Vertige

Moi, l’alpiniste, le spéléo patenté, le vertige : je ne connais pas !

Pourtant…

Nous avions été missionnés par la commune de CORENC pour aller expertiser un bloc instable dans la falaise du Saint Eynard au dessus de Grenoble.

Belle paroi ! Très verticale, voire surplombante et de plus de 100 m de haut, sans autre vis-à vis que la large vallée du Grésivaudan. Je me réjouissait d’avance de l’ambiance extraordinaire qui pouvait y régner.

J’avais préparé ma forme physique et ma technique en m’entrainant sur une petite verticale dans les gorges du Guiers Mort, enchainant les descentes et les remontées au bloqueurs , les passages de fractionnement et les changements de progression sur corde en plein vide (montée / descente et vice versa)..

Nous avions acheté un rouleau de 200 m de corde neuve et minutieusement préparé mon matériel. j’étais au top !

Le jour J, accompagné d’un collègue, nous commençons par reconnaître la paroi par le pied afin de bien situer le bloc en question et déterminer le point de départ sur la plateforme du fort.

Puis nous montons sur place. Le temps de reconnaître les lieux, de mettre en place les amarrages, il n’est pas loin de midi.

En fin j’y vais, j’enjambe le parapet de pierre et me glisse précautionneusement dans le vide avec pendu à ma ceinture, mon kit plein de 100 m de corde bien tassée. Immédiatement, un malaise diffus m’envahis sans que je n’y prête plus d’attention que cela. Je suis concentré sur la recherche d’un point où placer un fractionnement afin que dans la poursuite de la descente, la corde ne frotte pas contre le rocher.

5 ou 6 m en dessous du rebord de la murette, je sors le tamponnoir et le marteau de leur sacoche, jette un coup d’œil en dessous pour apprécier la meilleure trajectoire de descente et d’un coup la tête me tourne, mes tripes se serrent. Il faut me reprendre « je ne connais pas le vertige ! ». Je plante le premier spit du fractionnement. concentré sur la dalle de roche face à moi le malaise s’estompe. Mais voilà qu’avec le vent qui la fait tournoyer, ma sacoche ouvre le mousqueton à laquelle elle est attachée et s’envole vers le bas dans un magnifique vol plané. J’essaye de suivre sa trajectoire dans l’espoir de pouvoir la récupérer plus tard et, du coup, le malaise revient et me submerge. Je n’ai plus qu’une envie, sortir de là. Je remonte précipitamment. Avec la sacoche, s’est envolée ma provision de spits. Je ne pourrais pas placer de second amarrage pour le fractionnement. Tant pis pour l’orthodoxie, le spit en place est bon.

Avec tout cela, midi est passé et le restaurant du fort nous tend les bras. Nous remettons donc la suite à l’après repas. Repas qui s’éternise, car après les mésaventures du matin, j’appréhende de retourner dans la paroi.

Mais il faut bien finir par y aller.

Je suis reparti. Je passe le fractionnement placé en tête d’un surplomb et me retrouve d’un coup en plein vide à 5 m du rocher, tournoyant au grès des humeurs du vent et de la corde. Le malaise m’envahis à nouveau. Je résiste en me concentrant sur ma manœuvre. Le corde sèche et neuve glisse trop vite dans le descendeur et j’ai du mal à freiner ma descente malgré un rappel dans un mousqueton. Du coup, je sort toute la corde du kit, la laissant pendre en dessous de moi. Avec le poids, je maitrise mieux les choses. Mais j’ai eu le tord de regarder sa trajectoire et le vertige revient preignant. Maintenant je descend à petits coups saccadés car je dois, pour que le descendeur daigne désormais glisser, soulever les quelques 100 m de corde qui sont encore en dessous de moi.

30 m plus bas j’arrive en face de mon objectif, mais pendu plein vide à une dizaine de mètres de lui. C’est un énorme bloc, de la taille d’une petite maison décollé du rocher, au point que l’on voit le jour entre la paroi et lui. Il tient, comme par miracle, coincé dans un vague dièdre.

Le bloc, depuis la corde : un piano de 10 m de large.

On attend de moi que je rapporte un maximum de photos. Pour cela, il faut que je libère les deux mains en capelant le descendeur. Mais, envahi par mon malaise qui va grandissant, je multiplie les sécurités inutiles en engageant mes bloqueurs sur la corde. Je vais jusqu’à placer un petit prussik que j’avais préparé à cet effet au niveau de ma poitrine afin de ne pas avoir à lutter contre un basculement en arrière. Je sort l’appareil photo de son sac, manœuvre délicate qui m’oblige à nouveau à apprécier le vide. Je tournois au grès de la corde, profitant des instants où je suis face au rocher pour prendre quelques photos. Je devrais maintenant descendre encore de quelques dix mètres pour avoir une vue du bloc par en dessous. Mais la tête me tourne, une véritable panique m’envahis. Il faut remonter. Enlever le descendeur et partir sur les bloqueurs ; technique à laquelle je suis rodé, même dans l’obscurité absolue d’un gouffre, éclairage éteint. Mais là, je suis en pleine confusion. Je n’arrive pas à ouvrit le cliquet pour dégager la corde du descendeur car le poids de la corde le tire vers le bas. J’ai aussi croisé mes longes, mon prussik et ces sécurités qui maintenant m’embarrassent. Résultat, je gigote lamentablement, je m’épuise, ballotté dans le vide. Je tente encore une fois de me soulever sur ma pédale et finis quand même par arriver à ouvrir le descendeur. Je suis enfin en ordre de marche pour remonter. J’ai mal à la tête, je suis à bout de souffle et ai envie de vomir. Les gestes de la remontée me calment progressivement. Je ressort fort mal en point en essayant de cacher mon désarroi, amour propre oblige.

Au retour, dans la voiture, Nicolas qui, d’en haut, surveillait mes évolutions, me dira qu’il était à “moins une“ de déclencher des secours.

Comment cela était-il possible ? Pourquoi cela était-il arrivé ?

Diplômé d’Etat en spéléologie, J’étais loin d’être un débutant en manœuvres de cordes et jusqu’ici me riait du vide.

Je suis allé dès le lendemain me tester en me penchant au dessus de la rambarde du Petit Frou dans les gorges du Guiers Vif et le même malaise est revenu.

Je ne pouvais pas rester comme cela. J’ai donc pris rendez vous avec mon médecin. Je lui ai expliqué mon problème. Elle n’a pas eu à chercher longtemps. Elle m’avait préconisé un médicament pour la prostate dont le vertige pouvait être un des effets indésirables. On a changé de produit. Tout est revenu dans l’ordre.

Mais, tout-de même , j’ai bien faillis y rester ce jour là et depuis quand quelque compagnon de randonnée m’avoue qu’il a le vertige, je ne souris plus condescendant, je sais.

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