Cuistot, tu dors …

En 1972 les spéleos du CAF de Grenoble, en collaboration avec ceux de Pau exploraient un gouffre très prometteur dans les Pyrénées, entre vallées d’Aspe et d’Ossau.

Nous remontions de la pointe terminale à -930 m de profondeur, en tirant de lourds sacs de matériel, dans un gouffre particulièrement difficile. Il y avait probablement plus de 24 h que nous étions sous terre et nous étions épuisés et morts de sommeil.

Cette année là, et ce fut pour nous la dernière, la remontée se faisait encore avec des échelles métalliques souples. La sécurité était assurée par un bloqueur qui suivait sur une corde installée en parallèle aux échelles. Pour faire une pose dans les grandes verticales, nous disposions d’un petit crochet au bout d’un courte longe que nous appelions “fifi“ et posions sur un barreau.

J’étais au pied du dernier grand puits et fermait la marche. Ces remontées, avec l’épuisement, devenaient de plus en plus longues et quand on était le dernier comme c’était le cas pour moi, ce jour là, l’attente avant de pouvoir empoigner à son tour les barreaux était interminable. Pour rajouter à l’inconfort du froid qui nous gagnait à travers nos combinaisons humides, nos éclairages (à acétylène) étaient vacillants, la réserve de carbure s’épuisant dans nos calebombes ; l’électrique de secours n’était guère plus vaillante.

Donc, je suis là au pied de la verticale tandis que Cuistot s’élève. Au début je tends la corde afin d’assurer un bon coulissement du bloqueur. Puis le poids de celle-ci aidant, je l’abandonne et vais me réfugier dans un recoin de roche à l’abri des embruns de la cascatelle. Le cliquetis des barreaux des échelles contre la paroi accompagne la progression de mon compagnon.

Immobile, je sombre vite, sans bien m’en rendre compte, dans un sommeil vaporeux peuplé de rêves fugaces.

Je ne sais pas au bout de combien de temps, le froid me réveille grelottant et ankylosé. L’obscurité m’entoure. Seuls la musique des gouttes d’eau qui s’écrasent au sol ou dans des flaques d’eau et le murmure d’un ruisselet occupent le silence.

Plus aucun bruit, au dessus de moi, dans le grand puits. Cuistot doit être sorti et dans mon sommeil je n’ai pas entendu son cri annonçant la libération des agrès. j’appelle, pas de réponse.

Du coup, j’attaque la lente montée, coupée d’arrêts “fifi“ tous les dix mètres. J’ai bien l’impression que le train d’échelles présente un ballant un peu anormal, mais fatigué comme je suis, je n’en tire aucune conclusion.

Arrivé, peut-être aux deux tiers de la montée, je distingue, au dessus de moi, dans le faisceau de mon électrique mourante, une masse sombre qui se balance doucement avec le mouvement que j’imprime aux échelles.

Cuistot !

Une angoisse terrible me serre, je penses tout de suite au pire. Je hurle. La masse bouge. Le léger claquement d’un frontale à acétylène que l’on rallume et une flamme vacillante sort la paroi de l’obscurité. « j’ai du m’endormir sur mon “fifi“». Au bout d’un long moment pour retrouver ses esprits, il entreprend de reprendre la montée. Mais mon poids sur les échelles plaque ces dernières contre le rocher. Il a du mal à empoigner les barreaux. Il faut absolument les libérer de ma charge. Vu mon état de fatigue, il est hors de question que je redescende. Alors je désescalade quelques barreaux et laisse le bloqueur transférer mon poids sur la corde. Cuistot reprend sa progression. Encore dix mètres et il atteint la margelle. Ouf, il est temps car pour moi, la position était très inconfortable : le bloqueur étant placé sur la ceinture du baudrier et sur le coté, celle-ci me sciait les côtes et me coupait la respiration.

Enfin, nous émergeons tous deux du gouffre. Il fait nuit. Les deux autres ne nous ont pas attendu et roupillent déjà dans leurs tentes.

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