Enfance

Je suis né prématuré. Peut-être trop pressé d‘émerger après la guerre (Mon père avait été prisonnier 5 ans en Allemagne). Ma vie a commencé dans une couveuse sous l’œil de parents inquiets de mon devenir.

En 1946, ces derniers habitaient une petite maison à Saint Lambert des Levées, dans la plaine de la Loire. Juste derrière les digues qui protègent des crues du fleuve. L’hiver, c’est un lieu humide et froid, sujet aux brouillard.

La légende familiale raconte que je tenais dans un carton à chaussures remplis d’ouate qui me servait de berceau.

L’hiver 1946-1947 fut particulièrement difficile. La Loire monta fort haut derrière les levées et par infiltration, la plaine fut inondée. L’eau se glissa dans la maison et l’on dû surélever les meubles sur des pierres et moi aussi sur la table de la cuisine. Malgré le froid, l’humidité et les maladies associées qui rodaient, je survécus.

Mes parents se rendirent compte qu’il n’était pas raisonnable de passer un second hiver dans ces conditions et, bien que leurs revenus aient été, à l’époque, fort modestes, trouvèrent une location, plus saine, sur la terre ferme, rue de Terrefort, à Bagneux.

L’inconvénient était que mon père travaillait à l’opposé de la ville et devait chaque jour, quelque soit la météo, faire une dizaine de kilomètres aller et retour d’abord en vélo, vite remplacé par un cyclomoteur.

Autant que je me souvienne, c’était une maison basse, sans étage, tout en longueur avec les pièces alignées de telle façon qu’il fallait passer de l’une à l’autre pour y circuler. La propriété disposait d’un jardin entouré de hauts murs de tuffeau, comme c’est la tradition en Anjou. Ce jardin était presque entièrement occupé par un potager et quelques arbres fruitiers. Je ne souviens aussi des lapins dans leur cages sous un appentis.

Est-ce que ma vocation de géologue se manifestait déjà ? Cette anecdote qui est un de mes premiers souvenirs qui me restent de l’époque, pourrait le laisser penser.

Dans l’angle d’un carré provisoirement inoccupé du potager, j’avais entrepris de creuser un trou avec ma pelle de plage. Ce qui n’était pas tout à fait du goût de mes parents. « Tu va te salir ». Néanmoins, je continuais de jour en jours avec constance, bénéficiant d’une temporaire tolérance de mon père ; jusqu’à de qu’il juge que cela avait assez duré. A la question « pourquoi tu fais ça ? », j’avais répondu : « pour voir ce qu’il y a en dessous de la terre. ». Mon trou fut rebouché de quelques coups de pelle de jardinier et je dû m’intéresser à autre chose.

J’eus un frère, Xavier, pour quelques jours, car encore plus prématuré que je l’avais été, il ne survécu pas plus d’une semaine. Après une troisième tentative qui se termina par une fausse couche, mes parents durent se résoudre à ce que je reste fils unique. Peut être est-ce à cause de cette situation que je me suis très longtemps considéré comme inférieur à mes petits camarades et ais développé une timidité qui me sera souvent préjudiciable.

Je compensais (et certainement, encore inconsciemment aujourd’hui) ce complexe en essayant d’être original par rapport aux autres et par là d’attirer l’attention sur moi.

Etait-ce en fin de primaire ou en sixième, l’instituteur ou un professeur nous avait demandé de relever des numéros de plaques d’immatriculation de voitures (probablement pour introduire l’apprentissage des départements). Comme, je ne pouvais, bien sur, pas faire comme les autres, je persuadais mon père de m’emmener à la gare sur son cyclomoteur pour relever les numéros de wagons de marchandise! Je ne me souviens pas de la réaction de l’enseignant à qui j’avais dû rapporter timidement ma liste, mais très fier en mon fort intérieur.

C’est à cette même époque que l’entreprise où travaillait mon père décida de s’agrandir et comme il avait accédé au poste de chef du personnel, de lui attribuer un appartement dans la nouvelle construction. Mon père fut largement associé à ces travaux et je me souvient d’être allé, toujours sur le port-bagage du cyclomoteur, voir les impressionnantes machines qui foraient des pieux dans le sable de Loire.

Mon père travaillait dans une graineterie, entreprise qui cultivait et faisait cultiver des graines pour les semences (légumes et fleurs); les triait, les nettoyait, les traitait, si nécessaire, contre les attaques d’insectes et les mettait en paquet pour la vente. L’entreprise disposait d’un laboratoire où l’on réalisait des sélections et des hybridations et d’une ferme expérimentale à Saint Lambert des Levées.

Il était rentré à la Maison Boret à 14 ans avec son seul certificat d ‘étude et grâce à son sérieux, son intelligence et sa curiosité pour tout ce qui était technique était rapidement monté dans la hiérarchie de l’entreprise pour en être, en gros, le numéro 3 dès les années 60.

C’est dans cette entreprise qu’il avait rencontré, avant guerre, ma mère, qui était alors secrétaire du patron : Victor Boret, ingénieur agronome, ministre en 1917 et sénateur.

Ce Victor Boret avait publié pas mal d’ouvrages reconnus sur l’agronomie et plus surprenant, avait vers 1930 visité l’URSS, invité dans de nombreux centres de recherche et fermes expérimentales. Il avait été étonné par les progrès sociaux par rapport à la situation de l’époque en France. Il en était résulté un livre “Le Paradis infernal“ à la fois critique, mais sans pré-jugés, sur le système politique et souvent admiratif des progrès scientifiques et sociaux. Ma mère, très bonne en français, avait contribué à la correction et l’édition de cet ouvrage. j’en ai un exemplaire dans ma bibliothèque.

Donc l’usine s’est agrandie. L’appartement y a été réalisé. Mon père a eu son mot à dire dans son aménagement et à participé à certains travaux (carrelage, peintures…). Et nous avons emménagé, vers 1956, il me semble, puisque la famille à fêté ma première communion en ces lieux.

Le bâtiment qui bordait la rue Gamory à Saumur, comportait 4 niveaux. Un sous-sol où nous avions une cave-garage donnant sur la cour intérieure de l’usine. Le Rez de chaussée abritait notre entrée et un vaste garage à vélo réservé aux ouvriers. Eh oui, à cette époque, bien peu disposaient d’une voiture, et mes parents non plus.

Notre appartement se situait au premier étage et l’occupait entièrement. Le second étage abritait le laboratoire.

Le dernier étage était des greniers.

Nous avions 3 chambres, une cuisine, un grand séjour et des débarras. Toutes les pièces étaient éclairées par de larges fenêtres. Certaines donnaient sur la rue, d’autres sur la cour de l’usine. Nous disposions d’un WC et d’une salle de bain avec baignoire. Pour l’époque c’était un appartement très moderne !

Ma chambre était la plus au fond du couloir. Une porte avec un sas (à cause des poussières) donnait sur l’usine. Ainsi, mon père n‘avait qu’à franchir cette porte pour aller au travail.

Je n’avais, bien-sur, pas le droit d’aller me promener dans l’usine. Mais, quelque fois, ma mère m’envoyait chercher mon père à son bureau lorsqu’il trainait un peu tard. Ce dont je m’acquittais sans rechigner car c’était l’occasion de visiter les lieux, de rencontrer quelques ouvriers qui étaient toujours amicaux. Le bureau de mon père se situait à proximité de l’entrée du personnel et du quai de chargement-déchargement des camions. Toute cette partie des bâtiments était neuve car détruite en 1943-44 par les intenses bombardements qui avaient visé les ponts sur la Loire et la gare de l’autre coté d’un des bras du fleuve.

La partie qui donnait sur le boulevard avait plus ou moins survécu et après rénovation abritait la partie administrative de l’entreprise. Je n’y suis que très rarement allé, malgré mes supplications auprès de mon père. C’était le saint-des saint où travaillait Victor Boret II, fils du premier cité (il y avait aussi son appartement).

Nous habitions dans l’ile de Saumur, entre deux bras de la Loire qui coulait à une centaine de mètres de notre porte.

La Loire avec ses grèves de sable blond, constituait en basses eaux un terrain d’aventure exceptionnel dont j’allais largement profiter. Cependant, elle avait mauvaise réputation à cause de trop nombreuse noyades. Heureusement, le bras nord, le plus proche de la maison était presque à sec l’été et les risques assez limités.

J’ai commencé par aller au lycée d’état pour ma première sixième. J’étais, selon mes professeurs, un élève intelligent, mais distrait, n’en faisant souvent qu’à sa tête.

Un épisode mémorable de cette époque fut l’histoire de la fusée.

J’avais été très passionné par l’album d’Hergé “On a marché sur la Lune“. Mon imagination gambadait sur cette aventure et je dessinais pendant les cours d’histoire des plans de fusées, ne doutant pas qu’un jours j’en construirais des vraies. Le professeur s’en aperçu, confisqua le dessin, et sur un carnet de correspondance resté célèbre dans la famille (je dois d’ailleurs toujours l’avoir quelque part) se moquait gentiment. J’avais dû faire trop de dessins, trop rêver, à la fin de l’année on conseilla à mes parents me ré-intégrer dans la filière primaire et de viser le certificat d’étude.

Pour mon père, qui lui, s’était arrêté à ce niveau contraint et forcé par le décès de mon grand-père, ce n’était pas acceptable.

Bien que pas particulièrement pratiquants, ils prirent contact avec le collège Saint Louis, institution libre catholique, réputée pour la qualité de son enseignement. Je passais un entretien avec Monsieur le Père supérieur qui me jugeât digne de redoubler ma 6° dans son établissement avec la sentence « Madame, cet enfant est intelligent, je vous promet d’en faire quelqu’un ».

Saumur était le siège de la prestigieuse Ecole de Cavalerie. Une journée “portes ouvertes“ avait été organisée. Mes parents m’y avait emmené. J’avais pu visiter un char, tirer au canon sur un simulateur, voir fonctionner une Bellino (l’ancètre du fax) et l’impressionnant moteur rotatif d’un hélicoptère Sykorsky. Tout ce qui était technique et scientifique me passionnait.

J’étais un enfant “chétif“ à la santé fragile et je souffrais d’asthme et rhinites à répétition. J’étais abonné aux soins de l’époque : fumigations où l’on respirait le nez sur une infusion de plantes, pommade révulsive sur la poitrine (qui en général sentait bon et dégageait le nez), bâtonnets Vick, et dans les cas extrême : les ventouses !

l’ablation des amygdales n’ayant pas donnée de résultat sensible, il fut conseillé à mes parents de m’envoyer en cure à la Bourboule. j’y passais quelques mois dans un collège aérium, ce qui n’arrangea pas ma scolarité.

De cette époque j’ai le souvenir de jeux dans une carrière où j’ai découvert l’escalade et de concours à qui mangerait le plus grand nombres de tartines le matin.

J’avais également été très intéressé par le fonctionnement du funiculaire et me souviens encore de son mécanisme hydraulique d’alors parfaitement écologique. Chacune des cabines comportait un réservoir qui se remplissait d’eau grâce à une source à la station supérieure. Plus lourde, la cabine descendante entrainait par un câble la remontée de la cabine montante et de ses passagers. Une fois la descendante arrivée en bas, on vidait son réservoir et il n’y avait plus qu’à recommencer l’opération.

Malheureusement, l’effet de la cure ne fut que de courte durée et il fut décidé de m’envoyer à l’air pur de plus grandes montagnes pour deux ans à Megève dans les Alpes.

Ce fut là un grand tournant dans ma vie, car à 13 ans, je devenais pensionnaire et découvrais la montagne, ce qui orientera toute ma vie ultérieure.

La structure s’appelait l”Ecole d’Arbois.

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