Robert TALOUR (mon père)

Robert TALOUR, fils de Marie DELORME et Joseph TALOUR est né le 12 août 1910 à OUDON en Loire Atlantique, commune en bord de Loire entre Nantes et Ancenis. La famille était en difficulté, Joseph a dû abandonner la profession de boulanger et gagne chichement sa vie en tant que journalier. Marie exerce la profession de lingère.

Vers 191.. Joseph est embauché aux chemins de fer et retrouve une situation stable et emménage à Saint Nazaire.

Grâce aux chemins de fer, il échappe au front de la guerre de 14.

Mais en 1923, catastrophe, Joseph décède laissant sa famille sans autre ressource qu’une maigre pension.

Marie se replie à Oudon dans la maison familiale et survit grâce à l’aide de sa sœur Eugénie (Tante Nini).

Robert à 14 ans et juste son certificat d’étude. Lui faire poursuivre des études est hors de portée des finances de la famille. Avec l’aide d’un ami cheminot de Joseph, il est employé à Saumur dans une graineterie : La Maison Boret.

Ces amis, les BRETON, qui n’ont pas d’enfants prennent le jeune Robert sous leur protection et le logent (à Saint Lambert des levées ?) pendant quelques années.

Mon père, 1,7 m, bien proportionné, front large, yeux bleu, était plutôt “beau gosse“, du moins selon l’appréciation des nièces de ma mère qui en pipaient pour lui.

C’est à la maison Boret que mon père rencontrera Andrée CHARPENTIER qui y travaillait comme secrétaire du patron. Il se marient le 21 avril 1938, mais arrive la guerre.

Il est rappelé le 24 août 1939 et, habitant SAUMUR, l’École de Cavalerie, est affecté dans un régiment à cheval. Bien vite, durant la “drôle de guerre“ l’armée se rend quand même compte que charger à cheval sabre au clair contre des blindés risque de ne pas être très efficace (source récit de mon père).

Bricoleur et esprit ouvert à toutes les nouveautés techniques, il s’était passionné pour l’électronique et avait construit son propre poste de radio. L’armée tiendra compte de cette compétence et il sera nommé opérateur radio.

Face à l’offensive allemande, il est fait prisonnier à Templeux la Fosse, dans la Somme, le 19 mai 1940 après que son petit groupe de soldats, débordé de toutes part, désemparé et sans ordres, se soit réfugié dans un bois où les allemands vinrent les cueillir.

De son récit personnel, dont il était assez avare, j’ai souvenir qu’ils avaient marché longtemps puis voyagé pendant plusieurs jours dans des wagons à bestiaux avant de se retrouver en Prusse Orientale à HOHENSTEIN (aujourd’hui OLSZTYNEK en Pologne) au stalag 1B.

Là , après un court séjour au camp, il lui fut proposé, comme à des milliers d’autres, d’être envoyé travailler dans une ferme. Selon son propre dire, il jugea que, contrairement au camp, il y aurait toujours quelque chose à manger dans une exploitation agricole . Certains ont refusé cette affectation et on végété dans des conditions souvent terribles dans le stalag. Beaucoup y sont morts.

Toujours selon mes souvenirs, il aurait d’abord été envoyé dans un grand domaine où la vie était difficile. Puis assez rapidement dans une ferme plus petite où ils n’étaient que deux prisonniers, un polonais et lui. Le patron était parti sur le front russe et n’en reviendra pas. En plus de la fermière habitaient là les beaux parents âgés de celle-ci. Ces gents n’étaient absolument pas des nazi. De fait, compte tenu de ses compétences en agriculture et de ses capacités d’initiative, il devint assez rapidement l’homme de confiance de la patronne (et peut-être plus, disaient les mauvaises langues de ma famille). De mèche avec la patronne, ils allaient cacher des porcs et des vaches dans la forêt pour échapper à la réquisition. Cependant, il devait se méfier du polonais qu’il considérait comme faignant et soupçonnait de collaborer avec le parti.

En Prusse Orientale (Aujourd’hui Pologne ou Russie)

Au début, les prisonniers étaient sous la garde d’anciens militaires trop vieux pour combattre et devaient être enfermés toutes les nuits dans un local approprié. Ils portaient un habit avec l’inscription KG (Krieg Gefang) en grosses lettres dans le dos afin que l’on puisse les reconnaitre. A partir de l’offensive en Russie, les gardes disparurent et les prisonniers bénéficièrent de plus de liberté.

Il touchait un salaire (60% du salaire d’un ouvrier agricole allemand) mais devait en reverser la plus grande partie au titre de son logement et de sa nourriture. Une autre taxe allait à l’administration du stalag. En final, il ne lui restait que peu d’argent de poche.

Billet rapporté de sa détention

Il décrit le pays comme plat, avec beaucoup de forêts, de lacs et de tourbières où il était dangereux de s’aventurer. Les hivers étaient longs et rigoureux. Il a dû combattre des feux de tourbe qui couvaient même en hiver sous la neige.

Hiver en Prusse orientale.

Ces gents étaient pauvres, du moins par rapport aux agriculteurs français de l’époque. On économisait les chaussures et marchait avec des “fusslap“, forte toile entourée autour du pied et tenue par des lacets. Pour la messe, on allait au village en portant ses godillots et on ne les mettait qu’au dernier moment.

Peu de nouvelles venaient de France et lui même avait peu de possibilités d’en donner. Quelques colis transitaient de temps en temps par l’intermédiaire de la Croix Rouge.

En juin-juillet 1944, lors de l’offensive Russe, les choses devinrent dramatiques. La Prusse Orientale fut prise dans une poche dont les civils ne pouvaient sortir. Arrivèrent les soldats russes qui étaient des “mongols“ très rustres qui pillaient, violaient les femmes, assassinaient les civils, s’emparaient des montres et valeurs des prisonniers qui étaient souvent molestés.

Ils furent regroupés pendant près d’un an dans un camp qui n’avait rien à envier aux rigueurs des stalags allemands ; puis un jour mis dans un train (encore des wagons à bestiaux) pour un long, très long voyage, entrecoupé d’interminables arrêts, à travers la Russie jusqu’à Odessa ou ils embarquèrent sur un navire anglais. Retour à Marseille en juillet 1945. Retour à la Mère Patrie.

Que sont devenus ces fermiers qui avaient su être humains, qu’est devenu le polonais ? Probablement morts, exécutés par les russes comme tant d’autres.

Plus tard, mon père a écrit des lettres restées sans réponses. Il a envisagé un voyage avec l’aide de l‘association des Anciens Prisonniers de Guerre. Mais cela s’est avéré impossible car la ferme se trouvait désormais en territoire soviétique et la population allemande déportée en Allemagne de l’Est.

Saumur, sa jeune femme et sa famille retrouvés, j’imagine la joie. Mais une partie la ville était dévastée par les bombardements alliés, les ponts, des quartiers entiers en reconstruction et la vie difficile.

Etablissements Boret après les bombardements américains.

Il réintègre la Maison Boret, dont l’usine est à reconstruire et le couple emménage à SAINT LAMBERT DES LEVÉES dans une petite maison qui s’avèrera inondable lors de l’hiver 1946-47.

La situation étant intenable avec un bébé très fragile, ils déménagent à BAGNEUX, rue de Terrefort. La maison est bien plus salubre, mais, par contre, il doit faire 3 à 4 Km en vélo chaque jour pour aller et revenir du travail ; parcours qui devenait pénible en hiver, sou la pluie ou la neige, lorsqu’il fallait traverser les ponts sur le Thouet et la Loire.

Passionné de sciences et techniques,il est abonné à la revue “Sciences et Vie“ et le restera jusqu’à sa mort.

Il monte dans la hiérarchie de l’entreprise et devient responsable du personnel.

Au maximum de sa prospérité, l’entreprise emploie une centaine de salariés, plus pas mal de saisonniers, sur deux sites : l’un dans l’ile de Saumur, l’usine, l’autre, une ferme expérimentale dans la vallée de l’Authion. Afin de le rapprocher de son lieu de travail, son patron qui construit une extension de l’usine lui propose d’emménager dans un appartement au premier étage de la nouvelle construction. La famille déménage donc rue Gamory dans un logement tout neuf et à la conception et l’aménagement duquel il a collaboré.

Dans les années cinquante, Il a en parallèle à lui (parce qu’il reçoit directement ses ordres du patron), un directeur MONCOURTOIS, ingénieur agricole, qu’il n’apprécie guère et considère comme peu compétent.

A cette période, l’usine investit, pour éliminer les graines abîmées, dans une nouvelle machine, révolutionnaire pour l’époque : une trieuse électronique qui doit remplacer les trieuses à main sur tapis roulant. Cette machine vient d’Amérique ce qui valorise encore plus sa modernité.

Mon père se passionne pour cette technologie et devient vite l’homme qui sait la régler et la faire fonctionner.

Un disque tourne très vite et maintient les graines collées à sa périphérie par dépression. Les graines passent chacune à leur tour devant une optique et l’image est projetée sur un fond blanc à travers des masques colorés ou découpés. Quelques cellules photoélectriques captent la lumière réfléchie et si celle ci est trop différente de ce qu’on attend (point noir par exemple) un jet d’air comprimé éjecte la graine défectueuse.

Vers les années 60, l’entreprise périclite doucement, concurrencée par les grands semenciers tels que Vilmorin.

Elle finit par être rachetée par ce dernier, l’usine est fermée. Mon père se retrouve avoir le choix entre passer sur un autre site où prendre une retraite anticipée ; solution qu’il préfèrera.

Entre temps, la mort des parents de ma mère à donné lieu à de sérieuses oppositions entre eux et mes oncles et tantes. Il en restera des haines recuites !

Mes parents héritent de terres, les autres de la maison familiale qu’ils s’empresseront de vendre. Mon oncle Adrien, handicapé mental et physique hérite des installations agricoles. Mes parents lui rachètent, ce qui lui constituera un petit capital pour payer sa pension en maison de retraite. Ils continueront à s’occuper de lui jusqu’à sa mort.

Mon père avec l’aide de ses copains de travail a entrepris de se construire une maison d’habitation à partir du bâtiment du cellier de mon grand père. Il a fait lui-même ses plans et tout réalisé par lui-même. Ainsi quand vient l’heure de la retraite, il dispose d’un logement confortable, d’un jardin et de dépendances (hangar, garage, ancienne écurie). Le hangar est loué pour remiser des caravanes l’hiver ce qui apporte avec la location des terres à un agriculteur un petit revenu supplémentaire.

Au travail pour construire sa maison à St Hilaire Saint Florent.

Dans les années 70, apparaît au POS l’opportunité de transformer les terres en un important lotissement. Un géomètre se charge de réaliser l’opération. Le permis de lotir est déposé et accepté. Les travaux de viabilisation (voirie, éclairage, réseaux, etc..) sont engagés aux frais de mes parents.

Catastrophe, au dernier moment la ville et le département exproprient une grande partie de ces terrains pour la réalisation d’une voie rapide. Le reste passe en zone non constructible à cause du bruit. S’en suit un procès au Tribunal administratif, perdu en première instance, gagné en appel, reperdu en seconde instance. Ils seront indemnisés au vil prix des terres agricoles et remboursés sur facture des frais de viabilisation du lotissement. Grande déception !

En 1976 ma grand-mère Marie décède et mon père hérite de la moitié de sa maison sur la côte Saint Aubin à Oudon. Puis ce fut au tour de la redoutable Tante Nini de partir. Nouvel héritage.

Moi, je suis parti finir mes étude à Grenoble depuis 1972 et ils se retrouvent bien seuls dans leur petite maison. Tous les ans, ils allaient faire une cure dans une station thermale. Les dernières années à GREOUX. C’était l’occasion de passer par chez nous. De connaître la maison que nous avons fait construire à SAINT PIERRE DE CHARTREUSE. Mon père y donnera encore un coupe de main vers 1990 pour mettre en place les volets. Mais la relation avec ma femme se dégrada. Il n’était plus question qu’ils viennent à la maison et je leur trouvait des gîtes pour qu’ils puissent venir me voir ainsi que leurs petits enfants.

La dernière fois, venant de GREOUX, à GRENOBLE, mon père laisse ma mère dans la voiture stationnée près de la mairie et part à pied pour voir les panneaux indicateurs. Il n’a ni papiers, ni argent sur lui et se perd dans la ville. Toute une soiré d’angoisse. Finalement, il est retrouvé à la gare. C’était les premiers symptôme d’alzeimer et ma mère ne sachant conduire, ils devront désormais se résigner à ne plus voyager. Cette fois là je les avais logé dans un gîte aux Petites Roches. J’ai dû m’absenter pour une mission en Irak. Quand je suis revenu, j’ai appris qu’une violente dispute avait eu lieu avec ma femme.

Cette dernière développera de plus en plus d’animosité envers eux au point qu’à chaque fois que j’allais à SAUMUR et emmenais les enfants, je devais braver son ire pendant plusieurs semaines. Du coup nos relations s’espacèrent, se limitant bien souvent à une seule visite par an aux alentours de noël.

Je ne suis pas fier de les avoir laissé tomber de cette façon.

La lourde chape de la vieillesse s’abattait sur eux. Leurs relations saumuroises disparaissaient les une après les autres. Heureusement, ils avaient des voisins dévoués et des nièces de ma mère qui avaient renoué avec eux par dessus les querelles entre frères et sœurs.

Mon père était de plus en plus absent, engoncé dans son fauteuil. La dernière année, il ne se souvenait même plus du nom de ses petits enfants. C’était juste s’il me reconnaissait. Ma mère ne voulait pas voir (ou faisait semblant).

IL décéda le 5 mai 2002 à l’âge de 91 ans.

Sa grande passion a été la musique, passion qu’il avait probablement hérité de son propre père. Il faisait partie de l’harmonie Municipale de Saumur et tant qu’il a été valide n’a jamais manqué une répétition ni un concert. C’était aussi l’occasion de voyages et de beaucoup de convivialité. Il jouait de la contrebasse à vent, énorme instrument qui m’impressionnait fort quand j’étais enfant.

La “Cipale“
En uniforme de la Musique Municipale.

 

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