans un accident de voiture, de André TOUYA, à qui nous devions l’organisation de l’équipe de surface.

III EXPEDITION 1973

LE TROU SOUFFLEUR DE LIET

Durant l’automne 1972, notre matériel étant immobilisé dans le gouffre du Cambou de Liard, le club ne dispose plus que de quelques cordes et d’aucune échelle. Nous reprenons nos activités habituelles sur le massif du Vercors. Sans échelles, nous sommes obligés, si noue voulons descendre quand-même quelques trous, de nous mettre à la technique du “Jumard”, alors pratiquée par peu de spéléos. Cette dernière permet de remonter sur une corde seule, grâce à deux bloqueurs qui pincent alternativement la corde. L’un est fixé au cuissard, l’autre est relié au pied par une longe. Le spéléo monte le pied et à la main fait avancer le bloqueur supérieur sur la corde, puis il se rétablit sur son pied. La corde, tendue par le bas, coulisse alors dans le jumard de ceinture et le maintient. Le mouvement, moultement répété, permet de progresser à chaque fois de 40 à 50 cm sur la corde. Si nos premiers essais ne furent pas toujours concluants, car les réglages sont délicats, (longueur des sangles, baudrier bien maintenu, etc… ) la méthode finit par s’avérer nettement plus efficace et plus légère que la technique des échelles. Elle fut presque définitivement adoptée. Malgré une opposition croissante dans son club, due à une jalousie engendrée par une publication scientifique de notre part sur le gouffre du Cambou de Liard, René Cabille nous invite pour l’été 1973 à un camp au cirque de Liet situé immédiatement à l’Est de celui du Liard. Comme l’année précédente, les ardéchois sont invités. Le but principal de l’expédition était le trou souffleur de Liet, dont nous avions très souvent entendu parler au cour de l’expédition précédente. Ce gouffre avait une fameuse réputation ! Après être descendu dans un puits glacé de 100 m de verticale qui crachait un torrent d’air froid, les palois avaient été arrêtés vers -300 m par des cascades impressionnantes ! Plusieurs héliportages gratuits, obtenus grâce aux relations de Jean Pierre permirent d’amener tout le matériel à pied d’oœuvre. C’est cependant lourdement chargés, comme d’habitude, que Baudouin, François et moi, partons de Razies (à 900 m d’altitude) à la découverte de cette nouvelle zone spéléologique. Au début nous suivrons en rive gauche, le sentier du col d’lsèye pour le quitter à la cabane de Cujalatte. Nous traversons le torrent et montons à travers bois en direction de la base de l’éperon Nord du Pic de la Ténèbre, selon un itinéraire supposé être le plus court pour rejoindre le lapiaz du Liet. Nous montons à travers la forêt par des pentes fort inclinées, nous tenant aux branches et patinant sur les feuilles mortes. En sueur, et les mollets déjà durs, nous arrivons enfin au haut de la prairie de Characou, juste au pied de l’éperon. Là, la base du lapiaz de Liet est défendue par une pente impressionnante coupée de petites barres et de vernes serrées et impénétrables. À gauche, un cheminement nous apparaît possible. Une vire herbue monte en diagonale à travers les arbres et rejoint une épaule sous le premier ressaut rocheux de l’arête. Noue montons d’abord dans des rochers faciles et herbus, mais progressivement ces derniers disparaissent et nous nous retrouvons taillant des marches à coup de pied dans une pente d’herbe à quarante cinq degrés. Avec précaution nous nous hissons de marche en marche, attentifs à ne pas être déséquilibrés par nos lourdes claies à portage. La pente diminue enfin. Nous ne sommes pas tiré d’affaire pour cela … Un bois de vernes touffues recouvre un lapiaz tourmenté. Nos claies s’accrochent dans les branches et nous tombons à tout moment dans des chausses-trappes dissimulées sous les rhododendron. Petit à petit, l’altitude croissant, le lapiaz l’emporte sur la végétation et nous débouchons en vue d’une grande combe d’éboulis au pied de la falaise du pic de la Ténèbre. Baudouin est attiré par une dépression au contact du lapiaz et de l’éboulis, non loin d’un gros bloc morainique. Un formidable courant d’air s’écoule dans la pente en un fleuve glacé. Il sort d’une ouverture large et basse sous laquelle il faut se baisser pour voir plonger dans l’obscurité une rapide pente de neige. Des traces sur la neige et des sacs à l’entrée prouvent que nous avons, au hasard, trouvé le Souffleur de Liet. Légèrement vêtus, nous ne nous attardons pas tant “le vent” est froid et continuons notre montée à travers le lapiaz, puis dans des pentes d’herbe inclinées. Après avoir traversé le lit à sec d’un ruisseau, nous aboutissons sur un promontoire d’où l’on domine la plus grande partie du clapier. Ce dernier est beaucoup plus vaste que celui du Liard. Il s’étend sur près de deux kilomètres carré, bordé à gauche par la haute falaise du pic Permayou, à droite par les pics de la Ténèbre. Il est coupé horizontalement, au tiers supérieur, par une vire herbeuse horizontale qui le traverse d’un bord à l’autre. En dessous de cette dernière les calcaires sont gris et sont roux au dessus. Ces couches sont la continuation directe, à l’Est du Pic Permayou, de celles du cirque du Liard. La bande d’herbe cache une couche de dolomie rousse que nous voyons monter en diagonale dans les versants du Permayou et de la Ténèbre. Elle constitue un niveau imperméable entre les deux formations calcaires, et nous la retrouverons au plancher de certains gouffres. Derrière le promontoire, un ensellement dans les lapies débouche sur une petite plaine herbue ou serpente un ruisseau. Les tentes des palois sont dressées sur le coté droit, au pied d’une barre rocheuse qui borde le cambou.

Cambou de Liet

Notre arrivé ne semble pas déclencher ici une vague d’enthousiasme, et si Albert a toujours une bonne blague pour décrisper l’atmosphère, Jean Pierre nous accueille assez froidement. On nous reproche d’avoir publié dans Scialet (revue des spéléo de l’Isère), un article sur le gouffre du Cambou de Liard, de manquer d’esprit d’équipe, et surtout, le reproche s’adresse à moi, d’avoir écrit un article scientifique sur l’expédition 1972, article publié dans une revue à faible tirage et essentiellement technique ! Assez curieusement ce grief ne nous sera révélé que plus tard. En minorité devant les palois, c’est dans un silence gêné, ou tombent de rares commentaires, que nous montons nos tentes ! Puisque nous sommes monté et que nous avons payé notre part du ravitaillement, nous resterons. Au cours du repas, les langues se délient un peu et nous apprenons ou en est l’exploration du gouffre. Pendant les week-ends précédant le camp, les palois ont équipé le Souffleur jusque vers -210 m au sommet d’un- puits de 25 m. Toutes ces histoires ne nous empêcherons pas de dormir, et le lendemain nous partons accompagnés d’un palois : Bruno CALVEZ, pour continuer l’exploration du souffleur.

Souffleur de Liet

Tout de suite, nous descendons dans une raide pente de neige, grâce à une main-courante ; un ressaut, surprise, à -20 m un magnifique tube incliné à 45° s’enfonce sur 100m de long, tel une piste de ski que nous dévalons, nos trois lampes s’étirant comme dans une descente aux flambeaux. Nous quittons la neige et sommes fort déçus de constater que le redoutable puits glacé dont on nous avait tant parlé soit cette débonnaire pente de neige ou une corde est à peine nécessaire ! Mais voila quelques ressauts, puis un puits de 33 m au pied duquel coule un ruisselet dans une petite salle au plancher de graviers. Nous remontons un éboulis jusqu’au plafond du méandre. Nous recoupons un autre méandre perpendiculaire ou nous descendons de 23 m en rappel. Nous sommes là dans un vaste canyon qui s’enfonce cran par cran sans autres difficultés que des verticales successives de 15 à 25 m. Le puits de 25 m qui avait arrêté Jean OZANZ lors de la descente précédente est franchi, et c’est avec une excitation croissante que nous plongeons vers l’inconnu. Mais voila qu’au bas d’un dernier ressaut de 12 m le canyon se resserre. Il faut monter de quelques mètres, prendre une étroite diaclase, ou Baudouin passe à peine. Entre nos pieds, dans un élargissement, s’ouvre un puits. Une pierre,jetée par là accuse une quinzaine de mètres que nous descendons plein d’espoir. Il sera de courte durée, car, dans une petite salle, l’eau part dans un étroit méandre. Un nouveau puits s’ouvre en dessous ; mais cela ne passe pas sans prendre de gros risques. Pourrions nous remonter cette étroiture verticale qui exige de chasser l’air des poumons pour descendre, et où les pieds battent dans le vide ? Sagement nous renonçons, d’autant plus facilement que nous avons perdu le courant d’air. La suite est ailleurs. Au sommet du puits de 15 m, le méandre semble continuer. Il se transforme bientôt en une galerie cylindrique et nous buttons, dépités, sur un petit siphon. Je redescendrais avec Baudouin pour lever la topographie. Ce fut une longue bagarre avec la boite topofil dont le fil cassait presque à chaque fois, après plusieurs redescentes pour refaire une visée, la grogne croit, Et ulcérés nous remballons nos outils bien avant la fin ! Palois et grenoblois sont déçus de voir ce gouffre, dans lequel nous placions beaucoup d’espoirs se terminer aussi vite. Inconsciemment, les palois nous en veulent un peu d’avoir fini leur”grand gouffre”. Sur ces entrefaites arrivent les ardéchois. Les palois, amers, leur demandent de déséquiper. L’étroiture ne sera même pas revue. Le jour du déséquipement François et moi levons la topographie de -175 m à la surface. Au passage, nous effectuons une traversée au sommet du P 23, vers – 150 m. Le courant d’air provient en majeure partie de ce secteur. Mais nous devons abandonner notre progression sur des banquettes pourries, de peur de blesser par des chutes de pierres nos camarades qui déséquipement en dessous. La suite du gouffre est certainement là ! Les ordres sont les ordres, et les ardéchois continueront leur travail jusqu’à la surface. Le trou sera considéré comme terminé.

LE GOUFFRE ANDRÉ TOUYA

Appelé par des obligations militaires, Baudouin nous quitte et nous laisse à deux en butte à l’hostilité croissante des palois. N’ayant plus de gouffre à descendre, nous allons jeter un coup d’oeil au trou de la Tasque, exploré en 1970 par la S.S.P.P.O. Une suite serait possible vers -100 m, où le ruisseau se perdrait dans un puits non descendu. En fait il ne s’agit, en guise de puits, que d’une marmite de géant au fond bouché. Ce gouffre est cependant intéressant par le courant d’air aspirant qui le parcourt et par le magnifique toboggan descendant à 45° au contact de la, dolomie. Il a été exploré jusque vers – 250 m ou un colmatage ferme d’un seul coup le “tube”. Avec les palois, nous prospectons la partie Est du lapiaz vers le pied de la Ténèbre. Les ardéchois explorent la partie Ouest, sous la paroi du Permayou. Nous descendons de nombreux trous sans grand succès. Tous sont bouchés par des cailloux ou de la neige. Nous restons plutôt sur la partie haute du lapiaz, plus proche du camp. (alors que de grandes cavités existent plus bas, mais cela, nous ne le savions pas). Dans leur secteur, les ardèchois ont trouvé un trou intéressant. Une fissure du lapiaz semblable à beaucoup d’autres va en s’évasant vers le bas au lieu de se refermer comme de coutume, cela constitue un puits de 16 m, immédiatement suivi d’un autre de 12 m. Ils cheminent ensuite dans un méandre encombré de blocs qui conduit à une zone ébouleuse. Un bon courant d’air les accompagne vers le bas. Le soir, au camp, l’annonce de leur découverte passe presque inaperçue. La profondeur atteinte n’est pas bien importante et l’ambiance du camp étant de plus, fort tendue, nos chamailleries nous préoccupent plus que la découverte d’un nouveau trou. Ne nous faudra t’il pas faire un raid vers la tente de l’intendance, jalousement gardée par Jean 0ZANZ ; car les palois, organisateurs du camp, pour nous inciter à partir, nous rationnent la nourriture aux repas communs, et s’empiffrent en cachette sous leurs tentes sur des provisions “personnelles”. Si Jean Pierre BESSON, ne nous adresse presque plus la parole, Claude ROUGERIE entretient soigneusement la zizanie, poursuivant les deux grenoblois minoritaires de sa haine, jurant que nous ne remettrons plus jamais les pieds ici. Ce que nous aurions fait si… Si le trou des ardéchois m’avait pas continué. Or, il continue, et même bien ! Après les ressauts du méandre et avoir cheminé au travers de blocs, “Popeye”(Jean Louis BAYLE), Gérard ALLEGRE, “Bading”(Jf. ROSA), et les frères ODDES débouchent au sommet d’une galerie en forme de tunnel inclinée à 45° et encombrée de très gros blocs en équilibre instable. “Bading” tente de passer par la gauche, il y a là une énorme “poire” rocheuse, de 5 ou 6 mètres de haut plantée par son petit bout dans la caillasse. Notre amis, encordé, descend prudemment et s’enfile entre la “poire” et la paroi. Le passage est étroit et il doit forcer un peu pour passer. Mais voila qu’il sent sous sa poussée le bloc bouger. La peur l’étreint. Il hurle “le bloc bouge”. Il s’immobilise, rien ne se passe ; délicatement, le coeur battant, avec mille précautions, il se dégage et remonte, encore tout tremblant vers ses copains. Tant d’émotions mettent fin à l’expédition. Ils arriveront au camp encore secoués par leur aventure, ce lieu s’appellera désormais le”toboggan de la peur”. Le trou est équipé pour l’exploration aux jumards , avec des cordes uniquement. Les palois ne pratiquent pas cette technique et nous accusent de ne pas utiliser les échelles afin de les éliminer de nos explorations. En réalité, outre l’allègement du matériel (une seule corde au lieu d’une corde plus des échelles), une corde seule évite des chutes de pierres, déjà trop fréquentes dans cette cavité ébouleuse. Souhaitant ne pas entretenir l’ambiance oppressante qui règne en surface, nous initions les palois à nos méthodes sur un gros bloc de rocher qui occupe le fond du cirque et joue le rôle d’école d’escalade. Cette fois ci, nous participerons à l’expédition, nous partons à huit “Popeye” , Gérard ALLEGRE, les frères ODDES, ” Gégé jumard” ( Gérard DEBOST), “Bading”, François BERTHOD et moi. Le “toboggan de la peur” est descendu, ce coup ci, du coté droit en restant sur une vire au dessus de l’éboulis, qu’ainsi, nous ne touchons pas. Par un puits de 21 m, nous débouchons dans une vaste salle dont nous ne distinguons pas les plafonds. Il s’agit d’ailleurs de la base de puits gigantesques remontant probablement non loin de la surface. Le sol est constitué par un chaos invraisemblable de blocs. en équilibre instable que nous traversons précautionneusement. Sous nos pas, des tassements inquiétants, accompagnés de grondements sourds entretiennent l’angoisse. C’est avec soulagement que nous gagnons le sommet d’un énorme bloc coincé entre deux parois et à l’abri des chutes de pierres. De là, deux spits et une corde de dix mètres nous permettent de passer à l’étage inférieur. Encore un ressaut dans de la dolomie friable, et nous débouchons dans un toboggan au plancher nu, plongeant vers l’inconnu. Une rapide descente en rappel nous mène 80 m plus bas sur un éboulis qui ferme complètement le tube. Nos regards se portent vers les hauteurs et nous découvrons dans la paroi de gauche un méandre qui nous conduit au sommet d’un nouveau puits. Malheureusement, nous n’avons plus de corde, et à contre cœur, nous devons renoncer à aller plus loin. La suite sera pour demain. Cependant nous balançons par là dessous quelques gros blocs qui dévalent longuement dans un tintamarre dantesque une pente que nous estimons dépasser la centaine de mètres. Il ne nous reste plus qu’à remonter.”Gégé jumard” est déjà à quelques mètres au dessus de nous quand un grondement sourd provient des hauteur. Quelques pierres sifflent et rebondissent de paroi en paroi Venant claquer sèchement à nos pieds. Sans chercher l’origine du phénomène, nous nous jetons dans l’entrée du méandre qui constitue un abris. “Gégé”, accroché à sa corde a pendulé et s’agrippe à un becquet de la paroi. Le grondement s’amplifie, et brusquement nous reconnaissons le bruit de l’eau. La crue, tant redoutée des spéléos ! Avec un souffle soudain qui fait vaciller nos lampes, une vague d’eau de cinquante centimètres de haut balaye la galerie sur toute sa largeur. Un torrent écumant, sale, charriant des cailloux, gronde à quelques mètres de nous. Mais très vite, le calme revient, le débit du ruisseau se stabilise au triple ou au quadruple de ce qu’il était avant la crue, ne menaçant plus notre remontée. Les uns après les autres, s”échelonnant de toboggan en puits, nous regagnons la surface. Dehors quelques éclairs zèbrent encore la nuit vers le nord et la plaine, un vent frais secoue nos tente. Ce phénomène de la vague de crue à été observé dans d’autres cavités à forte pente. Il est probablement à l’origine de la tragédie de la grotte de Gournier (en Vercors) ou trois spéléologues lyonnais furent emportés par une crue alors qu’ils revenaient vers la surface (novembre l976). Nous pensons pouvoir l’expliquer de la façon suivante : les premières masses d’eau entrant sous terre (au début d’un orage, par exemple) sont freinées parce qu’elles doivent mouiller la surface de la roche, se frayer un chemin à travers les cailloux, remplir les creux. Les masses d’eau suivantes se propagent. beaucoup plus rapidement, car n’ayant plus à surmonter ces obstacles et rattrapent les premières -. Au fur et à mesure de l’enfoncement de la crue, le phénomène s’amplifie et fini par constituer une véritable vague. Un autre phénomène curieux nous intriguera. Notre expédition eut, lieu durant la nuit (comme bien souvent en spéléologie). Vers minuit, nous étions à notre terminus et balancions allégrement des blocs énormes dans le toboggan que nous dominions jouissant d’un étrange sentiment partagé entre la sourde angoisse qui monte à la gorge devant une grande verticale et l’anticipation de la première promise par de longs échos. Le lendemain, Ambroise, le berger, nous dira que dans la nuit, alors que l’orage naissant venait de le réveiller, il ressentit de sa couche des grondements sourds venant de sous terre. S’agissait ‘il de nos blocs ? A l’époque nous l’avons cru. Les explorations ultérieures et la topographie nous ont montré que le gouffre ne passe pas exactement sous le cayolard, mais plutôt à 200 ou 300 m plus à l’Est. Par contre, un autre grand gouffre passant exactement sous la doline ou se niche la cabane sera découvert en 1976. Le camp tire à sa fin, et des obligations professionnelles appelant la majorité d’entre nous vers la plaine, cette expédition sera la dernière. Nous irons le plus loin possible et déséquiperons du fond à la grande salle de -204 m. Les palois, qui entre temps, ont équipé jusque là aux échelles, se chargeront de sortir leur matériel dans les week-ends qui suivront notre départ. Pour cette dernière pointe, nous sommes neuf, car nous avons décidé Jean OZANZ à nous accompagner et à participer à la première. Avec “Gégé jumard”, nous partirons avec quelques heures de retard sur l’équipe de pointe car nous sommes chargés de faire la topographie à partir du point ultime atteint jusqu’à la surface. Nous remonterons en premier, précédant le déséquipement. Quand nous arrivons à notre arrêt précédent, les autre sont déjà loin ; et nous nous précipitons pour découvrir à notre tour les vastes galeries sondées il y a quelques jours. Le grand toboggan ne fait que soixante mètres de long , mais il est immédiatement relayé par un nouveau tube ou une vision grandiose nous attend , ce dernier est pratiquement rectiligne et les lampes de nos amis, occupés à remonter, s’échelonnent sur plus de cent mètres, matérialisant ainsi la grande profondeur. Impressionnés par le vide, c’est avec un léger pincement au coeur, que nous nous laissons filer sur la corde au rythme saccadé du descendeur.Nous rejoignons les autres sur un palier en rive droite du toboggan. Ce sera notre terminus, car ils ont déséquipé en dessous. Ils nous affirment Avoir descendu environ 60 m plus bas et s’être arrêté vers -500 m, au sommet d’une nouvelle pente estimée dans leur enthousiasme à environ 100 m de creux. Avec de si vastes galerie, un fort courant d’air descendant, et la profondeur déjà atteinte, nos espoirs sont grands de dépasser le siphon terminal du gouffre du Cambou de Liard, et c’est plein d’optimisme pour les explorations de l’année prochaine que nous commençons à lever la topographie. Ce travail, lent, minutieux, répétitif, pénible dans toute autre cavité, est ici, presque une partie de plaisir. Nos visées atteignent par moment près de 50 m dans les toboggans et à ce train là, noua approchons vite de la surface. Malheureusement, à partir de la salle de -204 m, les galeries reprennent un gabarit plus normal et la longueur des visées n’est plus que de quelques mètres, et même moins dans le méandre. Nous sortons enfin, avec sur nos carnets, une liste de chiffres que nous dépouillerons avec fièvre dés le lendemain matin pour pouvoir annoncer à nos copains, impatients, la cote atteinte par l’équipe. Pour une fois d’accord avec les palois, nous baptiserons ce trou : Gouffre. André TOUYA, en souvenir de notre ami palois, mort à l’automne 1972, dans un accident de voiture, et à qui nous devions la remarquable organisation de l’intendance lors de l’expédition au gouffre du Cambou de Liard. Le retour dans la vallée se fera, comme d’habitude, chargés d’énormes sacs de matériel. C’est avec impatience que nous attendrons l’été 1974 ; rêvant pendant l’hiver sur nos cartes et nos topographies, discutant pendant des heures sur les possibilités du gouffre. Quelles aventures nous réserve t’il encore ?

IV – EXPEDITION 1974

GRANDS GOUFFRES ET PETITE GUERRE

Durant l’hiver 1973 – 1974, nous apprenons qu’il est exclus que nous fassions un camp commun avec les palois. Ceux-ci ont invité les ardéchois, mais ne veulent pas entendre parler de nous. De plus, Jean-Pierre use de son influence auprès du Maire d’Accous, commune où est situé le gouffre, pour essayer de nous faire interdir l’accès au Cambou de Liet par arrêté municipal. Qu’importe, en accord avec les ardéchois, nous organiserons notre camp aux mêmes dates que le leur, mais par nous même. C’est donc dans l’incertitude du sort qui nous sera réservé, que nous partirons pour les Pyrénées en juillet 1974. Ne pouvant pas disposer d’hélicoptère pour monter notre matériel et notre ravitaillement, et ne désirant pas passer la plus grande partie de notre temps en portages, nous étudierons soigneusement la partie intendance de 1’expédition, allégeant au maximum la nourriture et veillant à ne pas emporter de matériel inutile. Le premier Août 1974, nous sommes deux au terminus de la route du Bitet : Frédéric POGGIA, et moi-même. Baudouin LISMONDE, FRANçOIS BERTHOD et Jacques PRAYET, nous ont précédé, Maurice CHIRON viendra nous rejoindre dans quelques jours. Après avoir répartit le matériel entre nous, chacun part lourdement chargé, à son rythme. Nous remontons le long du torrent dans les buis, puis traversons ce dernier pour gagner la rive gauche. Au carrefour des sentiers du col d’Yseye et du lac d’Isabe, nous prenons le sentier du lac qui revient en rive droite et monte très raide, Nous le quittons au bout d’un moment pour gagner à l’horizontale la prairie de Cujalate, puis à travers bois, Characou. Nous préférons cet itinéraire à celui de l’autre rive, car il est plus ombragé et plus régulier dans l’effort. Aujourd’hui, il fait très beau et une lourde chaleur nous accable. Frédéric est déjà loin devant et je me retrouve seul en dernier n’ayant pas le goût à faire la course. J’aborde la plaine de Characou, une petite descente m’amène au bord du ruisseau, à l’ombre maigre d’un arbre tordu par la foudre. Boire! Je bascule ma charge sur l’herbe et m’accroupis. L’eau n’est pas bien fraîche, n’en buvons pas trop, maintenant il faut remonter cette interminable prairie dont la pente se relève progressivement jusqu’au petit couloir dans les vernes là bas sous la barre rocheuse. Attiré par la sueur, les mouches et les taons m’assaillent. Tant qu’on avance, le mouvement les empêche de se poser et de piquer, alors marchons. Je décris de savants zigzags pour grignoter régulièrement la pente sans trop d’efforts. J’atteins l’ombre du couloir et marque une pose pour régler les bretelles de la claie à portage avec l’espoir de soulager un peu les épaules. Calculons, ici j’ai fait à peu-près la moitié du dénivelé, mais après, cela va plus vite. Le plus mauvais passage est encore devant moi, il consiste à se faufiler à travers les aulnes ou la claie s’accroche. Au dessus un éboulis où les pierres roulent sous le pied, débouche dans la prairie, à la limite du lapiaz. Le soleil s’est caché derrière le col d’Isèye. Une agréable coulée de vent frais court sur l’estive. Je vais aller en traversée jusqu’à l’arbuste, là-bas, en suivant les sillons tracés par les vaches et revenir vers la barre rocheuse. Plus haut, un replat se devine. Ensuite il y aura l’éboulis, un vaste clapier à petits et gros blocs, que je prend toujours trop à gauche et où je m’embête longuement. Je le sais, à la descente, pas de problème, mais à la montée je n’arrive jamais à l’éviter complètement. Il commence à faire plus sombre, dépêche toi, tu vas encore te payer la traversée du lapiaz de nuit ! Frédéric doit déjà être au camps. Après avoir bu longuement au ruisseau, il commencé la popote. Ah ! de l’eau, il n’y en a pas avant là haut, et je commence à avoir sérieusement soif. J’attaque la montée du Lapiaz. Le sentier de la cabane d’Ambroise est facile à suivre, voila les ânes qui se bousculent à mon passage. Je fais un prudent détour au dessus du cayolard pour ne pas avoir affaire au patou. Il n’a pas bonne réputation, et il ne vaut mieux pas le rencontrer de nuit. Quelque part au dessus, dans la pénombre, j’entends tinter les clarines du troupeau. La moraine,sombre, se profile sur le lapiaz éclairé par la lune. Il faut la remonter jusqu’à un point assez mal définit ou l’on commence une traversée ascendante à gauche à travers les dalles, en utilisant au mieux les bandes d’herbe. Certains, de nuit, ou dans le brouillard , se sont perdus dons ces parages, et le lendemain matin, après qu’ils eussent passé un bivouac inconfortable à l’abri rudimentaire, d’une fissure du lapiaz, nous les voyions arriver, trempés et courbaturés, penauds de leur mésaventure. Quand je rencontrerais les calcaires roux, qui constituent une bande plus sombre dans le paysage, je n’aurais plus qu’à suivre leur vire herbeuse jusqu’au belvédère. Enfin, je débouche dans le cirque. Du coté des tentes pyrènéennes, pas de bruit, Ils doivent dormir. Notre grande tente est montée et illuminée. Je traverse le ruisseau, m’accroupis pour étancher ma soif et laisse tomber ma charge à proximité de la tente. Celle-ci s’ouvre : “Tiens, voila Bruno, Il reste de la soupe, là dans la gamelle, on a ouvert une boite de Choucroute, c’est la casserole sur le caillou là-bas” J’attrape le litre de rouge et tire une bonne rasade, cela va mieux. Avide, j’écoute les nouvelles. Baudouin, Jacques et François sont ici depuis quelques jour. Ils viennent de descendre au gouffre Touya qui a été équipé par les ardéchois et les palois à la fin de juillet. Après notre terminus de 1973, les ardéchois ont descendu un nouveau toboggan et se sont arrêtés, après une étroiture, au sommet d’un grand puits qui traverse la couche de dolomie qui constituait jusqu’ici le plancher des toboggans. Baudouin et François y ont déroulé 200 m de corde sans en atteindre le fond. Du bout de sa corde, Baudouin a scruté l’obscurité fuyant sous ses pieds sans rien pouvoir voir. Les pierres lâchées là-dessous, sifflent longuement pour s’écraser sur un lointain pierrier. L’excitation est à son comble. Après nous avoir livré d’extraordinaires toboggans, ce gouffre continue par ce qui pourrait être une des plus grandes verticales du monde ! J’aimerais bien participer à la pointe suivante qui promet d’être exaltante. Malheureusement, les palois ont fait pression sur les ardéchois pour me mettre sur la touche car je suis considéré comme responsable de la brouille entre nos clubs. (Ah cette publication!) Afin d’essayer, en vain, de calmer les esprits, j’accepte de me sacrifier et de faire un portage avec Frédéric.

DÉCOUVERTE DE KRAKOUKAS

Nous dévalons la prairie, puis le lapiaz, droit devant nous, les épaules légères, la claie vide ballottant dans le dos. Au lendemain de notre arrivée, nous descendons faire un portage. À tout hasard, au lieu de prendre le sentier habituel, nous coupons tout droit avec le vague espoir de rencontrer quelques trous intéressants. Nous jetons des pierres par ci, par là, dans des puits, la main tendue au dessus : pas de courant d’air, nous repartons. Ici, un paquet de cigarettes vide, les palois ont dû descendre ce trou là, deux ouvertures basses avec un léger souffle qui fait onduler un bouquet de fougères. Je pose la claie, m’insinue sous le porche, sans lampe, je n’irais pas bien loin. A noter ! Plus bas une sorte de dépression , au fond d’un couloir, soulignée par des rhododendrons, juste à la limite des derniers aulnes nous attire. Quelques dalles à traverser, et nous contournons précautionneusement le bord d’un vaste puits dont nous ne distinguons pas le fond. Surprise, un imposant fleuve d’air froid dégueule par la sinistre bouche. Le piaillement rageur des chocards, dérangés par la pierre que nous venons de lancer, monte de la grande profondeur. Fébrilement, nous cherchons les spits que des prédécesseurs n’auraient pas manqué de planter, Rien ! Serait-il possible qu’un tel abîme n’ait pas été vu par les palois? Pourtant le courant d’air est là, dénotant une cavité de grande ampleur. Soit les palois sont passés à coté sans le voir, soit ils se sont bien gardé de nous en parler. De toute façon, nous descendrons ce trou. Après avoir longuement écouté les pierres ricocher dans le grand puits, un peu à contre cœur, nous reprenons nos claies et continuons la descente. Exaltés par notre découverte, nous ne traînons pas. Les charges sont vite constituées et nous remontons. Comme d’habitude, le retour se fait de nuit, comme d’habitude, je suis le dernier. Alors que je sorts du petit bois de vernes , à peu près à mis parcours, je distingue deux lumières qui abordent la plaine de Characou. S’agit’il des pyrénéens? J’accélère alors l’allure, car je ne tiens guère à les rencontrer sur le chemin. Nos rapports sont suffisamment tendus pour que seul contre plusieurs, je puisse passer un mauvais moment. Plusieurs fois encore, dans le lapiaz, je me retourne. Plus rien ! Au camp, je retrouve les copains. Frédéric à annoncé la nouvelle, et les commentaires vont bon train. Baudouin est bien un peu sceptique : “Si ce trou est aussi évident, les palois l’ont certainement descendu !” De toute façon, demain nous irons y jeter un coup d’oeil. Après le dîner, alors que nous allons nous coucher, quelques chuchotements montent des tentes des palois, jusqu’ici vides. L’équipe de BESSON est arrivée. Ce soir je m’endort en rêvant de grande puits et de tentes renversées , de chaînes de mousquetons, de coups de piolets. Le lendemain matin, Jean Pierre traverse le ruisseau pour venir nous voir. Il nous somme de décamper, nous prévenant que, si nous restons, il fera appel aux gendarmes, par l’intermédiaire du maire d’Accous, pour nous déloger. Pour toute réponse , nous remplissons nos sacs de cordes sous son nez, et piquons droit dans la pente vers le gouffre trouvé hier. Les sceptiques sont obligés de reconnaitre qu’il s’agit d’un maître trou. Les spits sont vite plantés à l’extrémité inférieure de l’ouverture, et Baudouin se laisse filer sur son descendeur. Bientôt , un “go – go – go” lointain nous apprend qu’il a touché le fond du puits et que c’est à mon tour de descendre. Le puits est une longue fissure qui va en s’élargissant au fur et à mesure que l’on s’enfonce. La lumière entrant généreusement par la vaste ouverture, des mousses s’accrochent aux parois suintantes. De nombreux chocards dont les nids sont posés sur les vires, tournent autour de moi en piaillant rageusement. Leur va-et-vien affolé, leurs cris, les pierres qu’il détachent et qui sifflent avant d’aller ricocher sur quelque rocher, la lumière glauque, créent une ambiance angoissante. Enfin, au bout d’une descente d’une cinquantaine de mètres, j’atterris à coté de Baudouin, au sommet d’un névé fort incliné plongeant vers l’inconnu. Frédéric nous rejoint, et après avoir amarré une nouvelle corde sur un béquet en guise de main courante, nous descendons prudemment le névé, cette pente atteint plus de 100 m de long, dans une vaste galerie inclinée à environ quarante cinq degrés, de quatre à cinq mètres de large et dont les plafonds se perdent dans le noir. Arrivés au bout de notre corde, la pente diminue et la galerie se rétrécit. La glace remplace la neige. En utilisant les aspérités de la paroi et quelques cailloux qui dépassent de la glace, j’arrive au bord d’un ressaut vertical. Quelques pierres jetées par là chutent d’une vingtaine de mètres. Un puissant souffle glacé monte du puits. La suite est là. Pour aujourd’hui, il faut faire demi-tour, car nous n’avons plus de matériel. Intrigués par notre départ, les palois ont questionné les ardéchois. Ces derniers, au courant de notre trouvaille, nous informeront que ce trou s’appelle “Krakoukas”‘ou “Hosse de las garsas”. Connu depuis toujours des bergers, les pyrénéens ( René CABILLE et Eric DELAITRE) l’ont descendu en 1968 jusqu’à la cote -130 m. L’ayant trouvé bouché par la neige, ils l’avaient considéré comme terminé. C’est persuadés que nous perdions notre temps, qu’ils nous regardèrent partir l’oeil amusé. A notre retour, ils devront déchanter et cela constituera une vexation de plus qui n’arrangera pas nos rapports. D’ailleurs, Jean Pierre vient nous annoncer que les gendarmes monteront mercredi, et que nous ferions mieux de faire nos bagages. Devant cette éventualité qui semble de plus en plus sérieuse, nous précipitons nos explorations afin d’être le plus bas possible mercredi. Dès le lendemain, nous constituons deux équipes. François et Jacques partiront en premier avec cent mètres de corde, Baudouin et moi-même suivrons avec notre dernière corde de deux cent mètres. Le puits entrevu au bas du névé est vite équipé et descendu. Un vaste méandre descend par paliers : P24 , P25 , P10 , P17. Au bout de leur corde, François et Jacques remontent et nous les croisons sur la pente de neige.”Le gouffre continue, c’est large et il y a du courant d’air !” Tous les espoirs nous sontpermis. Nous plantons les spits, déroulons notre corde au fil des ressauts, la coupons juste à la longueur nécessaire sans trouver d’autres obstacles que des petits puits vite descendus. Mais voila qu’un écho croissant se surimpose à nos cris. Nous débouchons au sommet d’une verticale plus sérieuse, du moins à entendre le remue-ménage des pierres que nous jetons en bas. Le vaste puits présente une acoustique magnifique, digne d’une cathédrale, et c’est en chantant que nous dévalons ressaut après ressaut “les Orgues de Krakoukas”. Les plus belles choses ont une fin. Au puits, fait suite une galerie argileuse en forme de trou de serrure surcreusée par un méandre étroit qui plonge entre nos jambes. Dans un élargissement de celui-ci, nous arrivons à descendre un puits de trente mètres. Une banquette remontante amène à un ressaut de 15 m. Nous quittons au pied de ce dernier la diaclase que nous suivions depuis un moment et nous engageons dans un nouveau méandre. Un ressaut nous arrête au bout de notre matériel. Un petit ruisseau chante entre les cailloux, tandis que le courant d’air toujours présent, monte de l’inconnu. Nous devons approcher, selon nos estimations, de la cote – 500 m. Le retour est rapide. Les puits sont courts et peu fatigants. De leur coté les ardéchois, accompagnés de Frédéric, sont descendus dans le gouffre Touya. Une première équipe est arrêtée, par manque de corde, en plein vide cent mètres plus bas que Baudouin, mais entrevoit le fond. La seconde vaincra enfin le puits qui s’avère dépasser trois cent mètres de creux et atterrit sur un vaste éboulis incliné, colmatant la galerie à son extrémité inférieure. La déception de nos amis est grande ; car ils espéraient dépasser la cote fatidique de – 1000 , ils remontent la galerie vers l’amont avec l’espoir de trouver quelque boyau adjacent permettant de contourner l’obstacle, nais c’est en vain. De retour en surface, l’enthousiasme des uns contraste avec la déception des autres. La journée du 5 Août sera une journée de repos pour tous, sauf pour Baudouin qui va reconnaître le trou aux fougères que nous avions remarqué juste avant de trouver Krakoukas. Il atteint, sans Matériel la cote – 100 m et remonte après s’être arrêté sur un puits. Un léger courant d’air l’accompagna tout le long. Le lendemain ( 6 août), alors que Baudouin et moi descendons faire un portage, François, Frédéric et Maurice CHIRON, qui vient d’arriver descendent dans le gouffre TOUYA pour en revoir le fond et lever la topographie du puits de 300 m. La descente est rapide, tout le matériel étant en place, La topographie est vite faite, sous la direction de Maurice, expert en la matière. Alors qu’ils remontent vers -220 m, la petite .équipe escalade la salle ébouleuse lorsqu’un bloc roule sous le pied de Frédéric qui, déséquilibré chute dans l’éboulis sur une dizaine de mètres. A son cri, Maurice s’est précipité, plein d’angoisse, il s’approche avec précautions de son camarade qui gît recroquevillé contre une roche qui l’a arrêté. Bientôt le blessé s’assoit et se frotte la tète et les côtes : apparemment plus de peur que de mal ; mais , par contre il ne sait plus très bien ce qu’il fait et ou il est. Inlassablement, devant Maurice consterné, il pose toujours la même question : “Ou suis-je ? qu’est-ce que je fais là ?” Et Maurice de lui expliquer :”Tu est dans le TOUYA et tu as fait une chute ! Mais l’autre semble réfléchir intensément, se frotte le crâne et repose la même question. Il lui faudra près d’une heure pour reprendre ses esprits. C’est dans cette ambiance dramatique, qu’arrivent Eric DELAITRE, Jean et “Popeye”. Ils proposent d’aller chercher du secours ce que refuse Maurice, car Freddo est maintenant en état de remonter par ses propres moyens encadré, de près, par François et Maurice. L’équipe Pyrènnéo-ardèchoise reprend sa descente et va déséquiper le puits de 300 m. La sortie se fait sans nouveaux incidents. En surface , l’affaire fait grand bruit. Nous sommes accusés d’inconscience pour avoir laissé descendre dans un tel gouffre Frédéric et François qui sont très jeunes ( 17 et 18 ans ) et qui, malgré leur excellente forme physique, n’ont que très peu d’expérience (Frédéric pratiquait alors la spéléologie depuis moins d’un an !); Il s’agit, en fait, de jalousie de la part de ceux. qui commencent à vieillir et à qui les moyens physiques et l’entraînement manquent cruellement dans les puits. D’autre part, que des jeunes et presque débutants puissent descendre à -900 m et en remonter en bonne forme dévalorise le gouffre et minimise l’exploit de ceux qui l’ont exploré. Pour notre part, nous pensons que le gouffre Touya n’est pas, hormis les 300 derniers mètres, une cavité difficile ; et qu’il peut même compter, parmi les cavités de grande profondeur, comme la plus facile que nous connaissions. Le 7 Août, nous descendons à Pau pour acheter du matériel, car une partie de nos cordes se trouvant encore dans le gouffre Touya, nous n’en avons plus pour continuer l’exploration de Krakoukas. Trouver des cordes de spéléo à Pau n’est pas facile et nous devons nous contenter d’une corde de montagne de 100 m en gros diamètre et de 200 m de 7 mm que nous utiliserons dans la pente de neige, ce qui nous permettra de récupérer celles en place pour les utiliser plus bas. Quand nous remontons au camp, les gendarmes ne sont toujours pas montés. Mais quel est ce nouveau venu du coté des palois. Aucun d’entre nous ne l’a jamais vu et pourtant il se comporte comme un chef auprès de ces dernier. Nos supputations vont bon train, quand au son de sa voix nous reconnaissons Jean-Pierre. Il s’est fait coupersa barbe et est méconnaissable. L’avait-il parié contre notre départ encadré par les gendarmes ? Le fait est que nous n’entendrons plus parler d’eux ! En souvenir de cet épisode, le gouffre aux fougères descendu par Baudouin il y a quelques jours s’appellera le Trou des Gendarmes. Nos camps sont situés de part et d’autre du ruisseau qui traverse le cirque du Liet. Grenoblois et Palois vaquent à leurs occupations chacun de leur coté, se gardant bien de franchir le “Rubicond” sans raison importante. Nous appellerons Rubicond, le ruisseau souterrain qui coule au fond de Krakoukas. (Cette dénomination fut prophétique, car nous découvrirons dans les années suivantes qu’une perte du ruisseau du Liet alimente en partie le collecteur de Krakoukas) Les ardéchois sont neutres et ont dressé leurs tentes au fond du cirque, à proximité d’un gros bloc. Le 8 Août verra presque tout le monde dans les trous, Maurice et Baudouin partent continuer l’exploration de Krakoukas. François et moi-même irons au gouffre Touya avec Popeye pour déséquiper les derniers 70 m du puits de 300 m et remonter ce matériel dont nous avons besoin au Krakoukas, Jusqu’à la surface. Les autres ardéchois prendront le relais dans quelques heures. Je suis heureux de redescendre, enfin, dans le gouffre TOUYA ; Nous n’irons pas au fond car la plus grande partie du puits est déséquipé. Je verrais tout de même le haut de ce fameux puits de 300 m. C’est avec émotion que je dépasse le terminus de l’année précédente. Deux nouveaux toboggans sont descendus (Ils sont moins vastes et plus ternes que les précédents). Au bas du dernier, on s’enfile avec le courant d’air, dans un étroit boyau entre des blocs. Un ressaut de huit mètres nous permet de reprendre pied sur la couche de dolomie dans une petite salle inclinée, menacée par des blocs instables. Un nouveau ressaut ébouleux coupe les dolomies. Les spits ont été placés dans un filon de calcite un peu plus dur. Tout autour la roche est sableuse et se désagrège à notre contact. L’amarrage donne l’impression de vouloir s’arracher à la moindre sollicitation. Nos prédécesseurs sont bien descendus là dessus, donc ça tient ! Allons y, et ne réfléchissons pas trop. Trente mètres plus bas, nous nous regroupons sur un redan de un ou deux mètres carrés. Ici, la roche est propre, solide, massive et rugueuse. C’est avec plaisir que l’on retrouve les calcaires roux ou sont creusées les galeries du Cambou de Liard. Nous sommes au fond d’un étroit canyon et à ma grande déception nous n’avons nullement l’impression de descendre une grande verticale ; Encore deux ressauts (P 24 et P 11 ) et le puits prend de l’amplitude. Malheureusement sur une vire, un énorme tas de sacs et de cordes marque notre terminus. Nous remplissons les sacs. François tasse soigneusement une corde de 200 m chargée d eau dans son Kit-bag et commence sa remontée avec plus de vingt kilos au bout de sa longe. Il a parié de sortir cette corde du gouffre et le fera ; démontrant que malgré sa jeunesse, il est parfaitement à l’aise dans ce gouffre ; ce qui lui vaudra l’admiration des ardéchois qui le surnommeront : “la petite bête”. Je remonte moi-même, chargé de 160 m de corde. Popeye me précède, tandis que je déséquipe les puits jusqu’à la petite salle. Nos sacs étant alors pleins, nous abandonnons le déséquipement et sortons avec le matériel : Remonter de tels sacs est des plus pénible. Dans les toboggans, le sac se porte sur le dos (car au bout de la longe, il frotterait contre le plancher et s’accrocherait). Il nous tire en arrière et oblige à un effort des bras qui finit par provoquer des crampes. Dans les verticales, le sac est tiré entre les Jambes au bout d’une longe accrochée au baudrier. A chaque mouvement, le cuissard est tiré vers le bas et réduit considérablement la course du jumard, multipliant les “pompes”. De plus le baudrier, tendu par en dessous, coupe la circulation sanguine dans les jambes accroissant la fatigue. Dans les méandres le sac, a bout de longe, se coince à chaque virage ou rétrécissement ; oblige à descendre pour le décoincer, où à le soulever à bout de bras pour éviter une étroiture, enfin à de multiples contorsions. C’est complètement crevés que nous ressortons sous un ciel d’orage. Lorsque nous sortons , Baudouin et Maurice arrivent de Krakoukas. Ce dernier semble terminé. Baudouin s’est arrêté sur un siphon vers – 600 m, après avoir abandonné Maurice derrière une marmite que ce dernier n’a pu franchir en opposition. Le 9 aout sera urne journée de repos pour tout le monde. Les ardéchois prennent des douches (trop fraiches à notre gout) sous la cascade du fond du cirque. Les palois sont descendus dans la vallée. Certains prospectent, d’autres, dont je suis entreprennent l’escalade de la paroi qui occupe le fond du cirque. Les palois ont trouvé quelques jours avant notre arrivée ici, un puits de 125 m de verticale absolue à une cinquantaine de mètres du camp. Ils ne l’ont toujours pas descendu et nous interdisent d’y aller, s’amusant, ainsi de nous voir baver devant cette belle première située presque sous nos yeux ! Pour ne pas aggraver les relations entre les clubs, nous nous résignons à ne pas intervenir. Et pourtant l’envie ne nous manque pas. L’équipe de BESSON le descendra quelques jours après notre départ. Malheureusement pour eux, ce trou n’aura pas de suite. Parallèlement à l’exploration du Touya, les ardèchois, pilotés par les palois descendent plusieurs trous entre la Tasque et Krakoukas. L’un d’eux rejoindra la Tasque non loin de son fond. Les autres très intéressants, présentent des réseaux complexes, parcourus par un important courant d’air aspirant. Mais personne n’a encore trouvé le tronçon manquant entre la Tasque et le Krakoukas. Le l0 aout, François et moi sommes chargés d’aller topographier le fond de ce dernier, fouiller à la recherche d’une éventuelle suite et déséquiper jusqu’au bas des orgues. Les puits sont vite descendus et nous nous engageons dans le méandre. Celui-ci n’est pas trop étroit au début ; et nous avançons bon train. Quelques ressauts se laissent complaisamment descendre en opposition. Le plafond se rapproche, est-ce la fin ? Le méandre se rétrécit et nous débouchons d’un seul coup dans un vaste toboggan comparable à ceux du Touya. Un petit ruisseau y cascade et vient confluer avec le Rubicond, On rejoint ainsi le niveau imperméable constitué par les dolomies. Rapidement le toboggan se referme et le méandre reprend. Il est plus large et descend par petits ressauts. À -600m, un bassin profond nous pose quelques problèmes. Délicatement, sur de petites prises, nous traversons la paroi dominant la rive droite de la marmite. Un ventre rocheux nous repousse vers l’eau, et c’est grâce à des prodiges d’équilibre, que nous arrivons à passer sans bain. En aval de ce plan d’eau, la pente diminue. De la boue apparaît sur la roche. La galerie s’élargit et devient très haute. D’un seul coup une voûte apparaît et s’abaisse sur un siphon large et clair, semblant plonger rapidement. C’est le terminus de Baudouin. Un peu au dessus, nous trouvons une petite galerie boueuse ou nous nous arrêtons sur un ressaut glaiseux infranchissable sans matériel d’escalade. Comme il n’y a ici aucun courant d’air, nous n’insistons pas. Nous remontons en topographiant. Dans le toboggan, nous interrompons notre lent et minutieux travail pour aller jeter un coup d’oeil à l’amont. Sur une cinquantaine de mètres de dénivelé, la galerie reste vaste et nous ne rencontrons aucun obstacle. D’un seul coup, un ressaut nous arrête. L’eau provient d’une gargouille étroite qui nous domine de quelques mètres. Nous ne pouvons, aujourd’hui, en envisager l’escalade. Nous laissons tomber et redescendons vers le méandre ou nous reprenons la topographie. Dans une petite salle, au départ du méandre, nous rejoignons la partie déjà topographiée. Pressé par un besoin naturel, je dois me déshabiller pour le satisfaire. En spéléo, ce n’est pas chose facile, car il faut enlever le baudrier, la combinaison jaune et la rexo. En se rhabillant, la boussole que j’avais glissée dans ma poche intérieure s’en échappe sans que je m’en aperçoive. Nous ‘remontons les puits en déséquipant jusqu’à – 460 m ; ou nous retrouvons Baudouin, Maurice et Freddo qui prennent le relais. Une fois sortis du gouffre, je m’aperçoit que la boussole n’est plus dans la poche. Nous ne nous en inquiétons qu’assez peu, pensant qu’elle est dans un des sacs que nos amis sont en train de sortir du trou. Le lendemain matin, tous les kit-bags sont retournés ; pas de boussole. Le gouffre étant maintenant déséquipé, il n’est pas question de retourner la chercher. Elle y est probablement encore … Jean-Pierre et Jean sont partis depuis hier soir pour lever la topographie du Touya de – 200 a la surface. Ceci nous étonne, car nous avons déjà dressée celle-ci l’année dernière et nous leurs avons communiqué. Apparemment, ils ne nous font pas confiance et préfèrent la refaire eux-même. Vingt heures plus tard, ils ne sont pas encore ressortis. L’angoisse nous gagne, nous constituons une équipe de secours qui s’achemine vers le gouffre. Ils sortent alors que nous arrivons à l’entrée du trou. Nous nous moquons d’eux … Nous ne savons pas qu’ils viennent de découvrir un nouveau réseau qu’ils baptiseront :”La Balance”. Mais de cela, ils ne se vanteront pas. C’est pour nous, la fin du camp ; pour les ardéchois également, et nous redescendons, comme d’habitude, fort chargés; non sans avoir été présenter nos adieux a Ambroise le Berger. Celui-ci, avec qui nous sommes en très bon rapports, est très au courant de nos querelles avec les palois. L’histoire des gendarmes l’a bien amusé. Il nous garantis que si ces derniers étaient montés, ils ne seraient pas allé plus loin que sa cabane, car il est locataire de l’estive et compte bien pouvoir inviter chez lui qui il veut. Jean-Pierre qui a fini par se brouiller également avec les ardéchois cherchera après notre départ des équipiers pour descendre dans le nouveau réseau qu’il vient de découvrir. Une équipe des Deux-Sèvres qui prospectait du coté de la Pierre St. Martin sera invitée. Besson les mettra rapidement sur la touche avant qu’ils n’aient atteint le fond. Il fera alors appel à l’équipe dynamique du tarbais Michel DOUAT. Ces derniers, durant l’hiver 1974-1975 s’arrèterons à -600 m sur des fissures impénétrables ou s’enfile le courant d’air. Une autre galerie rejoint la partie déjà connue du Touya non loin du sommet des grands puits. Les tarbais effectuèrent leurs explorations en week-ends, montant à ski depuis le Bitet.

V – EXPEDITION 1975

Quand, vers le 20 juillet, Baudouin et moi, montons au Liet avec tous notre barda, Frédéric, Pascal SOMBARDIER et Emmanuel FOUARD, sur place depuis le début du mois, ont atteint une cote respectable dans un nouveau trou qu’ils ont baptisé “Les Jumeaux ” en raison de sa double entrée. Ce soir, sous la tente, enthousiastes, ils nous racontent leurs explorations. Le 11 juillet, Frédéric reconnaissait l’entrée, comportant une rampe de neige qui donne sur une petite salle ou s’ouvre un puits à -26 m. Le 12, avec Pascal, ils descendent cette première verticale qui s’avère mesurer 45 m. C’est en fait, un méandre fort contourné, dans lequel ils ont dû placer plusieurs fractionnements en raison des points de frottement de la corde. Le bas du puits est encombré par la neige. Un large névé conduit à un point bas en cul de sac. Une remontée dans une diaclase donne sur un nouveau puits. Faute de matériel suffisant, nos amis remontent à la surface. Le 14 juillet, enthousiasmés par les dimensions prometteuses de la cavité, les trois s’enfoncent sous terre avec un important matériel. Le puits entrevu la veille présente 30 m de creux. La neige, là encore, en tapisse le fond. En raison d’un pendule, ce sera le puits Tarzan, vaste et aux parois lisses, c’est peut-être, le plus beau du gouffre. Une déception les attend quelques mètres plus bas. Le méandre se resserre et une étroiture les arrête. Une désobstruction est effectuée. Derrière, il faut remonter sur des banquettes dans le méandre. Un puits de 22 m est descendu ; nouvelle remontée ; puits de 11 m , puits du 14 juillet : 14 m. Le plafond se rapproche, le ruisseau souterrain se précipite dans une étroite diaclase où les trois s’arrêtent, au sommet d’une verticale plus importante. Cette cascade, “la Douche”, sera descendue le 17, ainsi qu’un puits de 40 m, la cascade ” Lydie “. Un obstacle plus sérieux les arrête au pied de cette dernière. Le ruisseau repart dans une goulotte étroite et arrosée, infranchissable sous la douche. Heureusement, un méandre fossile s’ouvre au dessus, à l’opposé de la cascade. La traversée en escalade pour l’atteindre sera délicate. Le 19 juillet, Frédéric surmonte le passage. Une nouvelle verticale de 35 m est descendue après avoir parcouru un court méandre étroit, Encore quelques ressauts, et ils s’arrêtent sur une étroiture difficile. Aux vastes puits, séparés par de petits méandres, succède une étroite faille, coupée de ressauts et de rétrécissements, obligeant à monter en opposition dans la diaclase pour les franchir. C’est le moment ou nous arrivons. Freddo nous annonce une cote impressionnante de l’ordre de -400 m. Pascal, plus réaliste, fait remarquer qu’aux puits succèdent des remontées dans les méandres qui annulent partiellement le dénivelé. Dès le lendemain , Baudouin se précipite dans le trou, accompagné de Pascal.Ils ressortent en piètre état combinaison déchirée, lampe à acétylène hors d’usage, presque à cours d’éclairage. Le méandre s’est bien défendu ; et Baudouin ne veut plus entendre parler de ce”trou à rats” qu’il considère comme indigne de lui. Pendant ce temps, avec Maurice, nous avons détourné le ruisseau du Liet,qui se perdait à proximité de l’entrée des Jumeaux, dans une perte située beaucoup plus haut. Du coup, la situation s’améliore sérieusement dans le gouffre. La cascade Lydie tarit presque et le 22, avec Frédéric, noue arrivons à l’étroiture presque secs. Le moral en est bien meilleur. Cette étroiture est un méandre vertical et resserré dans un coude duquel on se laisse glisser ver le bas. En dessous, les pieds battent dans le vide. Le retour sera dur. Nous sommes obligés de passer en hauteur dans des rétrécissements difficiles. Au sommet d’un ressaut, j’arrive la tête en avant au dessus du vide. La situation est scabreuse car dans l’étroit boyau descendant où je me trouve, il m’est impossible de faire marche arrière. Après maintes contorsions, l’arrive à me retourner et à trouver des appuis pour mes pieds. Le ressaut se descend alors en opposition. Ces passages sont si extrêmes qu’il est impensable d’y traîner nos sacs, En remontant le cours du ruisseau, j’arrive à un point d’où je vois la lumière de Freddo, resté de l’autre coté de là chatière. Je l’appelle, et il vient à ma rencontre. Nous sommes de chaque coté d’un trou gros comme le poing. Les cordes sont sorties du sac, délovées, et passées par là, bout à bout. Je les replie, et mon camarade arrive par au dessus avec les sacs vides. Nous venons de dépasser le terminus de Baudouin et Pascal. Maintenant, la diaclase s’élargit un peu et la progression est moins difficile. Brusquement, le ruisseau disparaît dans un grand vide noir sous nos pieds. Les spits sont plantés fébrilement. Freddo plonge bientôt dans l’inconnu. Malheureusement pour lui, la cascade rejoint la corde. Il faut penduler, un becquet offre un amarrage qui permet de repartir au large. Nous prenons pied, 40 m plus bas sur la couche de dolomie ; la même qu’au Touya et à Krakoukas. Nos coeurs battent de joie et d’émotion. A nous les grandes profondeurs, à nous les grands toboggans. D’autant plus que ceux-ci se descendent facilement en escalade sans corde. En fait, ils ne sont pas bien larges et n’ont rien de commun avec ceux du Touya. Mais le ruisseau nous accompagne, prometteur. Deux petits ressauts de 3 et 4 mètres sont équipés. Le toboggan se dédouble, nous prenons la branche de droite, plus large. Encore 50 m de descente, et dans une petite salle part un méandre se terminant brusquement sur un étroit siphon ensablé. Rageusement, nous fouillons le secteur, aucune suite, nous remontons par un autre itinéraire et ressortons par la branche de gauche entrevue tout à l’heure. Il faut nous rendre à l’évidence, le gouffre est terminé à -432 m. Nous remontons, laissant équipé pour la topographie.

LE GOUFFRE SANS NOM

Non loin des Jumeaux, s’ouvre un vaste porche ou séjourne un petit névé. Ce gouffre a déjà été vu jusqu’à -20 m par la S.S.P.P.O., mais ne porte pas de nom. Ce sera le “gouffre Sans Nom”. Un bon courant d’air s’échappe entre la voûte et la neige. Frédéric POGGIA et Pascal SOMBARDIER l’ont repéré au début de juillet, mais occupés par l’exploration des jumeaux n’ont pu le descendre.

Le 24 juillet, Baudouin LISMONDE va y jeter un oeil et descend à -60 m, en se faufilant entre la neige et le plafond. Il atteint une salle et la direction change. Là, un joint de strate ouvert permet de circuler de part et d’autre de la galerie principale et donne sur plusieurs puits.

Le 26 juillet, Baudouin, accompagné de Maurice CHIRON retourne au “Sans nom” et atteint -150 m. Après avoir descendu de jolis toboggans et une salle ébouleuse, ils s’arrêtent au sommet d’une verticale plus importante.

Les 28 et 29 juillet sont consacrés au déséquipement et à la topographie du fond des Jumeaux, longue séance, ou le froid et l’humidité sont éprouvants. A la fin, trainer de lourds sacs dans des puits nous réchauffe un peu. Nous sortons de nuit et dans le brouillard, abandonnant là nos sacs.

Nous remontons vers le camp situé 250 m plus haut à travers les lapiaz et les prairies humides et glissantes. Nous sommes plus souvent à quatre pattes que debout.Heureusement que nous connaissons bien l’itinéraire, car cet effort ajouté à la fatigue accumulée sous-terre, rend le retour des plus pénibles. Epuisés, nous atteignons la tente commune, jetons là nos sacs boueux et avalons rapidement la soupe préparée par nos camarades rentrés avant nous pour plonger ensuite dans nos duvets.

Le lendemain, Beaudouin et Frédéric retournent au “Sans nom” avec une bonne partie du matériel sorti des Jumeaux. Le puits entrevu est descendu (31 m), un puits de 34 m lui fait suite. Des ressauts rapides conduisent à environ – 260 m, puis brusquement, à leur grande déception, un méchant méandre fait suite aux vastes puits. Après pas mal de ramonage, Frédéric arrive sur une étroiture qu’il qualifie d’infranchissable, et tous deux remontent déçu,laissant équipé pour la topographie.

LA PORTE ETROITE

Entre temps, l’ami Maurice prospectait vers le cayolard d’Ambroise et découvre une série de trous souffleurs situés juste au dessus du grands puits terminal du gouffre Touya. L’un d’eux, bien que d’entrée étroite, laisse passer un sérieux courant d’air. Momo, s’enquille dedans et après force jurons rejoint une salle occupée par un névé. La lumière du jour diffuse, vient jusqu’ici à travers la neige. Maurice entreprend alors de creuser un tunnel dans celle-ci, et débouche tout trempé au fond d’un petit puits dont le plancher est constitué par le névé. De là il est impossible de sortir en escalade, Il revient donc sur ses pas, donne un coup d’œl à l’aval qui semble prometteur, et repasse les pénibles étroitures en sens inverse. Ce sera la dernière fois car maintenant, moyennant 10 m d’échelles, il suffit d’utiliser son tunnel pour accéder au réseau inférieur.

C’est ce que nous faisons le 4 août, Maurice, Beaudouin et moi. Après avoir cheminé sous le névé entre glace et paroi, un boyau donne dans une diaclase d’où provient le courant d’air. Beaudouin et Maurice s’enfilent dans l’aval étroit et ébouleux. Pour ma part, constatant que le courant d’air provient de l’amont, j’escalade quelques ressauts, trouve une petite galerie fossile, où en rampant, je débouche au sommet d’un puits d’où monte le vent.

N’ayant pas de corde pour le descendre, je rejoins mes camarades dans le réseau aval. Ils ont descendu un ressaut de 15 m, puis quelques autres de moindre importance dans un méandre. Un éboulis les accompagne tout du long et il faut des prodiges d’attention et d’équilibre pour ne pas assommer les collègues en dessous. Vers – 80m le méandre devient infranchissable car trop étroit. Nous remontons avec mille précautions et allons voir l’autre puits avec “Momo”. Là,après quelques courts ressauts dans des boyaux, nous tombons sur une vaste verticale de 40 m. Dans l’excitation, de la première, certain d’avoir ce coup-ci trouvé le bon passage, les spits sont vite plantés. Un fractionnement à mi-puits nous retarde quelques temps, et nous prenons pied sur un fond plat de roche nue. Immédiatement, à quelques mètres, une autre vertical succède. Nous n’avons plus de corde, la suite sera pour demain.

Avec Baudouin, nous revoilà dès le lendemain au bas du P40, le ressaut suivant ne comporte qu’une quinzaine de mètres et donne sur un large méandre. Les puits, larges, se succèdent entrecoupés de courtes remontées sur des banquettes, quand après un puits plus vaste que les autres le méandre se rétrécit sérieusement, Baudouin remonte sur une banquette qui rejoint presque le plafond et s’arrête net devant une fissure rébarbative. Il déclare que le trou est terminé, mais que je devrais y aller voir quand même. Je le rejoins. tous les deux, nous contemplons l’obstacle. Lorsque l’on crie, il y a la derrière un écho fantastique, les pierres lancées par l’étroiture roulent sur un plat argileux et ne vont pas bien loin. Déçu, rageur, j’insiste et en voila une qui roule, hésite puis ricoche de parois en parois, les échos de la mitraille entraînée se perdent loin en dessous de nous. Notre rage grandit, certains qu’il y a à quelques mètres de nous un grand puits de 100 m au moins. Nous élargissons tant bien que mal, à coups de marteau l’étroiture et bientôt, j’arrive à passer un bras puis la tête de l’autre coté. Le reste du corps ne suit pas. je suis couché sur le côté et le sol est constitué de cailloux pris dans l’argile. les uns après les autres, ceux-ci partent dans le puits que je devine derrière un coude du méandre. Dans un dernier effort, en expirant, je me retrouve de l’autre coté. Baudouin me passe le marteau et je me retourne pour enlever encore quelques cailloux et martelle les parois pour faciliter le retour. Baudouin essaye vainement de me rejoindre, mais une stature plus forte lui interdit de passer la poitrine. Il me fait alors suivre une corde de 100 m et la trousse à spit. Avec fièvre, je fixe les amarrages et me laisse couler vers l’inconnu. Le puits s’élargit brusquement et je me retrouve en plein vide. Je descend à petits coups, à cause du poids de la corde qui pend sous moi. Ma frontale solitaire éclaire une vaste ellipse de roche rousse qui progresse en même temps que moi. Enfin, je prend pieds sur une étroite margelle, la corde risque de frotter, il faut poser un spit. Malheureusement, j’ai laissé le matériel au sommet du puits ou j’entends Baudouin s’exciter à coups de marteau contre la roche. je remonte. Nous reviendrons demain. Je franchis facilement l’étroiture en sens inverse, mais Baudouin, par contre n’arrive toujours pas à passer. C’est avec la rage au cœur qu’il empoigne la corde et me précède dans les hauteurs. Désormais ce passage s’appellera “la porte étroite” et donnera son nom au gouffre. Nous ne pouvions en rester là. Une nouvelle pointe avec le renfort de Maurice Chiron est entreprise. Ce sera la dernière car nous devons rentrer bientôt sur Grenoble. Avec Maurice, plus mince, nous franchissons à nouveau la “Porte Etroite” sur laquelle Baudouin a beau s’acharner avec un marteau, mais qui lui refuse obstinément le passage. Il réalisera seul la topographie en direction de la surface. Au grand puits de 60 m succède une série de très belles verticales qui nous amènent dans une salle au contact de la couche de dolomie.Nous cherchons longuement la suite et finissons par découvrir un méandre étroit débouchant sur un puits de 30 m suivi d’un nouveau méandre où nous préférons rester en hauteur. Un nouveau puits arrosé se déverse dans une salle. Le temps passe, nous sommes profond et le retour en déséquipant risque d’être long et pénible. Je descend seul un dernier ressaut dans de gros blocs et atterri au sommet d’un nouveau toboggan qui file vers l’inconnu. Nous n’avons plus de cordes et il nous faut nous résigner à remonter. Nous réalisons la topographie jusqu’à l’étroiture tout en remontant le matériel. Encore une journée de déséquipement et Ce sera fini pour cette année.

Le dernier toboggan sera remonté sur 80 m à partir du gouffre Touya par des ardéchois qui retrouveront nos traces. La porte étroite constitue donc un affluent du réseau du Gouffre Touya arrivant quelque part avant le sommet du grand puits de 300 m.

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