Vertige

Moi, l’alpiniste, le spéléo patenté, le vertige : je ne connais pas !

Pourtant…

Nous avions été missionnés par la commune de CORENC pour aller expertiser un bloc instable dans la falaise du Saint Eynard au dessus de Grenoble.

Belle paroi ! Très verticale, voire surplombante et de plus de 100 m de haut, sans autre vis-à vis que la large vallée du Grésivaudan. Je me réjouissait d’avance de l’ambiance extraordinaire qui pouvait y régner.

J’avais préparé ma forme physique et ma technique en m’entrainant sur une petite verticale dans les gorges du Guiers Mort, enchainant les descentes et les remontées au bloqueurs , les passages de fractionnement et les changements de progression sur corde en plein vide (montée / descente et vice versa)..

Nous avions acheté un rouleau de 200 m de corde neuve et minutieusement préparé mon matériel. j’étais au top !

Le jour J, accompagné d’un collègue, nous commençons par reconnaître la paroi par le pied afin de bien situer le bloc en question et déterminer le point de départ sur la plateforme du fort.

Puis nous montons sur place. Le temps de reconnaître les lieux, de mettre en place les amarrages, il n’est pas loin de midi.

En fin j’y vais, j’enjambe le parapet de pierre et me glisse précautionneusement dans le vide avec pendu à ma ceinture, mon kit plein de 100 m de corde bien tassée. Immédiatement, un malaise diffus m’envahis sans que je n’y prête plus d’attention que cela. Je suis concentré sur la recherche d’un point où placer un fractionnement afin que dans la poursuite de la descente, la corde ne frotte pas contre le rocher.

5 ou 6 m en dessous du rebord de la murette, je sors le tamponnoir et le marteau de leur sacoche, jette un coup d’œil en dessous pour apprécier la meilleure trajectoire de descente et d’un coup la tête me tourne, mes tripes se serrent. Il faut me reprendre « je ne connais pas le vertige ! ». Je plante le premier spit du fractionnement. concentré sur la dalle de roche face à moi le malaise s’estompe. Mais voilà qu’avec le vent qui la fait tournoyer, ma sacoche ouvre le mousqueton à laquelle elle est attachée et s’envole vers le bas dans un magnifique vol plané. J’essaye de suivre sa trajectoire dans l’espoir de pouvoir la récupérer plus tard et, du coup, le malaise revient et me submerge. Je n’ai plus qu’une envie, sortir de là. Je remonte précipitamment. Avec la sacoche, s’est envolée ma provision de spits. Je ne pourrais pas placer de second amarrage pour le fractionnement. Tant pis pour l’orthodoxie, le spit en place est bon.

Avec tout cela, midi est passé et le restaurant du fort nous tend les bras. Nous remettons donc la suite à l’après repas. Repas qui s’éternise, car après les mésaventures du matin, j’appréhende de retourner dans la paroi.

Mais il faut bien finir par y aller.

Je suis reparti. Je passe le fractionnement placé en tête d’un surplomb et me retrouve d’un coup en plein vide à 5 m du rocher, tournoyant au grès des humeurs du vent et de la corde. Le malaise m’envahis à nouveau. Je résiste en me concentrant sur ma manœuvre. Le corde sèche et neuve glisse trop vite dans le descendeur et j’ai du mal à freiner ma descente malgré un rappel dans un mousqueton. Du coup, je sort toute la corde du kit, la laissant pendre en dessous de moi. Avec le poids, je maitrise mieux les choses. Mais j’ai eu le tord de regarder sa trajectoire et le vertige revient preignant. Maintenant je descend à petits coups saccadés car je dois, pour que le descendeur daigne désormais glisser, soulever les quelques 100 m de corde qui sont encore en dessous de moi.

30 m plus bas j’arrive en face de mon objectif, mais pendu plein vide à une dizaine de mètres de lui. C’est un énorme bloc, de la taille d’une petite maison décollé du rocher, au point que l’on voit le jour entre la paroi et lui. Il tient, comme par miracle, coincé dans un vague dièdre.

Le bloc, depuis la corde : un piano de 10 m de large.

On attend de moi que je rapporte un maximum de photos. Pour cela, il faut que je libère les deux mains en capelant le descendeur. Mais, envahi par mon malaise qui va grandissant, je multiplie les sécurités inutiles en engageant mes bloqueurs sur la corde. Je vais jusqu’à placer un petit prussik que j’avais préparé à cet effet au niveau de ma poitrine afin de ne pas avoir à lutter contre un basculement en arrière. Je sort l’appareil photo de son sac, manœuvre délicate qui m’oblige à nouveau à apprécier le vide. Je tournois au grès de la corde, profitant des instants où je suis face au rocher pour prendre quelques photos. Je devrais maintenant descendre encore de quelques dix mètres pour avoir une vue du bloc par en dessous. Mais la tête me tourne, une véritable panique m’envahis. Il faut remonter. Enlever le descendeur et partir sur les bloqueurs ; technique à laquelle je suis rodé, même dans l’obscurité absolue d’un gouffre, éclairage éteint. Mais là, je suis en pleine confusion. Je n’arrive pas à ouvrit le cliquet pour dégager la corde du descendeur car le poids de la corde le tire vers le bas. J’ai aussi croisé mes longes, mon prussik et ces sécurités qui maintenant m’embarrassent. Résultat, je gigote lamentablement, je m’épuise, ballotté dans le vide. Je tente encore une fois de me soulever sur ma pédale et finis quand même par arriver à ouvrir le descendeur. Je suis enfin en ordre de marche pour remonter. J’ai mal à la tête, je suis à bout de souffle et ai envie de vomir. Les gestes de la remontée me calment progressivement. Je ressort fort mal en point en essayant de cacher mon désarroi, amour propre oblige.

Au retour, dans la voiture, Nicolas qui, d’en haut, surveillait mes évolutions, me dira qu’il était à “moins une“ de déclencher des secours.

Comment cela était-il possible ? Pourquoi cela était-il arrivé ?

Diplômé d’Etat en spéléologie, J’étais loin d’être un débutant en manœuvres de cordes et jusqu’ici me riait du vide.

Je suis allé dès le lendemain me tester en me penchant au dessus de la rambarde du Petit Frou dans les gorges du Guiers Vif et le même malaise est revenu.

Je ne pouvais pas rester comme cela. J’ai donc pris rendez vous avec mon médecin. Je lui ai expliqué mon problème. Elle n’a pas eu à chercher longtemps. Elle m’avait préconisé un médicament pour la prostate dont le vertige pouvait être un des effets indésirables. On a changé de produit. Tout est revenu dans l’ordre.

Mais, tout-de même , j’ai bien faillis y rester ce jour là et depuis quand quelque compagnon de randonnée m’avoue qu’il a le vertige, je ne souris plus condescendant, je sais.

Au voleur !

Le Trou qui souffle est un réseau souterrain très important qui s’ouvre dans le talus d’une route forestière sur la commune de Méaudre dans le Vercors.

Cette cavité, assez facile de parcours, finissait, avant nos nouvelles explorations, par un petit ruisseau souterrain appelé “la rivière de la Toussaint“ buttant sur un siphon. D’accès aisé et proche du village ; c’est un lieu d’initiation à la spéléologie très prisé des clubs et des centres de vacances.

En 1980, nous découvrions un passage qui nous donnait accès à un fantastique réseau inférieur de grandes galeries, se développant sur plusieurs kilomètres.

C’est au cours d’une de ces explorations que c’est déroulée l’aventure que je vais vous conter.

C’était, il me semble, en janvier ou février de l’année 1981.

Relativement tôt ce dimanche matin, car l’expédition promettait d’être longue, Baudouin et moi, avions laissé notre voiture au terminus déneigé de la route et monté dans la neige jusqu’à l’entrée.

En raison de rumeurs de pillage de voitures sur le parking qui servait aussi de point de départ d’une piste de ski de fond, nous avions pris la précaution d’emporter nos papiers et les clef de la voiture dans un petit sac à dos que nous comptions cacher à l’intérieur de la cavité dans une galerie annexe, au sommet de la première verticale.

Comme les explorations se succédaient de week-end en week-end depuis déjà un certain temps, nous laissions les cordes en place d’une visite à l’autre.

Donc, nous voilà, une fois le sac posé, filant vers le fond et de nouvelles découvertes.

Les kilomètres de vastes galeries nouvelles s’ajoutaient les uns aux autres sans grandes difficultés jusqu’à ce que nous buttions sur un lac se terminant par une voûte basse nécessitant d’être franchie en canot ou à la nage. Nous n’étions pas, ce jour là, équipés pour, et sagement, l’heure avançant, décidons de remettre la suite à un autre jour.

Nous remontons la succession de petits puits qui nous ramènent vers la surface sans autre difficulté que la fatigue accumulée sur une quinzaine d’heures. Arrivés au pied de la dernière verticale de dix mètres précédant la sortie, une désagréable surprise nous attend : la corde a disparu !

Nous sommes trempés sous nos combinaisons jaunes suite à de nombreux passages dans l’eau et il n’est pas question de rester là à attendre d’hypothétiques secours dans le courant d’air glacial qui nous apporte par bouffées, depuis l’extérieur, quelques flocons de neige.

Baudouin jauge l’obstacle et estime l’escalade possible. En effet après quelques pas assez osés sans assurance, il atteint le sommet du puits et découvre la corde lovée à proximité de l’amarrage. Quelqu’un ne sachant pas qu’il y avait une autre équipe dans le trou à préféré la ranger là, la mettant hors d’eau en cas de crue.

Baudouin libère la corde et me la lance dans le puits que je remonte aux bloqueurs, heureux de pouvoir me réchauffer un peu.

Il ne nous reste plus qu’à récupérer le sac à dos avec les clef de la voiture et nos papiers et filer nous changer avant reprendre la route pour Grenoble. Mais , nous avons beau chercher, le sac à disparu !

Il est une ou deux heures du matin et dehors siffle une méchante tempête de neige. Nous nous extrayons du trou et prenons la route en direction du parking. La voiture de Baudouin est bien là, toute seule, recouverte de blanc. Un fol espoir qu’elle soit mal fermée, ou que nous puissions trouver une combine pour y entrer et nous changer de vêtements secs, est vite déçu. A travers une vitre essuyée, nous jetons un bref coup d’œil à nos chères doudounes inaccessibles. Il ne nous reste plus qu’à continuer notre chemin vers le village. Les combinaisons sont devenues craquantes, les doigts que nous essayons de protéger en les enfilant par la fermeture éclair de la combine entrouverte, gèlent, ainsi que les pieds dans des bottes qui font « floc-floc“ à chaque pas. Les rafales de neige ont depuis longtemps éteint nos frontales acétylène et les électriques aux piles fatiguées, ne sont plus que des lumignons.

Enfin les premières maisons, sans la moindre lumière. Nous n’osons pas aller frapper aux portes, n’étant pas certain qu’elles soient habitées. Un peu plus loin, un grand bâtiment et une porte-fenêtre éclairée au premier étage. Nous montons l’escalier du balcon et allons frapper à la vitre. Une fois, rien ne se passe, une seconde fois, plus fort, des pas hésitants…

Un homme en pyjama découvre deux aliens en combine jaune, boueux, couverts de neige, puants l’acétylène, grelottants.

Nous nous engouffrons dans la porte ouverte et lui racontons notre histoire. Heureusement, ici, on connait les spéléos et notre hôte, n’est pas trop surpris par notre tenue, mais pas particulièrement enchanté de notre visite d’autant plus qu’avec la chaleur retrouvée, de larges flaques d’eau boueuse se développent à nos pieds.

Nous avons frappé à la porte d’un centre de vacances. Notre homme est le veilleur de nuit. Soyons discrets, il ne faut pas réveiller les enfants.

Première chose, rassurer nos femmes que nous sommes bien sortis de notre trou ; ensuite organiser notre rapatriement à Grenoble. On nous prête un téléphone. Monique, la femme de Baudouin, n’a pas de voiture, mais a un double de clef de celle immobilisée dans la neige. Ma femme a sa voiture propre, mais nous habitons depuis peu à Saint Pierre de Chartreuse à 900m d’altitude. Un coup d’œil par la fenêtre : dehors, au moins 50 cm de neige. Elle en aurait pour une heure à pelleter rien que pour sortir sa voiture et il n’est pas sur qu’elle puisse passer le col de Porte non déneigé à cette heure. Refus, on n’a qu’à se débrouiller.

On dégouline de plus en plus sur le carrelage. Le gars qui nous a accueillis, ne se sent pas autorisé à nous héberger. Dernier recours, nous allions appeler les pompier, quand notre hôte forcé nous fait une proposition. Il nous prête sa voiture, une vieille 2cv, pour renter à Grenoble. Le brave homme ! Nous lui restituerons dès le lendemain en venant chercher la notre.

Nous voilà repartis. Le chauffage de la voiture, à fond, commence à sécher nos sous-combinaisons.

Sortis de Méaudre, la tempête de neige redouble. Dans le vallon qui conduit à Autrans, les pauvres essuie-glace de notre véhicule n’arrivent pas à évacuer la neige que le vent du nord nous jette contre le pare-brise. Les phares buttent sur un mur mouvant et hallucinant de flocons de neige. Nous sommes perdus au milieu d’une route dont nous ne distinguons plus les bords. Je renfile la combine jaune et marche devant pendant que Baudouin progresse laborieusement. Car à petite vitesse, sans élan, dans 15 ou 20 cm de neige, la brave 2cv cale à chaque instant.

Enfin nous gagnons le carrefour de la route de la Croix Perrin. Le chasse neige vient de passer. La forêt retrouvée, nous abrite du blizzard. Vers les 5h du matin nous sommes à Grenoble.

Dans l’après-midi, Baudouin ramène la voiture à son propriétaire et récupère la sienne. Il passe à la gendarmerie porter plainte pour le vol de nos affaires. Les gendarmes seront diligents et retrouveront notre sac dès le lendemain. En fait, un groupe de spéléos en initiation était passé dans le “Trou qui Souffle“ dans la journée. Comme nous, ils avaient entreposés leurs sacs dans l’entrée. A leur sortie, le responsable fermant la marche, avait emporté ce sac qui restait, pensant qu’il avait été oublié par quelqu’un de son groupe. Nous avons retiré notre plainte.

L’avalanche

Dernièrement, comme à chaque débit d’hiver, une brève à la télévision nous annonçait la mort de skieurs pris dans une avalanche. L’invité, un de mes anciens salariés, guide de montagne, devenu expert es risques naturels expliquait le fonctionnement des plaques à vent et la nécessité de s’équiper de DVA (Détecteurs de victimes d’Avalanches). A l’issue de sa pertinente intervention, une fois qu’il eut disparu de l’écran, le présentateur cru bon d’ajouter, en guise de conclusion, que l’on pouvait consulter des cartes de pentes sur le GÉOPORTAIL (site de l’IGN) et qu’en dessous de 30 degrés de pente le risque était négligeable ! Il est probable que ce dernier, peu féru en mesures d’angles, répétant une discussion préalable à l’émissions, confondait degrés et pourcentages.

Quoi qu’il en soit, cela me rappela une aventure vécue lors de mes débuts en ski de randonnée (1972) avec des amis du GUMS de Grenoble.

C’était au mois de décembre et la neige était encore rare. En raison de la brièveté des journées et d’un ciel maussade, le meneur du groupe avait choisi un court itinéraire dans les alpages faiblement pentus du Beaumont.

Nous étions une dizaine de jeunes.

Après avoir longuement porté les skis sur une route déneigée, nous rentrions, enfin, dans une combe largement ouverte, comportant suffisamment de neige pour chausser les skis.

La route s’élevait doucement en travers du versant et à peu près à une centaine de mètre du fond du talweg.

La neige, soufflée par le vent, était dure et mate et nos skis accrochaient mal sur cette croute qui de temps en temps se tassait avec un “pouf” inquiétant. C’est pour cette raison que le premier, le plus expérimenté, conscient du risque, nous avait demandé de garder une distance entre nous et de progresser préférentiellement sur la bande d’herbe qui affleurait au talus aval de la route.

La pente de l’ensemble du versant, débonnaire, ne dépassait pas 15 °.

Il eut un moment où l’herbe s’interrompit, et le premier puis le second, le troisième s’engagèrent sur un monde uniformément blanc, indécis dans le jour blanc.

J’étais dans les derniers, les skis encore sur l’herbe quand le paysage, devant moi, a, d’un coup, semblé doucement se gondoler puis glisser silencieusement vers le fond de la combe entrainant mes camarades. Persuadé qu’ayant, pour ma part, encore les pieds sur la terre ferme, je ne risquais rien, je concentrais mon attention à suivre l’évolution du phénomène devant moi. Je vis mes camarades être entrainés les uns après les autres et je tentais de suivre autant que possible leur trajectoire. C’est çà ce moment là que je sentis une irrésistible poussée me faucher au niveau des jambes et je me retrouvais couché voguant sur une plaque mouvante qui bientôt se fractura en de multiple boules. Je luttais pour surnager quand tout s’arrêta au fond du vallon. Mes compagnons, dont, par chance, aucun n’avait été enfouis se relevaient et commençaient à dégager skis, sacs et battons de la neige. Une grande zébrure, un peu sous la crête qui nous dominait, parcourait tout le versant : la ligne de décrochement de la plaque à vent.

ligne de décrochement d’une plaque de début d’hiver (Dévoluy)

Une fois rassemblés, comptés et remis de nos émotions, nous avons prudemment entrepris le retour vers la vallée.

En conclusion : nous nous en étions tiré à bon compte. Si la pente avait débouché sur une barre rocheuse, un ravin où la neige se serait entassée, ou toute autre configuration moins favorable, l’issue aurait pu être dramatique. De ce jour là est resté gravé dans ma mémoire pas mal d’indices annonçant la présence de ce piège à skieurs (ou raquetteurs) et la certitude que le phénomène peut se déclencher, même dans des pentes très modérées.

La configuration était probablement, ce jour-là, la suivante :

manteau neigeux peu épais dans l’ensemble (30 à 40 cm) ;

première neige reposant sur de l’herbe : pas de sous-couche ;

versant sud où le vent du nord avait déposé et durcit en surface la neige transportée depuis l’autre coté de la crête ;

temps froid et pas de réchauffement depuis la dernière chute de neige assez ancienne avec destruction des liaisons entre grains de la couche au contact du sol encore relativement chaud (neige à bille et herbe couchée constituant la surface de glissement).

Cuistot, tu dors …

En 1972 les spéleos du CAF de Grenoble, en collaboration avec ceux de Pau exploraient un gouffre très prometteur dans les Pyrénées, entre vallées d’Aspe et d’Ossau.

Nous remontions de la pointe terminale à -930 m de profondeur, en tirant de lourds sacs de matériel, dans un gouffre particulièrement difficile. Il y avait probablement plus de 24 h que nous étions sous terre et nous étions épuisés et morts de sommeil.

Cette année là, et ce fut pour nous la dernière, la remontée se faisait encore avec des échelles métalliques souples. La sécurité était assurée par un bloqueur qui suivait sur une corde installée en parallèle aux échelles. Pour faire une pose dans les grandes verticales, nous disposions d’un petit crochet au bout d’un courte longe que nous appelions “fifi“ et posions sur un barreau.

J’étais au pied du dernier grand puits et fermait la marche. Ces remontées, avec l’épuisement, devenaient de plus en plus longues et quand on était le dernier comme c’était le cas pour moi, ce jour là, l’attente avant de pouvoir empoigner à son tour les barreaux était interminable. Pour rajouter à l’inconfort du froid qui nous gagnait à travers nos combinaisons humides, nos éclairages (à acétylène) étaient vacillants, la réserve de carbure s’épuisant dans nos calebombes ; l’électrique de secours n’était guère plus vaillante.

Donc, je suis là au pied de la verticale tandis que Cuistot s’élève. Au début je tends la corde afin d’assurer un bon coulissement du bloqueur. Puis le poids de celle-ci aidant, je l’abandonne et vais me réfugier dans un recoin de roche à l’abri des embruns de la cascatelle. Le cliquetis des barreaux des échelles contre la paroi accompagne la progression de mon compagnon.

Immobile, je sombre vite, sans bien m’en rendre compte, dans un sommeil vaporeux peuplé de rêves fugaces.

Je ne sais pas au bout de combien de temps, le froid me réveille grelottant et ankylosé. L’obscurité m’entoure. Seuls la musique des gouttes d’eau qui s’écrasent au sol ou dans des flaques d’eau et le murmure d’un ruisselet occupent le silence.

Plus aucun bruit, au dessus de moi, dans le grand puits. Cuistot doit être sorti et dans mon sommeil je n’ai pas entendu son cri annonçant la libération des agrès. j’appelle, pas de réponse.

Du coup, j’attaque la lente montée, coupée d’arrêts “fifi“ tous les dix mètres. J’ai bien l’impression que le train d’échelles présente un ballant un peu anormal, mais fatigué comme je suis, je n’en tire aucune conclusion.

Arrivé, peut-être aux deux tiers de la montée, je distingue, au dessus de moi, dans le faisceau de mon électrique mourante, une masse sombre qui se balance doucement avec le mouvement que j’imprime aux échelles.

Cuistot !

Une angoisse terrible me serre, je penses tout de suite au pire. Je hurle. La masse bouge. Le léger claquement d’un frontale à acétylène que l’on rallume et une flamme vacillante sort la paroi de l’obscurité. « j’ai du m’endormir sur mon “fifi“». Au bout d’un long moment pour retrouver ses esprits, il entreprend de reprendre la montée. Mais mon poids sur les échelles plaque ces dernières contre le rocher. Il a du mal à empoigner les barreaux. Il faut absolument les libérer de ma charge. Vu mon état de fatigue, il est hors de question que je redescende. Alors je désescalade quelques barreaux et laisse le bloqueur transférer mon poids sur la corde. Cuistot reprend sa progression. Encore dix mètres et il atteint la margelle. Ouf, il est temps car pour moi, la position était très inconfortable : le bloqueur étant placé sur la ceinture du baudrier et sur le coté, celle-ci me sciait les côtes et me coupait la respiration.

Enfin, nous émergeons tous deux du gouffre. Il fait nuit. Les deux autres ne nous ont pas attendu et roupillent déjà dans leurs tentes.

Le barrage de Derbendi-Khan (Irak)

En 1992 et 1993, l’entreprise Hydrokarst, spécialisée en travaux spéciaux, est intervenue sur le barrage de Derbendi-Khan en Irak. J’étais du voyage.

Ce barrage, haut de 128 m est de type digue en enrochement avec noyau étanche, sur le même principe que celui de Serre Ponçon en France. Il retient un lac de 113 Km2 et de 3 milliards de m3.

Sa fonction première est de stocker de l’eau pour l’irrigation. A l’époque où nous sommes intervenus, il ne disposait que d’une petite centrale hydroélectrique pour l’alimentation locale.

Dans les année précédentes, un glissement de terrain en rive droite avait légèrement endommagé les installations de prise d’eau et nous intervenions en sous traitant de SOGREAH, notamment pour purger une falaise (1992) et évaluer les éventuels dégâts dans la structure interne du barrage (1993).

Juin 1992 :

En 1992, le régime de Sadam Hussein est en guerre avec les kurdes et le barrage se situe justement à la limite du Kurdistan.

Après un long vol depuis Paris, nous arrivons de nuit à Bagdad. Venant ici pour la première fois je suis impressionné par la majesté du bâtiment de l’aéroport et toutes ses lumières, conçu, nous dira-t-on, par un célèbre architecte français.

Nous sommes accueillis en zone internationale par Ali, qui sera notre mentor, interprète et guide les premiers jours. Il nous pilote dans les démarches avec la douane et les autorités policières locales. Première surprise, on nous confisque nos passeports pour les remplacer par des laisser-passer décrivant en arabe et en anglais notre mission. On nous les rendra à notre retour si l’ingénieur en chef du barrage atteste que celle-ci a bien été terminée ! Selon Ali, tout écart serait sanctionné.

Au passage, la douane (ou la police) nous confisque aussi nos précieux (et couteux) talkie-walkie (au cas où on serait des espions !) qui devaient permettre des liaisons faciles dans les travaux en falaise.

Les démarches terminées, direction l’hôtel en taxi. Tout étant parfaitement organisé par Ali. Après une demi-heure d’autoroute, nous découvrons Bagdad, de nuit, et ses grandes avenues. Pour le moment nous sommes plutôt pressés d’aller nous coucher.

L’hôtel, de classe internationale, est de construction récente et moderne.

Petite anecdote : dans l’ascenseur, le liftier nous fait des propositions. Voulez vous des femmes pour la nuit ? Ou, devant notre absence de réponse, de jeunes garçons ? Pour voir, Pierre fait semblant d’être intéressé. Ali intervient furieux, chasse le bonhomme et nous avons droit à un sermon de première classe : Nous sommes d’affreux occidentaux dépravés, les irakiens ne sont pas comme ça ! Pierre s’explique, c’était juste par curiosité pour voir jusqu’où cette personne allait aller. Ali se calme et nous explique qu’ici, il faut se méfier de tout le monde. Il se pourrait qu’il s’agisse d’un agent de la police et une réponse positive nous aurait directement envoyé dans les geôles de Sadam.

Le lendemain matin, nous découvrons Bagdad, du moins son centre moderne :

de grandes avenues, bordées d’immeubles neufs, propres et bien entretenus. Rien d’une ville orientale comme j’en avais connu en Turquie ou au Maroc.

Nous allons à la banque pour changer un peu d’argent. Surprise, des femmes travaillent ici, non voilées, en proportion non négligeable. Par contre, pas d’écrans, pas d’ordinateurs. Tout se fait calculette, papier et stylo à la main.

Nous limitons notre change au minimum nécessaire, car le dinard local ne peut être reconverti en francs.

Pour cette fois, nous n’aurons pas l’occasion de visiter plus la ville. Le jour même, un taxi va nous conduire à Derbendi-khan. Nous traversons la banlieue Est de Bagdad, morne paysage, desséché où s’élèvent les fumées d’innombrables briqueteries et cimenteries.

Progressivement, nous passons à une campagne très plate avec de rares collines dont certaines sont probablement d’antiques citées réduites à des tas d’argile.

Les villages traditionnels en brique de terre et toits plats sont en cours de reconstruction en dur. De grands panneaux en arabe et en anglais incitent les habitants à construire moderne et durable. L’Etat fournit les presses à parpaing que l’on peut voir un peu partout.

Pendant quelques kilomètres, nous accompagnons un train tiré par une superbe locomotive à vapeur peinte de couleurs vives, jusqu’à ce qu’un passage à niveau ne nous immobilise et que l’on la perde de vue.

Enfin, des collines, puis des montagne pelées apparaissent sur l’horizon. La petite ville de Derbendi-khan se niche au pied des premiers contreforts de la chaîne des monts Zagros.

La chaleur est forte, mais sèche, supportable. La première chose que Pierre (qui est déjà venu ici l’année précédente) m’apprendra : « ne touche jamais une barre de fer ou un outil à main nue, sinon tu finira à l’hôpital! » Nous sommes logés dans un petit hôtel au tenancier sympathique. Une maison traditionnelle et fraiche. Un jour, il nous fera une énorme carpe du lac rôtie. Nous découvrons au petits déjeuners de vrais jus d’orange et des pains plats tous chauds sortis du four que l’on fend en deux pour y glisser de la confiture (d’orange, bien sur!).

Mais nous ne sommes pas là pour faire du tourisme et dès 6 h du matin nous sommes sur le chantier.

Notre tâche consiste à purger la falaise rive droite du barrage des pierres et blocs instables. Pendus à des cordes, nous jouons de la barre à mine.

A nos pieds, pas tout à fait à cause des pierres que nous décrochons, une entreprise allemande réalise des forages horizontaux très profonds pour placer des ancrages censés arriver à stabiliser le glissement rocheux qui affecte cette rive.

Nous travaillons à la corde le matin et le soir quand le soleil n’est pas trop violent. Le reste de la journée est consacrée à divers travaux sur le barrage.

Nous sommes aidés par des ouvriers kurdes prêtés par l’organisation du barrage. Impossible de les convertir à nos techniques de corde sécurisées. Il nous apportent plus de soucis qu’une réelle aide. Dès que nous avons le dos tourné, les longes et les baudriers tombent.

Mais voilà que depuis un bon moment, je m’échine sur un gros bloc qui semble tout près de tomber, mais refuse obstinément de décoller. Ali (pour nous, ils s’appellent tous Ali) me regarde du pied de la falaise. Me hèle, et monte prestement jusqu’à moi sans assurance. Il me pousse un peu et « chouf » (regarde) me montre comment faire. Alors que je tire sur la barre à mine introduite dans la fissure, il y glisse un petit caillou. A chaque fois que je reprend mon effort, un brindille permet de pousser le cailloux un peu plus loin. Bientôt un plus gros cailloux vient le remplacer. Et ainsi de suite. Au bout d’un quart d’heure d’effort, dans un craquement, le bloc se détache et dévale la pente. Ali ri, fier de sa technique.

Les kurdes sont en guerre contre le gouvernement de Sadam. L’armée est présente dans Derbendi-Khan et sur le barrage. Ce qui n’est pas pour nous rassurer. La nuit, nous entendons des tirs sporadiques. Un soir, en revenant du chantier, grand émoi dans le village ; un attentat à la grenade a eu lieu à la poste.

Le matin, nous voyons certains de nos ouvriers kurdes arriver fatigués et somnolents. Un “Ali“ nous donnera naïvement l’explication. Du haut de la falaise, il fait semblant de tirer avec un fusil sur les soldats en bas. Bien-sur, nous garderont le secret.

Un jour de congé (le jour), nous entreprenons d’aller à Souleimaniye. Nous empruntons un véhicule de l’entreprise et nous présentons au check-point qui est à l’entrée du tunnel sur la route principale. Miracle, on nous laisse passer. Soixante dix kilomètres sur une route encombrée de véhicules de tous genres.

La ville ne m’a pas laissée de souvenirs particuliers.

Dans le souk, Pierre se fait tailler en souvenir un costume kurde traditionnel. Pour ma par j’achèterais une jolie gandoura brodée de fils d’or.

Au retour, on se fait gronder par les militaires. Nous avons été imprudents. La région ne serait pas sécurisée et suite à l’enlèvement un ou deux ans avant d’ingénieurs de SOGREAH par les résistants kurdes, le gouvernement craint plus que tout ce genre d’incident.

Le chantier se termine et nous devons le quitter. Avant de partir, nous marquons les blocs menaçants avec de la peinture. Les militaires nous ont promis de les faire sauter après notre départ.

Je ne sais pas s’il l’ont fait, mais nous avons appris quelques temps plus tard qu’un de ces blocs s’est détaché tout seul et est venu écraser la baraque de chantier des allemands, heureusement sans victimes.

Retour à Bagdad, mais l’administration qui doit signer notre autorisation d’envol est paperassière et lente. « to-morow morning, Mister ».

Vieille ville.

Nous en profitons pour visiter la ville et surtout le prodigieux iraki-museum où l’on pénètre entre deux imposants lions de brique couchés.

Le musée comportait deux sections principales. L’une sur la civilisation mésopotamienne, très riche de vases, statues et statuettes en argile, colorées, souvent très libertaires, voire érotiques.

L’autre, consacrée à l’art islamique où la représentation humaine et des animaux est proscrite. Ne restent plus que des émaux, des motifs floraux et des calligraphies. Bien que tout cela soit très beau, on se dit « quelle régression ! ».

Une autre journée est consacrée à faire des emplettes de souvenir avec les dinards irakiens qui nous ont été versés sur place et que l’on ne peut changer. Nous somme éblouis par les bijouteries où l’or et les pierres précieuses ruissellent à flot, notamment dans des parures pour les femmes.

Pour ma part, réunissant toute ma petite cagnotte j’arrive à marchander, pour ma femme, un petit médaillon en or orné d’émaux représentant une fleur.

Ce soir là nous rentrons à la nuit et aucun taxi n’accepte de nous conduire au-delà de la place Ali-Baba. Problème, si nous avons bien l’adresse de la villa louée par SOGREAH, nous nous perdons dans des rues perpendiculaires et tracées au cordeau, se ressemblant toutes. Ces dernières ne portent pas de noms, mais seulement des nombres (à l’américaine) et écrits en arabe. Heureusement, Jean Claude, sur le chantier, s’était amusé à apprendre les chiffres arabes. Cela nous sauvera.

Finalement, notre billet de retour est validé et nous récupérons, mêmes, nos talkies soigneusement conservés par la douane de l’aéroport.

Novembre 1993

Nous voilà de retour.

L’ambiance a bien changé. On est en pleine guerre Irak-Iran.

En ville, à Bagdad, plus de magnifiques parures en vitrine des bijoutiers. Le gouvernement à réquisitionné tout l’or des “patriotes“ pour soutenir l’effort de guerre.

Autour de Bagdad, des centaines de chars sont enterrés au bord des canaux d’irrigation. Seules leurs tourelles dépassent de tumulus de terre.

A Derbendi-Khan, déception, plus de petit hôtel sympathique. Sois-disant pour notre sécurité nous sommes logés dans des algécos dans un camp de chantier organisé par les allemands. Repas pris à la cantine, nourriture européenne insipide et banale (tout importé d’Allemagne).

Les mobil-homes sont mal isolés et la clim défaillante. Bien qu’il fasse moins chaud qu’en juin de l’année précédente, nous avons du mal à nous endormir le soir à cause de la chaleur et du vacarme d’innombrables crapaud refugiés sous ces structures.

A la petit guégerre, somme toute bon enfant, avec les résistants kurdes, s’est substituée une lourde troupe sur les dents. En effet la frontière avec l’Iran est située à quelques dizaines de kilomètres dans les montagnes.

Deux postes de DCA sont installés sur le barrage et le site grouille de militaires. De temps en temps, un avion iranien vient semer le trouble en survolant le barrage.

Cette année, notre mission consiste à évaluer l’état des structures enterrées du barrage. Cela nous arrange bien, nous serons, au moins aux heures de travail, à l’abri d’un éventuel bombardement.

La pièce maîtresse du barrage sur laquelle nous travaillons est le dispositif de vidange constitué de vannes sur un ilot au sommet du barrage, de deux tubes parallèles de 5 m de diamètre incliné à 45 ° et d’une section horizontale qui finit sur deux énormes robinets dit “jets creux“.

Un jet creux

En fait, c’est le principe de votre lance d’arrosage, mais en beaucoup plus grand.

Il s’agit de vérifier l’épaisseur et la qualité des bétons par une méthode géophysique. De la sismique réfraction à petite échelle. La difficulté est d’accéder à toute la périphérie du tube.

Pour cela, Pierre a conçu un chariot équipé d’échelles qui vont permettre d’accéder, 5 m plus haut, à la voute. Le chariot descend progressivement dans la galerie inclinée retenu par un câble et un “tire-fort“. l’opérateur, perché en haut de l’échelle, manipule son appareil, frappant le béton avec un marteau pour générer l’onde sismique.

Si les jets-creux, grands ouverts, peuvent permettre le passage d’un homme, il est hors de question d’y faire passer une pièce métallique d’une certaine importance.

Le seul accès possible est un puits de 70 m de haut et de 1 m de diamètre qui sert d’évent lors du remplissage de la galerie. Toutes les pièces du chariot devront passer par là au bout d’une corde et celui-ci être assemblé au pied, juste derrière la vanne.

Pour mieux comprendre la disposition des lieux, voici une petite explication sur le fonctionnement du système.

Les deux tubes servent à délivrer de l’eau dans la rivière pour l’irrigation de la plaine de Mésopotamie.

Quand on veut fermer un tube, on va d’abord fermer son jet-creux. La galerie va se mettre en pression en équilibre avec la retenue. On peut alors descendre, à l’aide d’un pont roulant, l’énorme vanne devant l’ouverture à 80 m sous la surface. On ouvre à nouveau le jet creux et la pression vient plaquer la vanne contre l’ouvrage en béton, assurant l’étanchéité.

Pour ouvrir à nouveau, on ferme d’abord le jet-creux. Puis on ouvre sur la vanne en place une vanette qui va permettre de remplir progressivement la galerie. L’évent sert alors à évacuer l’air. Quand la galerie est pleine la pression est en équilibre de part et d’autre de la vanne que l’on peut alors remonter à la surface.

A gauche, une vanne levée.

Une de nos grandes peur lorsque nous travaillions dans la galerie était qu’un bombardement iranien intervienne, endommage la digue, et que le personnel du barrage entreprenne de lever la vanne, en dessous de laquelle nous nous trouvions afin de faire baisser le niveau du plan d’eau.

Pour parer à cette sinistre éventualité Pierre avait dérobé les clefs du local de commande et retiré tous les fusibles.

Nous accédons chaque jour à la galerie par le jet-creux, puis remontons la galerie inclinée en s’assurant avec des cordes. Nous avons tenté d’initier nos auxiliaires kurdes au maniement des longes et bloqueurs, mais dès que nous avons le dos tourné les bloqueurs sont enlevés et la progression se fait corde à la main. Mains nues bien-sur !

Le chariot dans la galerie.

Cette insouciance nous a valu quelques petits accidents.

Dans la grande galerie, une lame d’eau gicle d’une mince fissure du béton et fouette furieusement nos bottes quand nous passons au travers. Un de nos ouvriers à soif et ne trouve pas mieux que de tendre les mains pour collecter l’eau. Mais avec de l’ordre de 10 bars de pression, il ressort avec les mains ensanglantées.

Un autre jour, nous remontons à la corde de lourdes pièces du chariot dans le puits de 70 m. Pour cela nous avons mis en place un renvoi de corde avec des bloqueurs en sécurité. Nos gars tirent sur la corde avec des poignées autoblocantes. La manœuvre semble bien comprise et la charge commence à remonter régulièrement le puits au rythme d’un chant local.

Autre chose, je ne sais plus quoi, attire ailleurs notre attention. D’un coup des hurlements et un grand bruit sourd nous ramènent au puits. Les kurdes, ont enlevé la sécurité et abandonné les poignées pour prendre la corde à mains nues. Sous la charge, probablement plus de 100 Kg, la corde leur a échappé. Ils ont essayé de la rattraper et se sont gravement brulés aux mains.

A chaque fois, Pierre est convoqué au village pour se faire sermonner par une femme médecin irakienne. Nous sommes d’affreux capitalistes qui exploitent de pauvres prolétaires sans se soucier de leur sécurité. Nous sommes menacés d’un rapport envoyé aux autorités supérieures.

A propos, nous avons notre propre médecin au camp : une polonaise, la seule femme parmi une centaine d’hommes. Elle n’aime pas trop les allemands, elle parle un peu français et nous rejoint quelquefois, le soir au bord de la piscine.

Le soir, au bord de la piscine.

Un autre jour, une autre mission nous est confiée. Aller photographier par l’intérieur une vanne (robinet creux) qui commande l’arrivé d’eau à une des deux turbines hydroélectriques.

La conduite forcé fait 50 cm de diamètre. Pour des spéléos comme nous le sommes tous, c’est jouable. Pierre et moi, nous chargeons de cette inspection. La progression commence en rampant dans un tuyau horizontal. Pas de problème. Mais un peu avant la vanne , il y a un coude et la conduite plonge sur quelques mètres à 45°. Pierre est devant. Bien sur dans un tube aussi étroit pas possible de se croiser ou de se retourner. Donc c’est lui qui va devoir y aller la tête en bas. Je l’assure avec une corde, dont il aura de toute façon besoin pour remonter. l’amarrage ? c’est moi bloqué en opposition dans le tube. L’ambiance est des plus angoissantes, on s’entend à peine avec le grondement et les vibrations de l’autre turbine en fonctionnement. Finalement, il fait ses photos, mais maintenant, il faut remonter, toujours la tête en bas. Je tire de toutes mes forces pendant qu’il gigote de son mieux. Enfin ,il passe le coude. Retour en marche arrière jusqu’à la grande galerie. Délivrance !

Notre mission terminée, il est convenu que je rentres le premier en France. Pierre et Jean Claude vont rester quelques jours de plus à Bagdad pour organiser le retour du matériel.

Pierre doit me ramener en voiture pour prendre l‘avion le soir. Au premier poste de contrôle rencontré, nous sommes arrêtés : la route directe est interdite pour des raisons militaires. Pierre ne l’entend pas de cette oreille, il discute et finalement on nous laisse passer. Cent Kilomètres plus loin, nouveau check-point. Là, un officier est intraitable. Trop dangereux, il y aurait des combats. Il faut passer par Mossoul, un détour de plusieurs centaines de kilomètres. Nous devons nous résigner à faire demi-tour. De Mossoul, pressés, nous n’aurons pas vu grand chose, hors une immense statue de Sadam sur un rondpoint et, ce qui m’a choqué, alors que nous étions arrêtés à un feux rouge, des gamins dans une cour d’école qui défilaient au pas avec un fusil en bois sur l’épaule sous la direction de l’institutrice.

Retour en France. L’avion descend sur Genève. Il neige, aucune visibilité ; par le hublot, je vois les flocons qui défilent. Un choc, puis des lumières, nous sommes posés.

Je rapporte l’appareil de géophysique. Problème à la douane française. Les papiers nécessaires n’ont pas été faits. On me le confisque ! Tant pis, SOGREAH se débrouillera plus tard pour le récupérer.

Iseye

Le récit qui suit relate les explorations du Spéléo-Groupe du Club Alpin Français de Grenoble sur le massif Pyrénéen d’Isèye situé entre les vallées d’Aspe et d’Ossau dans les années 1971 à 1975.

I – EN PRÉAMBULE

LE GOUFFRE DU CAMBOU DE LIARD

par Bruno TALOUR

1970

Au cours de l’été 1970, les membres de la Société de Spéléologie et de Préhistoire des Pyrénées 0ccidentales ( S.S.P.P.0.) prospectent les lapiez du Cambou de Liard, non loin du col d’Iseye, entre les vallées d’Aspe et d’0ssau. Tout près du fond de l’oule glaciaire, une doline remplie de neige laisse un passage bas sur son versant Nord. Un courant d’air notable en souffle. Découvert en début de camps, le gouffre est descendu en plusieurs pointes jusque vers -400 m, au début d’un étroit méandre. Faute de suffisamment de matériel, et leur camp tirant à sa fin, les Palois sont obligés de déséquiper le gouffre sans aller plus bas. Au début de l’année 1971, René CABILLE, membre de la S.S.P.P.0., effectue un stage professionnel à Grenoble. Il prend alors contact avec un club spéléo local : les Spéléologues Grenoblois du Club Alpin Français et participe à un certain nombre de leurs sorties. Il n’est pas sans parler du grand gouffre que son club vient de découvrir au pied du Permayou. De fil en aiguille, l’idée d’une coopération s’installe, et, c’est ainsi que les Palois invitèrent les grenoblois à participer à l’exploration du gouffre du Cambou de Liard au cours de l’été 1971.

1971

À partir du 15 juillet le camp des palois est installé dans le cirque du Cambou de Liard . Les tentes se dressent sur une belle pelouse, parfaitement horizontale ou jase un ruisseau, contrastant avec le désert minéral et tourmenté des lapiez alentours. Ayant trouvé un nouveau gouffre à proximité : Le gouffre du Petit Coin, ils l’explorèrent jusque vers -250 m, puis retirèrent leur matériel pour le mettre dans le gouffre du Cambou de Liard. Le 2 Août, quand les grenoblois arrivent, les palois viennent de dépasser leur terminus de l’année précédente et d’atteindre -520 m dans le méandre.Dès le 4 Août, les grenoblois poursuivent l’exploration en équipes mixtes avec les palois.La cote -520 m est atteinte, le 5 Août : -620 m , le 9 août : -660 m , le 10 Août :-710 m. “Pour un observateur restant en surface, l’activité au camps n’était pas débordante, l’équipe au fond ne faisait parler d’elle qu’au moment du passage à -400 m, marquant la fin de la ligne téléphonique. Quand aux- spéléos de surface leur unique soucis était de bien s’empiffrer et de dormir. Pour le spéléo, par contre, la vie était toute différente de cet aspect superficiel. Il s’établi assez vite un certain rythme fondé entre l’activité incessante et parfois épuisante dans le gouffre et le repos réparateur ou les muscles se détendent et le corps se réchauffe, rythme lent et binaire ,….., opposition de la brûlure du soleil et de la morsure de l’eau glacée ; impression vague de somnolence et de bien-être, quand le duvet vient remplacer la combinaison, révolte de tout l’être quand, dans le trou, l’échelle passe sous la douche “ (Baudouin LISMONDE, Bull. S.G.C.A.F, 1971) Le 11 août , Ils atteignent -780 m dans une dernière pointe et déséquipent. Nous laisserons Baudouin raconter cet épisode : “La dernière pointe est restée gravée dans mon esprit comme particulièrement exaltante. Nous étions descendu à trois : Jean OZANZ, Eric DELAITRE et moi, poursuivre au maximum l’exploration du gouffre et commencer le déséquipement car notre séjour arrivait à sa fin. Les puits avaient été “dévalés” les uns après les autres et nous étions arrivés au terminus de la pointe précédente, au pied d’un magnifique puits de 60 m.Un canyon de plus de 30 m de hauteur s’était ouvert devant nous. Fini les méandres étroits et les passages ou l’on passe accroupi ; le gouffre semblait avoir baissé les armes. L’excitation de la première nous avait saisis et donné des ailes. Nos cris dominaient le vacarme du torrent. Nous nous sentions en grande forme, et c’est sans hésitation que la descente de plusieurs cascades en escalade libre fut entreprise. Les puits qui se présentaient au fur et à mesure étaient équipés par chacun d’entre nous.À mesure que le gouffre s’approfondissait et que l’éloignement se creusait, notre matériel s’amenuisait, ce qui nous contraignit à mettre fin à notre progression.La remontée fut longue à cause de la topographie et du déséquipement, mais nous étions heureux, nous avions atteint la cote -770 m et le gouffre continuait. “Ca continue !” Cette exclamation pourrait âtre le cri de ralliement des spéléologues, à chaque détour de galerie, un gouffre peut de fermer et celui qui aborde le premier un endroit qui sent la fin, ne peut s’empècher de crier son soulagement quant-il aperçoit la suite. Derrière lui les visages s’éclairent … ( La Montagne et Alpinisme n°4/1976) Le gouffre continuait! il s’agissait maintenant d’organiser une grande expédition pour l’été 1972. Il fut convenu que les palois s’occuperaient de l’intendance et les grenoblois du matériel. Le gouffre permettant de grands espoirs, il fut fait appel à un certain nombre de fabricants de matériel et de produits alimentaires qui dotèrent généreusement 1’expédition. Dans l’hiver 1972, je m’inscrivait au S.G.C.A.F, et étais invité au camp de l’été. A la pentecôte 1972 , au cours d’une réunion à Montpellier avec les palois, nous fixons les derniers points de l’organisation du camp.

II – L’EXPÉDITION 1972

Les automobilistes qui, ce 15 juillet 1972, abordent le premier virage de la route du col du Somport, à la sortie de Laruns ralentissent légèrement pour regarder un jeune barbu assis sur un invraisemblable bardas et qui tend le pouce. Harassé par une journée de train, affamé, un peu désabusé par tant de refus, je fais du stop sans conviction. Un grand carton porte écris au feutre noir : SPÉLÉO, EXPÉDITION ISEYE 72. Enfin, une fourgonnette s’arrête, Le conducteur, grand, costaux, fin collier brun, me demande si je ne suis pas le grenoblois qu’ils attendaient et ne présente ses amis palois avec lesquels j’avais rendez-vous à Iseye. Je monte et m’assied sur les sacs de pommes de terre , après avoir casé tant bien que mal mes impédimentas. On m’explique,avec force accent, que le camp a bien faillit ne pas avoir eu lieu à cause de l’indécision de certains. En tous cas c’est parti, le ravitaillement monte. Un arrêt à la centrale de Miègebat, nous permet de trier des vivres et du matériel entreposé ici grâce à la bienveillance des ingénieurs de la S.N.C.F.

Au fond de la vallée, le camp de base de Razies

Nous repartons. La fourgonnette quitte brusquement la nationale sur la droite et s’engage sur une route étroite et défoncée, Pierrot passe la première et la guimbarde, rageusement, attaque la côte, ricoche d’un bord à l’autre du chemin dans un jet de poussière et de cailloux s’essouffle et finit par s’immobiliser non loin du sommet. Nous déchargeons et le conducteur ramène son engin à un endroit un petit peu plus plat afin de faire demi-tour et de le garer. En plusieurs rotations, nous portons le matériel, non loin de là dans un cayolard à moitié ruiné ; au milieu d’une prairie aux hautes herbes.

Le cayolar (cabane) et les tentes du camp de base de Raziès.

L’endroit n’est pas idéal pour un lieux de camp. Dans la journée, la chaleur y est torride et les mouches et les taons nous harcèlent, la nuit l’endroit est humide et glacial. Néanmoins nos tentes s’élèvent l’une après l’autre dans la prairie de Razies aux rares endroit pas trop marécageux, ni trop en pente. Avec l’arrivée de nouveaux participants, palois et grenoblois, de jour en jour, l’activité devient plus fébrile, sous la rude férule et les coups de gueule de Pierrot, militaire de carrière, les portages s’organisent. Il s’agit de déménager près de deux tonnes de matériel et de ravitaillement, en un premier temps à la cabane Laiterine à 1700 m d’altitude, et ensuite de transporter le tout par dessus le col d’Iseye jusqu’au cirque du Cambou de Liard, à 2000 m d’altitude , non loin du gouffre que nous voulons explorer.

Bâtage des ânes.

Hier soir, nos amis palois ont amené quelques ânes et mules empruntés aux bergers du secteur. Ce matin, sous un soleil déjà haut, impitoyablement harcelés par les moustiques et les taons, hommes et bêtes s’agitent autour de la cabane de Raziès. Car ce n’est pas une mince affaire que de bâter une dizaine d’ânes, tous plus retords les uns que les autres, lorsque l’on n’est pas leur maître! A peine a t’on le dos tourné qu’il s’en trouve un qui se frotte contre le mur de la cabane, ou contre un arbre, pour faire tomber sa charge. Et Dieu sait si celles-ci ont déjà bien tendance à passer toutes seules sous le ventre de l’animal!

La pittoresque caravane s’ébranle, les uns après les autres, les ânes accompagnés chacun d’un cornac muni lui aussi d’un bon sac à dos, passent un à un sur le petit pont.

Peu chargées, les bêtes avancent vite et nous avons du mal à les suivre. Jean a des ennuis avec la sienne, qui après s’être frottée à tous les arbres qu’elle a rencontré, le regarde l’air goguenard, son paquetage sous le ventre. À plusieurs, nous redressons la charge tandis que l’animal cherche à mordre et à ruer. La traversée d’un torrent nous pose quelques problèmes, l’un tire la bête apeurée, et l’autre tape dessus avec une trique.

Enfin, nous débouchons dans les estives et, après avoir traversé le troupeau de génisses, arrivons à la cabane Laiterine plus fatigués que nos montures à force d’aller et de venir au long de la caravane.

A l’intérieur du cayolard, dans un coin, l’amas de notre matériel commence à devenir impressionnant. Tandis que quelques uns descendent les bidets, nous montons nos tente à proximité. Le brouillard se déverse par dessus le col et nous nous réfugions à l’intérieur pour manger.

Jacques, le berger est un personnage! Sale, crasseux, Ivre à partir de dix heures du matin, il ne s’occupe guère de ses bêtes qui paissent librement dans la montagne.

Son cayolard, bien que d’une construction soignée pour la région, est aménagé des plus rudimentairement. Dans une extrémité de la cabane, un radier de ciment couvert d’un peu de paille lui sert de couche, le reste du sol est en terre battue. Il ne possède aucun autre mobilier qu’un camping gaz et quelques gamelles. Le soir, je trouve ma tente déchirée par une vache, j’en suis quitte pour coucher avec Jacques dans le cayolard sur la paille et la vermine qui ne manque pas de grouiller.

Col d’Isèye.

Les portages s’éternisant en raison de la grande quantité de matériel ; notre équipe est chargée de commencer le plus vite possible l’équipement du gouffre. Aussi, allons nous monter ce matin notre matériel personnel : tentes, duvets et un minimum de cordes et d’échelles. Les scouts de Laramindi nous aiderons pour le portage. La montée,au col d’Iséye commence dans la prairie de Laiterine, le col n’est pas très éloigné et trois quarts d’heure plus tard, nous remontons avec précautions le petit névé qui encombre encore le versant Est du col.

La Marère.

Une halte nous permet de contempler le paysage commenté par Albert, en verve, comme toujours. A notre gauche, l’arête monte vers le pic Permayou qui sépare les cirques glaciaires du Liet et du Liard. Viennent ensuite les lapies du Liard, ou s’ouvre le gouffre, puis le pic du Ronglet dont les couches calcaire retombent à 50° sur la vallée de la Berthe, la vallée d’Aspe et au fond la crête de la Pierre Saint Martin, haut lieu spéléologique. A notre droite la Marère nous domine.

Le sentier traverse à flanc pour gagner les lapies

Péniblement, à cause de nos lourdes charges, nous cheminons de bloc en bloc, de lame en dalle, escaladant de petites barres rocheuses, au fond d’un couloir, ancien lit du ruisseau, pour déboucher au bout d’une heure et demi dans le cirque herbu du Liard.

La neige occupe encore le pied des barres rocheuses et le ruisseau coule abondamment avant de se perdre dans les fissures du calcaire. Le cirque présente un fond parfaitement plat, contrastant avec les lapiez environnants et est fermé au Sud par un ressaut de roches métamorphiques du paléozoïque. C’est grâce à ce massif imperméable que l’eau du ruisseau parvient jusqu’ici. En dehors de ce cirque, il n’y a d’eau nulle part sur le lapiaz, car elle est immédiatement absorbée par les multiples fissures du calcaire.

Nous posons nos sacs et Jean nous emmène voir l’entrée du gouffre. Une doline d’effondrement est presque remplie de neige à ras bord, mais sur son coté aval, un courant d’air a maintenu une ouverture. Il faut descendre en opposition entre neige et rocher, pour atteindre un laminoir incliné qui à la limite du jour débouche sur un puits de cinquante mètres,

Notre première visite s’arrêtera là pour aujourd’hui et nous retournerons au camps monter nos tentes.

Dès le lendemain ( 20 juillet ), Jean et moi partons pour équiper le gouffre jusqu’à -85 m. Ne connaissant pas la cavité, je laisse Jean diriger les opérations. Au sommet du puits de 50 m, il faut placer les agrès suffisamment loin de la paroi pour qu’ils frottent au minimum sur la roche, très abrasive. Nous cherchons longuement la meilleure solution. Néanmoins, un fractionnement devra être placé quelques mètres plus bas. Enfin, nous descendons le puits en rappel. L’étroite fissure du départ va en s’élargissant, après un palier à 10 m du fond, on tourne à droite autour d’un éperon pour déboucher dans une petite salle constituée par la base du puits. Jean m’attend et, ensemble, nous descendons un court méandre en escalade. Il nous faut maintenant équiper un ressaut de 6 m. Un puits de 22 n débouche au sommet d’une petite salle ou nous atterrissons au bout de notre matériel, entre nos pieds, une fente étroite plonge à la verticale. Nous plantons les spits d’amarrage et remontons. Le 21, Baudouin et “Cuisto” atteignent -200 m, après avoir équipé le P10 qui nous avait arrêté.

Le 22, avec Jean, nous franchissons le premier méandre, étroit et lisse, creusé dans la roche noire. Il débouche au sommet d’un vaste puits de 40 m pas tout à fait vertical. Là aussi l’équipement pose problème. Un grand anneau de corde est passé autour d’un becquet et nous permettra d’éloigner la corde. Le froid a une curieuse action sur Jean, qui mesure ses gestes et agit comme dans un film au ralentit. Le puits est noir et sinistre, une cascatelle en rafraîchit désagréablement la descente, et encore plus la remontée. Nous équipons encore un ressaut, Baudouin et Albert nous croisent alors que nous peinons sur les échelles. Ils vont équiper une série de ressauts appelés : puits de 50 m, ils atteindront ainsi la cote -390 m. La remontée du premier méandre demande en certains points des efforts violents pour se bloquer en opposition et nous sortons bien fatigués.

Dans le méandre.

Le 24, Baudouin et Jean s’arrêtent à – 470 m, les mêmes atteignent -530 m le 28, J’arrive à la même cote avec Louis le 1er août en rééquipant quelques passages et en portant deux sacs au terminus.Pour la première fois, j’aborde le grand méandre. Ici , la roche brune est gréseuse et extrêmement adhérente. Nous partons en opposition sur une banquette, le sac entre les jambes … mais il faut bientôt se baisser pour franchir une étroiture et gagner une petite salle ou tombe une cascatelle. Le ruisseau jase sur son lit de graviers. Mais voila que les hautes parois se ressèrent et ne sont plus distantes que de trente centimètres. La progression s’effectue alors de coté, tel un pharaon des bas reliefs égyptiens, la combinaison de plastique raclant la roche, les pieds dans le ruisseau. Par moment, il faut monter en opposition pour chercher un passage un peu plus large, on trouve de place en place de petites niches accueillantes, élargissements ventrus dans un virage du méandre, décorées par quelques “macaronis” ou de rares concrétions excentriques qui pendent de la concavité. Le méandre déroule ainsi sur 300 m son invraisemblable lacis, arrivant par place à se refermer sur lui-même. 0n débouche alors à hauteur par une lucarne dans l’aval. 

La pente du fond est régulière , coupée par endroits de petits ressauts ne dépassant pas quelques mètres et qui, pour la plus-part, se franchissent en escalade.Si le méandre est étroit, sa hauteur, par contre est considérable, nous sommes montés en opposition, à la recherche d’un éventuel passage supérieur plus vaste, sur plus de 50 m sans voir les plafonds. Alors que j’attends Louis au bord du “Grand puits” qui marque la fin du méandre, j’entends, se surimposant au gazouillis tranquille du ruisseau, le raclement sourd de sa combinaison sur la roche, ponctué de temps à autre d’un juron étouffé. Voila qu’une tache de lumière colore une avancée de la roche, disparait, revient dans un creux, illumine un bec et s’avance dans un halo qui grossit autour d’une silhouette jaune. ” Le méandre est fini.., ça va ? – oui .., -un peu crevant ce méandre!”

Nous repartons. A -530 m, Louis qui n’était jusqu’alors jamais descendu à plus de 100 m de profondeur dans ses gouffres du Béarn est impressionné. Il perd le moral et me demande tout les cinq minutes combien il reste de puits à remonter. La réponse est une longue litanie qui finit par : ” et le P5O d’entrée” ; obstacle qui commence à être redouté en raison de la profondeur qui croit d’une pointe à l’autre. Louis sort épuisé et ne redescendra plus dans le gouffre, persuadé, malgré sa robuste constitution, que ce genre de trou n’est pas fait pour lui. Le premier août, cinq ardéchois et cinq grenoblois arrivent au camps. Depuis le 20 Juillet nous n’étions guère plus de quatre à nous relayer à l’équipement et notre progression commençait à piétiner. L’arrivée d’équipes fraiches va nous permettre de nous reposer et l’exploration va faire un bond en avant.

Le 4 août “Popeye”, Gilbert PLATIER et “Bading”, de l’Ardèche, attaquent, Ils équipent le puits de 60 m, après avoir effectué une traversée en escalade permettant de descendre en dehors de la cascade. Dépassant le terminus de 1971, ils atteignent la cote- 790 m, Les frères 0ddes et Jean qui les suivent à quelques heures derrière franchissent deux ressauts. ( -805 m). En surface l’enthousiasme va croissant. Et malgré le brouillard qui humidifie toutes choses, malgré le pénible instant ou il faut enfiler des vêtements d’exploration glacés, car ils n’ont pu sécher ; les équipes de pointe foncent vers la première.

Le 5 aout, à notre tour, Baudouin et moi descendons. A – 650 m, nous récupérons quatre sacs de matériel abandonnés là par une équipe de portage, et arrivons au puits de soixante mètres.

Ce dernier m’impressionne fort. L’eau qui chemine dans un méandre étroit entre nos jambes, disparait d’un seul coup dans 1e vide. Nous traversons en face grâce à une corde fixe posée par les ardèchois pour gagner un petit méandre fossile qui joint le puits au large de la cascade. La descente se fait entièrement dans le vide, la remontée sera rude ! Au bas nous courrons nous mettre à l’abri des embruns. Un important affluent arrive au bas de ce puits et le débit augmente sensiblement. Quelques ressauts sont descendus et nous arrivons au sommet d’une cascade, à mi-hauteur, la gerbe d’eau ricoche sur un redan et part à l’horizontale. Je m’arrête un mètre au dessus, hésite , récupère du mou sur la corde, et me laisse tomber, presque en chute libre au travers de la douche.

Baudouin en fait autant, et nous dévalons les ressauts suivants en compagnie du ruisseau. Au terminus des ardèchois une nouvelle cascade nous arrête. Baudouin équipe sur un becquet et descend directement. L’eau le rejoint sur un palier. Il suffoque sous la cascade et remonte trempé. Il faut équiper plus au large. Il repart, assuré, en opposition dans le méandre, se bloque cinq mètres plus loin dans un rétrécissement et plante les spits. Je luis fait passer le matériel et il peut descendre cette fois-ci à peu près hors d’eau. Ce sera la cascade de la gerbe. Un petit ressaut àe six mètres nous pose peu de problèmes et nous arrivons au sommet d’une haute cascade. Un vent d’embruns remonte jusqu’à nous. L’équiper directement est impossible, heureusement on peut traverser vers la droite en escalade, et nous descendons a peu près hors d’eau. La colonne d’eau s’écrase avec fracas sur un palier de blocs dans la première salle que nous rencontrons dans ce gouffre constitué jusqu’ici par une succession de puits et de méandres. Nous traversons sur des blocs pour gagner un lieu plus calme, à l’opposé de la cascade. Nous descendons par une verticale de 18 m entre les blocs et rejoignons le ruisseau souterrain qui provient d’un lac profond.

La suite n’est pas bien large, et nous progressons en opposition sur une banquette dans une diaclase. Cette dernière se resserre et la banquette rejoint le plafond, nous obligeant à descendre de dix mètres par un étroit pertuis. En souvenir d’un passage similaire dans les Cuves de Sassenage, ce sera la galerie Mélusine.Le cours du ruisseau retrouvé s’élargit et s’interrompt brusquement au sommet d’un puits. Il ne nous reste plus qu’une dizaine de mètres d’échelle et plus de spits. Baudouin veut descendre pendant que je tiens cette dernière bloqué en opposition. Mais la cascade, dans la trajectoire de laquelle il est obligé de descendre l’en dissuade au bout de quelques mètres. D’après nos estimations nous ne sommes pas loin de -900 m.La remontée sera interminable et épuisante. A partir du grand méandre (-500m ) nous progressons comme dans un mauvais rêve, assommés de fatigue et de sommeil, et bien souvent, lorsque le second arrive au sommet d’un puits, il trouve l’autre endormi.

Le réveil, engourdi, claquant des dents, n’en est que plus désagréable. Notre progression est extrêmement lente et chaque geste est mesuré, à la fin nous n’escaladons pas plus d’une dizaine de barreaux d’échelle à la suite, puis nous nous reposons longuement sur nos baudriers , accrochés par un “fifi” . Dans des circonstances comparables, “Cuistot” s’endormira sur l’échelle ; et c’est le suivant, qui après avoir longuement attendu qu’on lui crie de monter, en désespoir de cause, empoignera l’échelle et vingt mètres plus haut viendra butter, à sa grande surprise, sur notre amis pendu a son crochet. Le-moindre “pépin” serait catastrophique, car l’autre serait incapable de fournir le plus petit effort supplémentaire. Nous sortons enfin au soleil après 18h passées sous terre pour nous affaler sur l’herbe au bord de la doline d’entrée.

Dès que nous arrivons au camps, tous abandonnent immédiatement leurs occupations et convergent vers nous. Alors qu’on nous aide à nous déshabiller, nous racontons notre “première”. Et l’on voit dans l’assistance attentive des yeux briller d’envie. Enfin, le mot magique est prononcé : ça continue ; l’équipe suivante partira avec l’espoir de dépasser la cote -1000 ; et c’est dans le brouhaha de conversations optimistes et passionnées que nous nous dirigeons vers la tente “mess” ou nous attend un repas reconstituant.

Nous ne manquons de rien ici ; des porteurs, avec beaucoup d’abnégation, montent presque chaque jour des fruits et de la viande fraiche. C’est pour ceux, pour qui le gouffre est maintenant trop difficile et trop profond, une façon de participer à part entière à l’aventure. Notre victoire sur le gouffre sera aussi la leur. Le vin coule à flot, et même des lapins et des poules courent autour des tentes. Un jour “Cuistot” nous fera un coq au vin qui laissera un souvenir ému dans toutes les mémoires. Lorsque nous ne sommes pas dans le trou, nous dormons au soleil (s’il daigne apparaitre), partons à la recherche de nouvelles cavités, ou désobstruons une doline proche du camps et qui présente un léger courant d’air.

Nous discutons passionnément sur la direction et l’avenir du gouffre, étudions les photographies aériennes du secteur jusqu’au plus petit détail, échafaudant de brillantes théories hydrogéologiques que la réalité du gouffre viendra bien souvent démentir. Un jeux nettement moins intellectuel fait fureur, il consiste à attraper à la course un lapin lâché préalablement au milieu de la prairie qui s’étend en arrière des tentes. Confrontés aux brusques changements de direction dont cet animal est capable, bien peu arrivent à s’en saisir.

Certains jours le brouillard règne en maître sur la montagne, réduisant notre univers aux tentes et étouffant tout bruit. L’humidité imprègne les toiles et les vêtements. Le camp est alors comme mort ; rien ne bouge jusqu’aux heures des repas ou jusqu’au retour du soleil , chacun se réfugiant dans son duvet. D’autres jours l’orage et la tempête s’acharnent sur le camp. alors que la foudre rôde et claque sur les crêtes, et même quelque fois dans le Cambou, cinglés par la pluie ou la grêle, nous luttons pour empécher le vent d’emporter nos tentes. La grande tente commune y est la plus sensible, et un soir, alors que nous sonnes douze, cramponnés à l’armature, nous sentirons la tente se soulever et nous avec !

Le 7 aout, une équipe ardèchoise composée de Roland ODDES, Gilbert PLATIER et “Bading” dépasse notre.terminus en franchissant après une traversée à droite la cascade de l’hélice, puis tout de suite après une impressionnante cascade où viennent converger deux torrents souterrains. Ils sont arrêtés 50 m plus loin par un profond plan d’eau. Le même jour, “Popeye” et Maurice BONNEFOY lèvent la topographie de -750m à -850 m.

Le 9 aout, Jean,”Cuistot”, Baudouin et moi-même descendons à nouveau. Avec Baudouin nous projetons de rapporter le maximum de photographies de la partie profonde du gouffre. Jean et “Cuistot” vont essayer de franchir le plan d’eau qui a arrêté les ardèchois grâce à une pontonnière. Nous partons en premier. Nous sommes impressionnés par la cascade de l’hélice. Il faut descendre d’un coté, puis traverser sur une vire sous la gerbe de la cascade et descendre à nouveau verticalement de 7m. Mais quelle est cette vibration sourde qui nous”prend au. tripes” au fur et à mesure que nous avançons ? Nous nous regardons l’un l’autre inquiets au bord d’un maelström d’embruns. Pour la première fois nous hésitons sérieusement à descendre. Cependant l’échelle et la corde posées par les ardéchois sont bien là. À la lumière de nos lampes conjuguées nous distinguons une énorme cascade qui, venant de la droite, rejoint celle du ruisseau que nous suivions jusqu’ici. Plein d’appréhension, je descend prudemment. À la jonction des deux cascades je prend pied sur un gros bloc providentiel qui me permet de m’écarter peur enlever mon descendeur. Baudouin fait une photo et me rejoint.

Maintenant la galerie se rétrécit.

Jean et Cuistot arrivent, franchissent le plan d’eau qui avait arrêté les ardéchois et reviennent trop vite , déçus , nous annoncer qu’ils se sont arrêtés sur un siphon. Je passe mon appareil photo à Jean qui retourne prendre un cliché du fond du gouffre. “Cuistot” et Jean remontent en topographiant , Baudouin et moi déséquipons jusque vers -880 m . À la “salle à manger” (-400 m ) ou nous avons, en descendant, laissé du matériel de bivouac, nous plongeons, assommés de fatigue dans les duvets.

L’altimètre, descendu par Baudouin, donna une profondeur de -9l5 m. Nous étions à la fois heureux d’en finir avec ce gouffre difficile, et déçu , car nous comptions bien battre le record de profondeur, les possibilités géologiques étant d’environ 1400 m.

L’euphorie de la première passée, il faut maintenant retirer le matériel du gouffre. C’est une corvée longue et pénible et certains se trouverons brusquement des obligations dans la vallée.

Le 10 août, les ardéchois déséquipent de -880 m à -610 m et ressortent avec cinq sacs.Le 11, Claude CANILLO , Patrick DUPILLE, Maurice ROGNIN et Gérard FRANCONNIE déséquipent encore 100 m et sortent deux sacs. Le 13, presque toute l’équipe se retrouve dans le grand méandre à -500m. Les sacs progressent à la chaîne, de dix mètres en dix mètres, d’un tas à l’autre, portés à bout de bras les sacs avancent. Depuis un certain temps chacun écoute avec anxiété le bruit du ruisseau qui serpente à quelques mètres sous nos pieds. Il semble que ce dernier augmente insensiblement. À un ressaut, il faut nous rendre à l’évidence, le débit de la cascade a presque décuplé; par endroit des douches tombent des voûtes, là ou quelques heures auparavant il n’y avait rien. C’est la crue qui nous interdit la remontée des puits, et plus particulièrement celui de 40 m à -250 m qui est déjà arrosé par temps normal, malgré notre inquiétude, nous continuons notre lente progression. Nous sommes ici en lieu sur, et il vaut mieux attendre que la crue passe plutôt que d’essayer de remonter coûte que coûte, lorsque nous arrivons à -380 m, le débit a bien diminué, et, laissant là le matériel nous pouvons remonter. Nous sortirons un peu plus mouillés que d’habitude, mais sans “pépin”. Ceux restés en surface nous apprendront qu’un violent orage a éclaté, mais qu’il a été de courte durée. Pour nous le camp est fini, et il ne nous reste plus qu’à descendre notre matériel dans la vallée, lourdement chargés.

Le ruisseau dans le gouffre a été coloré par Jean-Pierre BESSON à -400 m. La fluorescéine est ressortie, conformément à nos hypothèses, au bout de 48 h à la source des Fées dans la vallée d’Aspe à 410 m d’altitude. Le siphon qui nous a arrêté n’est donc qu’un obstacle et non le début d’une zone noyée. Le dénivelé potentiel était de 1500 m et nous espérions bien battre le record du monde de profondeur. Malheureusement, la nature en décidé autrement. Peut-être ne s’agit-il que de partie remise.

Le reste du déséquipement sera effectué par les Palois au cours de l’automne. La topographie, fébrilement dépouillée dès notre retour à Grenoble nous donnera -9l0 m de profondeur. Le gouffre du Cambou de Liard, à l’époque, venait donc en troisième position derrière les gouffres de la Pierre St Martin et Berger ( – 1141 m ). Malheureusement cette belle victoire sera endeuillée à l’automne par la mort, au retour d’un portage de déséquipement, dans un accident de voiture, de André TOUYA, à qui nous devions l’organisation de l’équipe de surface.

III EXPEDITION 1973

LE TROU SOUFFLEUR DE LIET

Durant l’automne 1972, notre matériel étant immobilisé dans le gouffre du Cambou de Liard, le club ne dispose plus que de quelques cordes et d’aucune échelle.

Nous reprenons nos activités habituelles sur le massif du Vercors. Sans échelles, nous sommes obligés, si noue voulons descendre quand-même quelques trous, de nous mettre à la technique du “Jumard”, alors pratiquée par peu de spéléos. Cette dernière permet de remonter sur une corde seule, grâce à deux bloqueurs qui pincent alternativement la corde. L’un est fixé au cuissard, l’autre est relié au pied par une longe. Le spéléo monte le pied et à la main fait avancer le bloqueur supérieur sur la corde, puis il se rétablit sur son pied. La corde, tendue par le bas, coulisse alors dans le jumard de ceinture et le maintient. Le mouvement, moultement répété, permet de progresser à chaque fois de 40 à 50 cm sur la corde.

Si nos premiers essais ne furent pas toujours concluants, car les réglages sont délicats, (longueur des sangles, baudrier bien maintenu, etc… ) la méthode finit par s’avérer nettement plus efficace et plus légère que la technique des échelles. Elle fut presque définitivement adoptée.

Malgré une opposition croissante dans son club, due à une jalousie engendrée par une publication scientifique de ma part sur le gouffre du Cambou de Liard, René Cabille nous invite pour l’été 1973 à un camp au cirque de Liet situé immédiatement à l’Est de celui du Liard. Comme l’année précédente, les ardéchois sont invités.

Le but principal de l’expédition était le trou souffleur de Liet, dont nous avions très souvent entendu parler au cour de l’expédition précédente.

Ce gouffre avait une fameuse réputation ! Après être descendu dans un puits glacé de 100 m de verticale qui crachait un torrent d’air froid, les palois avaient été arrêtés vers -300 m par des cascades impressionnantes !

Plusieurs héliportages gratuits, obtenus grâce aux relations de Jean Pierre permirent d’amener tout le matériel à pied d’oœuvre. C’est cependant lourdement chargés, comme d’habitude, que Baudouin, François et moi, partons de Razies (à 900 m d’altitude) à la découverte de cette nouvelle zone spéléologique. Au début nous suivrons en rive gauche, le sentier du col d’lsèye pour le quitter à la cabane de Cujalatte. Nous traversons le torrent et montons à travers bois en direction de la base de l’éperon Nord du Pic de la Ténèbre, selon un itinéraire supposé être le plus court pour rejoindre le lapiaz du Liet. Nous montons à travers la forêt par des pentes fort inclinées, nous tenant aux branches et patinant sur les feuilles mortes. En sueur, et les mollets déjà durs, nous arrivons enfin au haut de la prairie de Characou, juste au pied de l’éperon. Là, la base du lapiaz de Liet est défendue par une pente impressionnante coupée de petites barres et de vernes serrées et impénétrables. À gauche, un cheminement nous apparaît possible. Une vire herbue monte en diagonale à travers les arbres et rejoint une épaule sous le premier ressaut rocheux de l’arête. Noue montons d’abord dans des rochers faciles et herbus, mais progressivement ces derniers disparaissent et nous nous retrouvons taillant des marches à coup de pied dans une pente d’herbe à quarante cinq degrés. Avec précaution nous nous hissons de marche en marche, attentifs à ne pas être déséquilibrés par nos lourdes claies à portage. La pente diminue enfin. Nous ne sommes pas tiré d’affaire pour cela … Un bois de vernes touffues recouvre un lapiaz tourmenté. Nos claies s’accrochent dans les branches et nous tombons à tout moment dans des chausses-trappes dissimulées sous les rhododendron. Petit à petit, l’altitude croissant, le lapiaz l’emporte sur la végétation et nous débouchons en vue d’une grande combe d’éboulis au pied de la falaise du pic de la Ténèbre. Baudouin est attiré par une dépression au contact du lapiaz et de l’éboulis, non loin d’un gros bloc morainique. Un formidable courant d’air s’écoule dans la pente en un fleuve glacé. Il sort d’une ouverture large et basse sous laquelle il faut se baisser pour voir plonger dans l’obscurité une rapide pente de neige. Des traces sur la neige et des sacs à l’entrée prouvent que nous avons, au hasard, trouvé le Souffleur de Liet. Légèrement vêtus, nous ne nous attardons pas tant “le vent” est froid et continuons notre montée à travers le lapiaz, puis dans des pentes d’herbe inclinées. Après avoir traversé le lit à sec d’un ruisseau, nous aboutissons sur un promontoire d’où l’on domine la plus grande partie du clapier. Ce dernier est beaucoup plus vaste que celui du Liard. Il s’étend sur près de deux kilomètres carré, bordé à gauche par la haute falaise du pic Permayou, à droite par les pics de la Ténèbre. Il est coupé horizontalement, au tiers supérieur, par une vire herbeuse horizontale qui le traverse d’un bord à l’autre. En dessous de cette dernière les calcaires sont gris et sont roux au dessus. Ces couches sont la continuation directe, à l’Est du Pic Permayou, de celles du cirque du Liard. La bande d’herbe cache une couche de dolomie rousse que nous voyons monter en diagonale dans les versants du Permayou et de la Ténèbre. Elle constitue un niveau imperméable entre les deux formations calcaires, et nous la retrouverons au plancher de certains gouffres. Derrière le promontoire, un ensellement dans les lapies débouche sur une petite plaine herbue ou serpente un ruisseau. Les tentes des palois sont dressées sur le coté droit, au pied d’une barre rocheuse qui borde le cambou.

Cambou de Liet

Notre arrivé ne semble pas déclencher ici une vague d’enthousiasme, et si Albert a toujours une bonne blague pour décrisper l’atmosphère, Jean Pierre nous accueille assez froidement. On nous reproche d’avoir publié dans Scialet (revue des spéléo de l’Isère), un article sur le gouffre du Cambou de Liard, de manquer d’esprit d’équipe, et surtout, le reproche s’adresse à moi, d’avoir écrit un article scientifique sur l’expédition 1972, article publié dans une revue à faible tirage et essentiellement technique ! Assez curieusement ce grief ne nous sera révélé que plus tard. En minorité devant les palois, c’est dans un silence gêné, ou tombent de rares commentaires, que nous montons nos tentes ! Puisque nous sommes monté et que nous avons payé notre part du ravitaillement, nous resterons. Au cours du repas, les langues se délient un peu et nous apprenons ou en est l’exploration du gouffre. Pendant les week-ends précédant le camp, les palois ont équipé le Souffleur jusque vers -210 m au sommet d’un- puits de 25 m. Toutes ces histoires ne nous empêcherons pas de dormir, et le lendemain nous partons accompagnés d’un palois : Bruno CALVEZ, pour continuer l’exploration du souffleur.

Souffleur de Liet

Tout de suite, nous descendons dans une raide pente de neige, grâce à une main-courante ; un ressaut, surprise, à -20 m un magnifique tube incliné à 45° s’enfonce sur 100m de long, tel une piste de ski que nous dévalons, nos trois lampes s’étirant comme dans une descente aux flambeaux. Nous quittons la neige et sommes fort déçus de constater que le redoutable puits glacé dont on nous avait tant parlé soit cette débonnaire pente de neige ou une corde est à peine nécessaire ! Mais voila quelques ressauts, puis un puits de 33 m au pied duquel coule un ruisselet dans une petite salle au plancher de graviers. Nous remontons un éboulis jusqu’au plafond du méandre. Nous recoupons un autre méandre perpendiculaire ou nous descendons de 23 m en rappel. Nous sommes là dans un vaste canyon qui s’enfonce cran par cran sans autres difficultés que des verticales successives de 15 à 25 m. Le puits de 25 m qui avait arrêté Jean OZANZ lors de la descente précédente est franchi, et c’est avec une excitation croissante que nous plongeons vers l’inconnu. Mais voila qu’au bas d’un dernier ressaut de 12 m le canyon se resserre. Il faut monter de quelques mètres, prendre une étroite diaclase, ou Baudouin passe à peine. Entre nos pieds, dans un élargissement, s’ouvre un puits. Une pierre,jetée par là accuse une quinzaine de mètres que nous descendons plein d’espoir. Il sera de courte durée, car, dans une petite salle, l’eau part dans un étroit méandre. Un nouveau puits s’ouvre en dessous ; mais cela ne passe pas sans prendre de gros risques. Pourrions nous remonter cette étroiture verticale qui exige de chasser l’air des poumons pour descendre, et où les pieds battent dans le vide ? Sagement nous renonçons, d’autant plus facilement que nous avons perdu le courant d’air. La suite est ailleurs. Au sommet du puits de 15 m, le méandre semble continuer. Il se transforme bientôt en une galerie cylindrique et nous buttons, dépités, sur un petit siphon. Je redescendrais avec Baudouin pour lever la topographie. Ce fut une longue bagarre avec la boite topofil dont le fil cassait presque à chaque fois, après plusieurs redescentes pour refaire une visée, la grogne croit, Et ulcérés nous remballons nos outils bien avant la fin !

Palois et grenoblois sont déçus de voir ce gouffre, dans lequel nous placions beaucoup d’espoirs se terminer aussi vite. Inconsciemment, les palois nous en veulent un peu d’avoir fini leur”grand gouffre”.

Sur ces entrefaites arrivent les ardéchois. Les palois, amers, leur demandent de déséquiper. L’étroiture ne sera même pas revue. Le jour du déséquipement François et moi levons la topographie de -175 m à la surface. Au passage, nous effectuons une traversée au sommet du P 23, vers – 150 m. Le courant d’air provient en majeure partie de ce secteur. Mais nous devons abandonner notre progression sur des banquettes pourries, de peur de blesser par des chutes de pierres nos camarades qui déséquipement en dessous. La suite du gouffre est certainement là !

Les ordres sont les ordres, et les ardéchois continueront leur travail jusqu’à la surface. Le trou sera considéré comme terminé.

LE GOUFFRE ANDRÉ TOUYA

Appelé par des obligations militaires, Baudouin nous quitte et nous laisse à deux en butte à l’hostilité croissante des palois. N’ayant plus de gouffre à descendre, nous allons jeter un coup d’oeil au trou de la Tasque, exploré en 1970 par la S.S.P.P.O. Une suite serait possible vers -100 m, où le ruisseau se perdrait dans un puits non descendu. En fait il ne s’agit, en guise de puits, que d’une marmite de géant au fond bouché. Ce gouffre est cependant intéressant par le courant d’air aspirant qui le parcourt et par le magnifique toboggan descendant à 45° au contact de la, dolomie. Il a été exploré jusque vers – 250 m ou un colmatage ferme d’un seul coup le “tube”.

Avec les palois, nous prospectons la partie Est du lapiaz vers le pied de la Ténèbre. Les ardéchois explorent la partie Ouest, sous la paroi du Permayou. Nous descendons de nombreux trous sans grand succès. Tous sont bouchés par des cailloux ou de la neige. Nous restons plutôt sur la partie haute du lapiaz, plus proche du camp. (alors que de grandes cavités existent plus bas, mais cela, nous ne le savions pas).

Dans leur secteur, les ardèchois ont trouvé un trou intéressant. Une fissure du lapiaz semblable à beaucoup d’autres va en s’évasant vers le bas au lieu de se refermer comme de coutume, cela constitue un puits de 16 m, immédiatement suivi d’un autre de 12 m. Ils cheminent ensuite dans un méandre encombré de blocs qui conduit à une zone ébouleuse. Un bon courant d’air les accompagne vers le bas.

Le soir, au camp, l’annonce de leur découverte passe presque inaperçue. La profondeur atteinte n’est pas bien importante et l’ambiance du camp étant de plus, fort tendue, nos chamailleries nous préoccupent plus que la découverte d’un nouveau trou. Ne nous faudra t’il pas faire un raid vers la tente de l’intendance, jalousement gardée par Jean 0ZANZ ; car les palois, organisateurs du camp, pour nous inciter à partir, nous rationnent la nourriture aux repas communs, et s’empiffrent en cachette sous leurs tentes sur des provisions “personnelles”. Si Jean Pierre BESSON, ne nous adresse presque plus la parole, Claude ROUGERIE entretient soigneusement la zizanie, poursuivant les deux grenoblois minoritaires de sa haine, jurant que nous ne remettrons plus jamais les pieds ici. Ce que nous aurions fait si… Si le trou des ardéchois m’avait pas continué. Or, il continue, et même bien !

Après les ressauts du méandre et avoir cheminé au travers de blocs, “Popeye”(Jean Louis BAYLE), Gérard ALLEGRE, “Bading”(Jf. ROSA), et les frères ODDES débouchent au sommet d’une galerie en forme de tunnel inclinée à 45° et encombrée de très gros blocs en équilibre instable. “Bading” tente de passer par la gauche, il y a là une énorme “poire” rocheuse, de 5 ou 6 mètres de haut plantée par son petit bout dans la caillasse. Notre amis, encordé, descend prudemment et s’enfile entre la “poire” et la paroi. Le passage est étroit et il doit forcer un peu pour passer. Mais voila qu’il sent sous sa poussée le bloc bouger. La peur l’étreint. Il hurle “le bloc bouge”. Il s’immobilise, rien ne se passe ; délicatement, le coeur battant, avec mille précautions, il se dégage et remonte, encore tout tremblant vers ses copains. Tant d’émotions mettent fin à l’expédition. Ils arriveront au camp encore secoués par leur aventure, ce lieu s’appellera désormais le”toboggan de la peur”.

Le trou est équipé pour l’exploration aux jumards , avec des cordes uniquement. Les palois ne pratiquent pas cette technique et nous accusent de ne pas utiliser les échelles afin de les éliminer de nos explorations. En réalité, outre l’allègement du matériel (une seule corde au lieu d’une corde plus des échelles), une corde seule évite des chutes de pierres, déjà trop fréquentes dans cette cavité ébouleuse. Souhaitant ne pas entretenir l’ambiance oppressante qui règne en surface, nous initions les palois à nos méthodes sur un gros bloc de rocher qui occupe le fond du cirque et joue le rôle d’école d’escalade. Cette fois ci, nous participerons à l’expédition, nous partons à huit “Popeye” , Gérard ALLEGRE, les frères ODDES, ” Gégé jumard” ( Gérard DEBOST), “Bading”, François BERTHOD et moi.

Le “toboggan de la peur” est descendu, ce coup ci, du coté droit en restant sur une vire au dessus de l’éboulis, qu’ainsi, nous ne touchons pas. Par un puits de 21 m, nous débouchons dans une vaste salle dont nous ne distinguons pas les plafonds. Il s’agit d’ailleurs de la base de puits gigantesques remontant probablement non loin de la surface. Le sol est constitué par un chaos invraisemblable de blocs. en équilibre instable que nous traversons précautionneusement. Sous nos pas, des tassements inquiétants, accompagnés de grondements sourds entretiennent l’angoisse. C’est avec soulagement que nous gagnons le sommet d’un énorme bloc coincé entre deux parois et à l’abri des chutes de pierres. De là, deux spits et une corde de dix mètres nous permettent de passer à l’étage inférieur. Encore un ressaut dans de la dolomie friable, et nous débouchons dans un toboggan au plancher nu, plongeant vers l’inconnu. Une rapide descente en rappel nous mène 80 m plus bas sur un éboulis qui ferme complètement le tube. Nos regards se portent vers les hauteurs et nous découvrons dans la paroi de gauche un méandre qui nous conduit au sommet d’un nouveau puits. Malheureusement, nous n’avons plus de corde, et à contre cœur, nous devons renoncer à aller plus loin. La suite sera pour demain. Cependant nous balançons par là dessous quelques gros blocs qui dévalent longuement dans un tintamarre dantesque une pente que nous estimons dépasser la centaine de mètres. Il ne nous reste plus qu’à remonter.”Gégé jumard” est déjà à quelques mètres au dessus de nous quand un grondement sourd provient des hauteur. Quelques pierres sifflent et rebondissent de paroi en paroi Venant claquer sèchement à nos pieds. Sans chercher l’origine du phénomène, nous nous jetons dans l’entrée du méandre qui constitue un abris. “Gégé”, accroché à sa corde a pendulé et s’agrippe à un becquet de la paroi. Le grondement s’amplifie, et brusquement nous reconnaissons le bruit de l’eau. La crue, tant redoutée des spéléos ! Avec un souffle soudain qui fait vaciller nos lampes, une vague d’eau de cinquante centimètres de haut balaye la galerie sur toute sa largeur. Un torrent écumant, sale, charriant des cailloux, gronde à quelques mètres de nous. Mais très vite, le calme revient, le débit du ruisseau se stabilise au triple ou au quadruple de ce qu’il était avant la crue, ne menaçant plus notre remontée. Les uns après les autres, s”échelonnant de toboggan en puits, nous regagnons la surface. Dehors quelques éclairs zèbrent encore la nuit vers le nord et la plaine, un vent frais secoue nos tente.

Ce phénomène de la vague de crue à été observé dans d’autres cavités à forte pente. Il est probablement à l’origine de la tragédie de la grotte de Gournier (en Vercors) ou trois spéléologues lyonnais furent emportés par une crue alors qu’ils revenaient vers la surface (novembre l976). Nous pensons pouvoir l’expliquer de la façon suivante : les premières masses d’eau entrant sous terre (au début d’un orage, par exemple) sont freinées parce qu’elles doivent mouiller la surface de la roche, se frayer un chemin à travers les cailloux, remplir les creux. Les masses d’eau suivantes se propagent. beaucoup plus rapidement, car n’ayant plus à surmonter ces obstacles et rattrapent les premières -. Au fur et à mesure de l’enfoncement de la crue, le phénomène s’amplifie et fini par constituer une véritable vague. Un autre phénomène curieux nous intriguera. Notre expédition eut, lieu durant la nuit (comme bien souvent en spéléologie). Vers minuit, nous étions à notre terminus et balancions allégrement des blocs énormes dans le toboggan que nous dominions jouissant d’un étrange sentiment partagé entre la sourde angoisse qui monte à la gorge devant une grande verticale et l’anticipation de la première promise par de longs échos. Le lendemain, Ambroise, le berger, nous dira que dans la nuit, alors que l’orage naissant venait de le réveiller, il ressentit de sa couche des grondements sourds venant de sous terre. S’agissait ‘il de nos blocs ?

A l’époque nous l’avons cru. Les explorations ultérieures et la topographie nous ont montré que le gouffre ne passe pas exactement sous le cayolard, mais plutôt à 200 ou 300 m plus à l’Est. Par contre, un autre grand gouffre passant exactement sous la doline ou se niche la cabane sera découvert en 1976.

Le camp tire à sa fin, et des obligations professionnelles appelant la majorité d’entre nous vers la plaine, cette expédition sera la dernière. Nous irons le plus loin possible et déséquiperons du fond à la grande salle de -204 m. Les palois, qui entre temps, ont équipé jusque là aux échelles, se chargeront de sortir leur matériel dans les week-ends qui suivront notre départ.

Pour cette dernière pointe, nous sommes neuf, car nous avons décidé Jean OZANZ à nous accompagner et à participer à la première. Avec “Gégé jumard”, nous partirons avec quelques heures de retard sur l’équipe de pointe car nous sommes chargés de faire la topographie à partir du point ultime atteint jusqu’à la surface. Nous remonterons en premier, précédant le déséquipement. Quand nous arrivons à notre arrêt précédent, les autre sont déjà loin ; et nous nous précipitons pour découvrir à notre tour les vastes galeries sondées il y a quelques jours. Le grand toboggan ne fait que soixante mètres de long , mais il est immédiatement relayé par un nouveau tube ou une vision grandiose nous attend , ce dernier est pratiquement rectiligne et les lampes de nos amis, occupés à remonter, s’échelonnent sur plus de cent mètres, matérialisant ainsi la grande profondeur. Impressionnés par le vide, c’est avec un léger pincement au coeur, que nous nous laissons filer sur la corde au rythme saccadé du descendeur.Nous rejoignons les autres sur un palier en rive droite du toboggan. Ce sera notre terminus, car ils ont déséquipé en dessous. Ils nous affirment Avoir descendu environ 60 m plus bas et s’être arrêté vers -500 m, au sommet d’une nouvelle pente estimée dans leur enthousiasme à environ 100 m de creux. Avec de si vastes galerie, un fort courant d’air descendant, et la profondeur déjà atteinte, nos espoirs sont grands de dépasser le siphon terminal du gouffre du Cambou de Liard, et c’est plein d’optimisme pour les explorations de l’année prochaine que nous commençons à lever la topographie. Ce travail, lent, minutieux, répétitif, pénible dans toute autre cavité, est ici, presque une partie de plaisir. Nos visées atteignent par moment près de 50 m dans les toboggans et à ce train là, noua approchons vite de la surface. Malheureusement, à partir de la salle de -204 m, les galeries reprennent un gabarit plus normal et la longueur des visées n’est plus que de quelques mètres, et même moins dans le méandre. Nous sortons enfin, avec sur nos carnets, une liste de chiffres que nous dépouillerons avec fièvre dés le lendemain matin pour pouvoir annoncer à nos copains, impatients, la cote atteinte par l’équipe. Pour une fois d’accord avec les palois, nous baptiserons ce trou : Gouffre. André TOUYA, en souvenir de notre ami palois, mort à l’automne 1972, dans un accident de voiture, et à qui nous devions la remarquable organisation de l’intendance lors de l’expédition au gouffre du Cambou de Liard.

Le retour dans la vallée se fera, comme d’habitude, chargés d’énormes sacs de matériel.

C’est avec impatience que nous attendrons l’été 1974 ; rêvant pendant l’hiver sur nos cartes et nos topographies, discutant pendant des heures sur les possibilités du gouffre. Quelles aventures nous réserve t’il encore ?

IV – EXPEDITION 1974

GRANDS GOUFFRES ET PETITE GUERRE

Durant l’hiver 1973 – 1974, nous apprenons qu’il est exclus que nous fassions un camp commun avec les palois. Ceux-ci ont invité les ardéchois, mais ne veulent pas entendre parler de nous. De plus, Jean-Pierre use de son influence auprès du Maire d’Accous, commune où est situé le gouffre, pour essayer de nous faire interdir l’accès au Cambou de Liet par arrêté municipal. Qu’importe, en accord avec les ardéchois, nous organiserons notre camp aux mêmes dates que le leur, mais par nous même. C’est donc dans l’incertitude du sort qui nous sera réservé, que nous partirons pour les Pyrénées en juillet 1974.

Ne pouvant pas disposer d’hélicoptère pour monter notre matériel et notre ravitaillement, et ne désirant pas passer la plus grande partie de notre temps en portages, nous étudierons soigneusement la partie intendance de 1’expédition, allégeant au maximum la nourriture et veillant à ne pas emporter de matériel inutile.

Le premier Août 1974, nous sommes deux au terminus de la route du Bitet : Frédéric POGGIA, et moi-même.

Baudouin LISMONDE, FRANçOIS BERTHOD et Jacques PRAYET, nous ont précédé, Maurice CHIRON viendra nous rejoindre dans quelques jours.

Après avoir répartit le matériel entre nous, chacun part lourdement chargé, à son rythme. Nous remontons le long du torrent dans les buis, puis traversons ce dernier pour gagner la rive gauche. Au carrefour des sentiers du col d’Yseye et du lac d’Isabe, nous prenons le sentier du lac qui revient en rive droite et monte très raide, Nous le quittons au bout d’un moment pour gagner à l’horizontale la prairie de Cujalate, puis à travers bois, Characou. Nous préférons cet itinéraire à celui de l’autre rive, car il est plus ombragé et plus régulier dans l’effort.

Aujourd’hui, il fait très beau et une lourde chaleur nous accable.

Frédéric est déjà loin devant et je me retrouve seul en dernier n’ayant pas le goût à faire la course. J’aborde la plaine de Characou, une petite descente m’amène au bord du ruisseau, à l’ombre maigre d’un arbre tordu par la foudre. Boire! Je bascule ma charge sur l’herbe et m’accroupis. L’eau n’est pas bien fraîche, n’en buvons pas trop, maintenant il faut remonter cette interminable prairie dont la pente se relève progressivement jusqu’au petit couloir dans les vernes là bas sous la barre rocheuse. Attiré par la sueur, les mouches et les taons m’assaillent. Tant qu’on avance, le mouvement les empêche de se poser et de piquer, alors marchons. Je décris de savants zigzags pour grignoter régulièrement la pente sans trop d’efforts.

J’atteins l’ombre du couloir et marque une pose pour régler les bretelles de la claie à portage avec l’espoir de soulager un peu les épaules. Calculons, ici j’ai fait à peu-près la moitié du dénivelé, mais après, cela va plus vite. Le plus mauvais passage est encore devant moi, il consiste à se faufiler à travers les aulnes ou la claie s’accroche. Au dessus un éboulis où les pierres roulent sous le pied, débouche dans la prairie, à la limite du lapiaz. Le soleil s’est caché derrière le col d’Isèye. Une agréable coulée de vent frais court sur l’estive. Je vais aller en traversée jusqu’à l’arbuste, là-bas, en suivant les sillons tracés par les vaches et revenir vers la barre rocheuse. Plus haut, un replat se devine. Ensuite il y aura l’éboulis, un vaste clapier à petits et gros blocs, que je prend toujours trop à gauche et où je m’embête longuement. Je le sais, à la descente, pas de problème, mais à la montée je n’arrive jamais à l’éviter complètement.

Il commence à faire plus sombre, dépêche toi, tu vas encore te payer la traversée du lapiaz de nuit ! Frédéric doit déjà être au camps. Après avoir bu longuement au ruisseau, il commencé la popote. Ah ! de l’eau, il n’y en a pas avant là haut, et je commence à avoir sérieusement soif. J’attaque la montée du Lapiaz. Le sentier de la cabane d’Ambroise est facile à suivre, voila les ânes qui se bousculent à mon passage. Je fais un prudent détour au dessus du cayolard pour ne pas avoir affaire au patou. Il n’a pas bonne réputation, et il ne vaut mieux pas le rencontrer de nuit. Quelque part au dessus, dans la pénombre, j’entends tinter les clarines du troupeau. La moraine,sombre, se profile sur le lapiaz éclairé par la lune. Il faut la remonter jusqu’à un point assez mal définit ou l’on commence une traversée ascendante à gauche à travers les dalles, en utilisant au mieux les bandes d’herbe. Certains, de nuit, ou dans le brouillard , se sont perdus dons ces parages, et le lendemain matin, après qu’ils eussent passé un bivouac inconfortable à l’abri rudimentaire, d’une fissure du lapiaz, nous les voyions arriver, trempés et courbaturés, penauds de leur mésaventure. Quand je rencontrerais les calcaires roux, qui constituent une bande plus sombre dans le paysage, je n’aurais plus qu’à suivre leur vire herbeuse jusqu’au belvédère.

Enfin, je débouche dans le cirque. Du coté des tentes pyrènéennes, pas de bruit, Ils doivent dormir. Notre grande tente est montée et illuminée. Je traverse le ruisseau, m’accroupis pour étancher ma soif et laisse tomber ma charge à proximité de la tente. Celle-ci s’ouvre : “Tiens, voila Bruno, Il reste de la soupe, là dans la gamelle, on a ouvert une boite de Choucroute, c’est la casserole sur le caillou là-bas”.

J’attrape le litre de rouge et tire une bonne rasade, cela va mieux. Avide, j’écoute les nouvelles. Baudouin, Jacques et François sont ici depuis quelques jour. Ils viennent de descendre au gouffre Touya qui a été équipé par les ardéchois et les palois à la fin de juillet. Après notre terminus de 1973, les ardéchois ont descendu un nouveau toboggan et se sont arrêtés, après une étroiture, au sommet d’un grand puits qui traverse la couche de dolomie qui constituait jusqu’ici le plancher des toboggans. Baudouin et François y ont déroulé 200 m de corde sans en atteindre le fond. Du bout de sa corde, Baudouin a scruté l’obscurité fuyant sous ses pieds sans rien pouvoir voir. Les pierres lâchées là-dessous, sifflent longuement pour s’écraser sur un lointain pierrier. L’excitation est à son comble.

Après nous avoir livré d’extraordinaires toboggans, ce gouffre continue par ce qui pourrait être une des plus grandes verticales du monde !

J’aimerais bien participer à la pointe suivante qui promet d’être exaltante.

Malheureusement, les palois ont fait pression sur les ardéchois pour me mettre sur la touche car je suis considéré comme responsable de la brouille entre nos clubs. (Ah cette publication!) Afin d’essayer, en vain, de calmer les esprits, j’accepte de me sacrifier et de faire un portage avec Frédéric.

DÉCOUVERTE DE KRAKOUKAS

Nous dévalons la prairie, puis le lapiaz, droit devant nous, les épaules légères, la claie vide ballottant dans le dos. Au lendemain de notre arrivée, nous descendons faire un portage. À tout hasard, au lieu de prendre le sentier habituel, nous coupons tout droit avec le vague espoir de rencontrer quelques trous intéressants.

Nous jetons des pierres par ci, par là, dans des puits, la main tendue au dessus : pas de courant d’air, nous repartons. Ici, un paquet de cigarettes vide, les palois ont dû descendre ce trou là, deux ouvertures basses avec un léger souffle qui fait onduler un bouquet de fougères. Je pose la claie, m’insinue sous le porche, sans lampe, je n’irais pas bien loin. A noter !

Plus bas une sorte de dépression , au fond d’un couloir, soulignée par des rhododendrons, juste à la limite des derniers aulnes nous attire. Quelques dalles à traverser, et nous contournons précautionneusement le bord d’un vaste puits dont nous ne distinguons pas le fond. Surprise, un imposant fleuve d’air froid dégueule par la sinistre bouche. Le piaillement rageur des chocards, dérangés par la pierre que nous venons de lancer, monte de la grande profondeur. Fébrilement, nous cherchons les spits que des prédécesseurs n’auraient pas manqué de planter, Rien ! Serait-il possible qu’un tel abîme n’ait pas été vu par les palois? Pourtant le courant d’air est là, dénotant une cavité de grande ampleur. Soit les palois sont passés à coté sans le voir, soit ils se sont bien gardé de nous en parler. De toute façon, nous descendrons ce trou.

Après avoir longuement écouté les pierres ricocher dans le grand puits, un peu à contre cœur, nous reprenons nos claies et continuons la descente.

Exaltés par notre découverte, nous ne traînons pas. Les charges sont vite constituées et nous remontons.

Comme d’habitude, le retour se fait de nuit, comme d’habitude, je suis le dernier. Alors que je sorts du petit bois de vernes , à peu près à mis parcours, je distingue deux lumières qui abordent la plaine de Characou. S’agit’il des pyrénéens? J’accélère alors l’allure, car je ne tiens guère à les rencontrer sur le chemin. Nos rapports sont suffisamment tendus pour que seul contre plusieurs, je puisse passer un mauvais moment. Plusieurs fois encore, dans le lapiaz, je me retourne. Plus rien ! Au camp, je retrouve les copains. Frédéric à annoncé la nouvelle, et les commentaires vont bon train. Baudouin est bien un peu sceptique : “Si ce trou est aussi évident, les palois l’ont certainement descendu !” De toute façon, demain nous irons y jeter un coup d’oeil. Après le dîner, alors que nous allons nous coucher, quelques chuchotements montent des tentes des palois, jusqu’ici vides. L’équipe de BESSON est arrivée.

Ce soir je m’endort en rêvant de grande puits et de tentes renversées , de chaînes de mousquetons, de coups de piolets.

Le lendemain matin, Jean Pierre traverse le ruisseau pour venir nous voir. Il nous somme de décamper, nous prévenant que, si nous restons, il fera appel aux gendarmes, par l’intermédiaire du maire d’Accous, pour nous déloger.

Pour toute réponse , nous remplissons nos sacs de cordes sous son nez, et piquons droit dans la pente vers le gouffre trouvé hier.

Les sceptiques sont obligés de reconnaitre qu’il s’agit d’un maître trou. Les spits sont vite plantés à l’extrémité inférieure de l’ouverture, et Baudouin se laisse filer sur son descendeur. Bientôt , un “go – go – go” lointain nous apprend qu’il a touché le fond du puits et que c’est à mon tour de descendre.

Le puits est une longue fissure qui va en s’élargissant au fur et à mesure que l’on s’enfonce. La lumière entrant généreusement par la vaste ouverture, des mousses s’accrochent aux parois suintantes. De nombreux chocards dont les nids sont posés sur les vires, tournent autour de moi en piaillant rageusement. Leur va-et-vien affolé, leurs cris, les pierres qu’il détachent et qui sifflent avant d’aller ricocher sur quelque rocher, la lumière glauque, créent une ambiance angoissante.

Enfin, au bout d’une descente d’une cinquantaine de mètres, j’atterris à coté de Baudouin, au sommet d’un névé fort incliné plongeant vers l’inconnu.

Frédéric nous rejoint, et après avoir amarré une nouvelle corde sur un béquet en guise de main courante, nous descendons prudemment le névé, cette pente atteint plus de 100 m de long, dans une vaste galerie inclinée à environ quarante cinq degrés, de quatre à cinq mètres de large et dont les plafonds se perdent dans le noir.

Arrivés au bout de notre corde, la pente diminue et la galerie se rétrécit.

La glace remplace la neige. En utilisant les aspérités de la paroi et quelques cailloux qui dépassent de la glace, j’arrive au bord d’un ressaut vertical. Quelques pierres jetées par là chutent d’une vingtaine de mètres. Un puissant souffle glacé monte du puits. La suite est là. Pour aujourd’hui, il faut faire demi-tour, car nous n’avons plus de matériel.

Intrigués par notre départ, les palois ont questionné les ardéchois. Ces derniers, au courant de notre trouvaille, nous informeront que ce trou s’appelle “Krakoukas”‘ou “Hosse de las garsas”. Connu depuis toujours des bergers, les pyrénéens ( René CABILLE et Eric DELAITRE) l’ont descendu en 1968 jusqu’à la cote -130 m. L’ayant trouvé bouché par la neige, ils l’avaient considéré comme terminé.

C’est persuadés que nous perdions notre temps, qu’ils nous regardèrent partir l’oeil amusé. A notre retour, ils devront déchanter et cela constituera une vexation de plus qui n’arrangera pas nos rapports. D’ailleurs, Jean Pierre vient nous annoncer que les gendarmes monteront mercredi, et que nous ferions mieux de faire nos bagages.

Devant cette éventualité qui semble de plus en plus sérieuse, nous précipitons nos explorations afin d’être le plus bas possible mercredi.

Dès le lendemain, nous constituons deux équipes. François et Jacques partiront en premier avec cent mètres de corde, Baudouin et moi-même suivrons avec notre dernière corde de deux cent mètres.

Le puits entrevu au bas du névé est vite équipé et descendu. Un vaste méandre descend par paliers : P24 , P25 , P10 , P17. Au bout de leur corde, François et Jacques remontent et nous les croisons sur la pente de neige.”Le gouffre continue, c’est large et il y a du courant d’air !” Tous les espoirs nous sontpermis.

Nous plantons les spits, déroulons notre corde au fil des ressauts, la coupons juste à la longueur nécessaire sans trouver d’autres obstacles que des petits puits vite descendus. Mais voila qu’un écho croissant se surimpose à nos cris. Nous débouchons au sommet d’une verticale plus sérieuse, du moins à entendre le remue-ménage des pierres que nous jetons en bas. Le vaste puits présente une acoustique magnifique, digne d’une cathédrale, et c’est en chantant que nous dévalons ressaut après ressaut “les Orgues de Krakoukas”. Les plus belles choses ont une fin. Au puits, fait suite une galerie argileuse en forme de trou de serrure surcreusée par un méandre étroit qui plonge entre nos jambes. Dans un élargissement de celui-ci, nous arrivons à descendre un puits de trente mètres. Une banquette remontante amène à un ressaut de 15 m. Nous quittons au pied de ce dernier la diaclase que nous suivions depuis un moment et nous engageons dans un nouveau méandre. Un ressaut nous arrête au bout de notre matériel. Un petit ruisseau chante entre les cailloux, tandis que le courant d’air toujours présent, monte de l’inconnu. Nous devons approcher, selon nos estimations, de la cote – 500 m. Le retour est rapide. Les puits sont courts et peu fatigants.

De leur coté les ardéchois, accompagnés de Frédéric, sont descendus dans le gouffre Touya. Une première équipe est arrêtée, par manque de corde, en plein vide cent mètres plus bas que Baudouin, mais entrevoit le fond. La seconde vaincra enfin le puits qui s’avère dépasser trois cent mètres de creux et atterrit sur un vaste éboulis incliné, colmatant la galerie à son extrémité inférieure. La déception de nos amis est grande ; car ils espéraient dépasser la cote fatidique de – 1000 , ils remontent la galerie vers l’amont avec l’espoir de trouver quelque boyau adjacent permettant de contourner l’obstacle, nais c’est en vain.

De retour en surface, l’enthousiasme des uns contraste avec la déception des autres. La journée du 5 Août sera une journée de repos pour tous, sauf pour Baudouin qui va reconnaître le trou aux fougères que nous avions remarqué juste avant de trouver Krakoukas. Il atteint, sans Matériel la cote – 100 m et remonte après s’être arrêté sur un puits. Un léger courant d’air l’accompagna tout le long.

Le lendemain ( 6 août), alors que Baudouin et moi descendons faire un portage, François, Frédéric et Maurice CHIRON, qui vient d’arriver descendent dans le gouffre TOUYA pour en revoir le fond et lever la topographie du puits de 300 m. La descente est rapide, tout le matériel étant en place, La topographie est vite faite, sous la direction de Maurice, expert en la matière. Alors qu’ils remontent vers -220 m, la petite .équipe escalade la salle ébouleuse lorsqu’un bloc roule sous le pied de Frédéric qui, déséquilibré chute dans l’éboulis sur une dizaine de mètres. A son cri, Maurice s’est précipité, plein d’angoisse, il s’approche avec précautions de son camarade qui gît recroquevillé contre une roche qui l’a arrêté. Bientôt le blessé s’assoit et se frotte la tète et les côtes : apparemment plus de peur que de mal ; mais , par contre il ne sait plus très bien ce qu’il fait et ou il est. Inlassablement, devant Maurice consterné, il pose toujours la même question : “Ou suis-je ? qu’est-ce que je fais là ?” Et Maurice de lui expliquer :”Tu est dans le TOUYA et tu as fait une chute ! Mais l’autre semble réfléchir intensément, se frotte le crâne et repose la même question. Il lui faudra près d’une heure pour reprendre ses esprits. C’est dans cette ambiance dramatique, qu’arrivent Eric DELAITRE, Jean et “Popeye”. Ils proposent d’aller chercher du secours ce que refuse Maurice, car Freddo est maintenant en état de remonter par ses propres moyens encadré, de près, par François et Maurice. L’équipe Pyrènnéo-ardèchoise reprend sa descente et va déséquiper le puits de 300 m. La sortie se fait sans nouveaux incidents.

En surface , l’affaire fait grand bruit. Nous sommes accusés d’inconscience pour avoir laissé descendre dans un tel gouffre Frédéric et François qui sont très jeunes ( 17 et 18 ans ) et qui, malgré leur excellente forme physique, n’ont que très peu d’expérience (Frédéric pratiquait alors la spéléologie depuis moins d’un an !); Il s’agit, en fait, de jalousie de la part de ceux. qui commencent à vieillir et à qui les moyens physiques et l’entraînement manquent cruellement dans les puits. D’autre part, que des jeunes et presque débutants puissent descendre à -900 m et en remonter en bonne forme dévalorise le gouffre et minimise l’exploit de ceux qui l’ont exploré. Pour notre part, nous pensons que le gouffre Touya n’est pas, hormis les 300 derniers mètres, une cavité difficile ; et qu’il peut même compter, parmi les cavités de grande profondeur, comme la plus facile que nous connaissions.

Le 7 Août, nous descendons à Pau pour acheter du matériel, car une partie de nos cordes se trouvant encore dans le gouffre Touya, nous n’en avons plus pour continuer l’exploration de Krakoukas. Trouver des cordes de spéléo à Pau n’est pas facile et nous devons nous contenter d’une corde de montagne de 100 m en gros diamètre et de 200 m de 7 mm que nous utiliserons dans la pente de neige, ce qui nous permettra de récupérer celles en place pour les utiliser plus bas. Quand nous remontons au camp, les gendarmes ne sont toujours pas montés. Mais quel est ce nouveau venu du coté des palois. Aucun d’entre nous ne l’a jamais vu et pourtant il se comporte comme un chef auprès de ces dernier. Nos supputations vont bon train, quand au son de sa voix nous reconnaissons Jean-Pierre. Il s’est fait coupersa barbe et est méconnaissable. L’avait-il parié contre notre départ encadré par les gendarmes ? Le fait est que nous n’entendrons plus parler d’eux ! En souvenir de cet épisode, le gouffre aux fougères descendu par Baudouin il y a quelques jours s’appellera le Trou des Gendarmes.

Nos camps sont situés de part et d’autre du ruisseau qui traverse le cirque du Liet. Grenoblois et Palois vaquent à leurs occupations chacun de leur coté, se gardant bien de franchir le “Rubicond” sans raison importante. Nous appellerons Rubicond, le ruisseau souterrain qui coule au fond de Krakoukas. (Cette dénomination fut prophétique, car nous découvrirons dans les années suivantes qu’une perte du ruisseau du Liet alimente en partie le collecteur de Krakoukas) Les ardéchois sont neutres et ont dressé leurs tentes au fond du cirque, à proximité d’un gros bloc.

Le 8 Août verra presque tout le monde dans les trous, Maurice et Baudouin partent continuer l’exploration de Krakoukas. François et moi-même irons au gouffre Touya avec Popeye pour déséquiper les derniers 70 m du puits de 300 m et remonter ce matériel dont nous avons besoin au Krakoukas, Jusqu’à la surface. Les autres ardéchois prendront le relais dans quelques heures.

Je suis heureux de redescendre, enfin, dans le gouffre TOUYA ; Nous n’irons pas au fond car la plus grande partie du puits est déséquipé. Je verrais tout de même le haut de ce fameux puits de 300 m. C’est avec émotion que je dépasse le terminus de l’année précédente. Deux nouveaux toboggans sont descendus (Ils sont moins vastes et plus ternes que les précédents). Au bas du dernier, on s’enfile avec le courant d’air, dans un étroit boyau entre des blocs. Un ressaut de huit mètres nous permet de reprendre pied sur la couche de dolomie dans une petite salle inclinée, menacée par des blocs instables. Un nouveau ressaut ébouleux coupe les dolomies. Les spits ont été placés dans un filon de calcite un peu plus dur. Tout autour la roche est sableuse et se désagrège à notre contact. L’amarrage donne l’impression de vouloir s’arracher à la moindre sollicitation. Nos prédécesseurs sont bien descendus là dessus, donc ça tient ! Allons y, et ne réfléchissons pas trop. Trente mètres plus bas, nous nous regroupons sur un redan de un ou deux mètres carrés. Ici, la roche est propre, solide, massive et rugueuse. C’est avec plaisir que l’on retrouve les calcaires roux ou sont creusées les galeries du Cambou de Liard. Nous sommes au fond d’un étroit canyon et à ma grande déception nous n’avons nullement l’impression de descendre une grande verticale ; Encore deux ressauts (P 24 et P 11 ) et le puits prend de l’amplitude. Malheureusement sur une vire, un énorme tas de sacs et de cordes marque notre terminus. Nous remplissons les sacs. François tasse soigneusement une corde de 200 m chargée d eau dans son Kit-bag et commence sa remontée avec plus de vingt kilos au bout de sa longe. Il a parié de sortir cette corde du gouffre et le fera ; démontrant que malgré sa jeunesse, il est parfaitement à l’aise dans ce gouffre ; ce qui lui vaudra l’admiration des ardéchois qui le surnommeront : “la petite bête”.

Je remonte moi-même, chargé de 160 m de corde. Popeye me précède, tandis que je déséquipe les puits jusqu’à la petite salle. Nos sacs étant alors pleins, nous abandonnons le déséquipement et sortons avec le matériel : Remonter de tels sacs est des plus pénible. Dans les toboggans, le sac se porte sur le dos (car au bout de la longe, il frotterait contre le plancher et s’accrocherait). Il nous tire en arrière et oblige à un effort des bras qui finit par provoquer des crampes. Dans les verticales, le sac est tiré entre les Jambes au bout d’une longe accrochée au baudrier. A chaque mouvement, le cuissard est tiré vers le bas et réduit considérablement la course du jumard, multipliant les “pompes”. De plus le baudrier, tendu par en dessous, coupe la circulation sanguine dans les jambes accroissant la fatigue. Dans les méandres le sac, a bout de longe, se coince à chaque virage ou rétrécissement ; oblige à descendre pour le décoincer, où à le soulever à bout de bras pour éviter une étroiture, enfin à de multiples contorsions. C’est complètement crevés que nous ressortons sous un ciel d’orage.

Lorsque nous sortons , Baudouin et Maurice arrivent de Krakoukas. Ce dernier semble terminé. Baudouin s’est arrêté sur un siphon vers – 600 m, après avoir abandonné Maurice derrière une marmite que ce dernier n’a pu franchir en opposition.

Le 9 aout sera urne journée de repos pour tout le monde. Les ardéchois prennent des douches (trop fraiches à notre gout) sous la cascade du fond du cirque.

Les palois sont descendus dans la vallée. Certains prospectent, d’autres, dont je suis entreprennent l’escalade de la paroi qui occupe le fond du cirque. Les palois ont trouvé quelques jours avant notre arrivée ici, un puits de 125 m de verticale absolue à une cinquantaine de mètres du camp. Ils ne l’ont toujours pas descendu et nous interdisent d’y aller, s’amusant, ainsi de nous voir baver devant cette belle première située presque sous nos yeux ! Pour ne pas aggraver les relations entre les clubs, nous nous résignons à ne pas intervenir. Et pourtant l’envie ne nous manque pas. L’équipe de BESSON le descendra quelques jours après notre départ. Malheureusement pour eux, ce trou n’aura pas de suite.

Parallèlement à l’exploration du Touya, les ardèchois, pilotés par les palois descendent plusieurs trous entre la Tasque et Krakoukas. L’un d’eux rejoindra la Tasque non loin de son fond. Les autres très intéressants, présentent des réseaux complexes, parcourus par un important courant d’air aspirant. Mais personne n’a encore trouvé le tronçon manquant entre la Tasque et le Krakoukas.

Le l0 aout, François et moi sommes chargés d’aller topographier le fond de ce dernier, fouiller à la recherche d’une éventuelle suite et déséquiper jusqu’au bas des orgues.

Quelques ressauts se laissent complaisamment descendre en opposition. Le plafond se rapproche, est-ce la fin ? Le méandre se rétrécit et nous débouchons d’un seul coup dans un vaste toboggan comparable à ceux du Touya. Un petit ruisseau y cascade et vient confluer avec le Rubicond, On rejoint ainsi le niveau imperméable constitué par les dolomies. Rapidement le toboggan se referme et le méandre reprend. Il est plus large et descend par petits ressauts. À -600m, un bassin profond nous pose quelques problèmes. Délicatement, sur de petites prises, nous traversons la paroi dominant la rive droite de la marmite. Un ventre rocheux nous repousse vers l’eau, et c’est grâce à des prodiges d’équilibre, que nous arrivons à passer sans bain. En aval de ce plan d’eau, la pente diminue. De la boue apparaît sur la roche.

La galerie s’élargit et devient très haute. D’un seul coup une voûte apparaît et s’abaisse sur un siphon large et clair, semblant plonger rapidement. C’est le terminus de Baudouin. Un peu au dessus, nous trouvons une petite galerie boueuse ou nous nous arrêtons sur un ressaut glaiseux infranchissable sans matériel d’escalade.

Comme il n’y a ici aucun courant d’air, nous n’insistons pas. Nous remontons en topographiant. Dans le toboggan, nous interrompons notre lent et minutieux travail pour aller jeter un coup d’oeil à l’amont. Sur une cinquantaine de mètres de dénivelé, la galerie reste vaste et nous ne rencontrons aucun obstacle. D’un seul coup, un ressaut nous arrête. L’eau provient d’une gargouille étroite qui nous domine de quelques mètres. Nous ne pouvons, aujourd’hui, en envisager l’escalade.

Nous laissons tomber et redescendons vers le méandre ou nous reprenons la topographie. Dans une petite salle, au départ du méandre, nous rejoignons la partie déjà topographiée.

Pressé par un besoin naturel, je dois me déshabiller pour le satisfaire. En spéléo, ce n’est pas chose facile, car il faut enlever le baudrier, la combinaison jaune et la rexo. En se rhabillant, la boussole que j’avais glissée dans ma poche intérieure s’en échappe sans que je m’en aperçoive. Nous ‘remontons les puits en déséquipant jusqu’à – 460 m ; ou nous retrouvons Baudouin, Maurice et Freddo qui prennent le relais. Une fois sortis du gouffre, je m’aperçoit que la boussole n’est plus dans la poche. Nous ne nous en inquiétons qu’assez peu, pensant qu’elle est dans un des sacs que nos amis sont en train de sortir du trou. Le lendemain matin, tous les kit-bags sont retournés ; pas de boussole. Le gouffre étant maintenant déséquipé, il n’est pas question de retourner la chercher. Elle y est probablement encore …

Jean-Pierre et Jean sont partis depuis hier soir pour lever la topographie du Touya de – 200 a la surface. Ceci nous étonne, car nous avons déjà dressée celle-ci l’année dernière et nous leurs avons communiqué. Apparemment, ils ne nous font pas confiance et préfèrent la refaire eux-même. Vingt heures plus tard, ils ne sont pas encore ressortis. L’angoisse nous gagne, nous constituons une équipe de secours qui s’achemine vers le gouffre. Ils sortent alors que nous arrivons à l’entrée du trou. Nous nous moquons d’eux … Nous ne savons pas qu’ils viennent de découvrir un nouveau réseau qu’ils baptiseront :”La Balance”. Mais de cela, ils ne se vanteront pas.

C’est pour nous, la fin du camp ; pour les ardéchois également, et nous redescendons, comme d’habitude, fort chargés; non sans avoir été présenter nos adieux a Ambroise le Berger. Celui-ci, avec qui nous sommes en très bon rapports, est très au courant de nos querelles avec les palois. L’histoire des gendarmes l’a bien amusé. Il nous garantis que si ces derniers étaient montés, ils ne seraient pas allé plus loin que sa cabane, car il est locataire de l’estive et compte bien pouvoir inviter chez lui qui il veut.

Jean-Pierre qui a fini par se brouiller également avec les ardéchois cherchera après notre départ des équipiers pour descendre dans le nouveau réseau qu’il vient de découvrir. Une équipe des Deux-Sèvres qui prospectait du coté de la Pierre St. Martin sera invitée. Besson les mettra rapidement sur la touche avant qu’ils n’aient atteint le fond. Il fera alors appel à l’équipe dynamique du tarbais Michel DOUAT. Ces derniers, durant l’hiver 1974-1975 s’arrèterons à -600 m sur des fissures impénétrables ou s’enfile le courant d’air. Une autre galerie rejoint la partie déjà connue du Touya non loin du sommet des grands puits. Les tarbais effectuèrent leurs explorations en week-ends, montant à ski depuis le Bitet.

V – EXPEDITION 1975

LES JUMEAUX

Quand, vers le 20 juillet, Baudouin et moi, montons au Liet avec tous notre barda, Frédéric, Pascal SOMBARDIER et Emmanuel FOUARD, sur place depuis le début du mois, ont atteint une cote respectable dans un nouveau trou qu’ils ont baptisé “Les Jumeaux ” en raison de sa double entrée. Ce soir, sous la tente, enthousiastes, ils nous racontent leurs explorations.

Le 11 juillet, Frédéric reconnaissait l’entrée, comportant une rampe de neige qui donne sur une petite salle ou s’ouvre un puits à -26 m. Le 12, avec Pascal, ils descendent cette première verticale qui s’avère mesurer 45 m. C’est en fait, un méandre fort contourné, dans lequel ils ont dû placer plusieurs fractionnements en raison des points de frottement de la corde. Le bas du puits est encombré par la neige.

Un large névé conduit à un point bas en cul de sac. Une remontée dans une diaclase donne sur un nouveau puits. Faute de matériel suffisant, nos amis remontent à la surface. Le 14 juillet, enthousiasmés par les dimensions prometteuses de la cavité, les trois s’enfoncent sous terre avec un important matériel. Le puits entrevu la veille présente 30 m de creux. La neige, là encore, en tapisse le fond. En raison d’un pendule, ce sera le puits Tarzan, vaste et aux parois lisses, c’est peut-être, le plus beau du gouffre. Une déception les attend quelques mètres plus bas. Le méandre se resserre et une étroiture les arrête. Une désobstruction est effectuée. Derrière, il faut remonter sur des banquettes dans le méandre. Un puits de 22 m est descendu ; nouvelle remontée ; puits de 11 m , puits du 14 juillet : 14 m. Le plafond se rapproche, le ruisseau souterrain se précipite dans une étroite diaclase où les trois s’arrêtent, au sommet d’une verticale plus importante. Cette cascade, “la Douche”, sera descendue le 17, ainsi qu’un puits de 40 m, la cascade ” Lydie “. Un obstacle plus sérieux les arrête au pied de cette dernière. Le ruisseau repart dans une goulotte étroite et arrosée, infranchissable sous la douche. Heureusement, un méandre fossile s’ouvre au dessus, à l’opposé de la cascade. La traversée en escalade pour l’atteindre sera délicate. Le 19 juillet, Frédéric surmonte le passage. Une nouvelle verticale de 35 m est descendue après avoir parcouru un court méandre étroit, Encore quelques ressauts, et ils s’arrêtent sur une étroiture difficile. Aux vastes puits, séparés par de petits méandres, succède une étroite faille, coupée de ressauts et de rétrécissements, obligeant à monter en opposition dans la diaclase pour les franchir. C’est le moment ou nous arrivons. Freddo nous annonce une cote impressionnante de l’ordre de -400 m. Pascal, plus réaliste, fait remarquer qu’aux puits succèdent des remontées dans les méandres qui annulent partiellement le dénivelé.

Dès le lendemain , Baudouin se précipite dans le trou, accompagné de Pascal.Ils ressortent en piètre état combinaison déchirée, lampe à acétylène hors d’usage, presque à cours d’éclairage. Le méandre s’est bien défendu ; et Baudouin ne veut plus entendre parler de ce”trou à rats” qu’il considère comme indigne de lui.

Pendant ce temps, avec Maurice, nous avons détourné le ruisseau du Liet,qui se perdait à proximité de l’entrée des Jumeaux, dans une perte située beaucoup plus haut. Du coup, la situation s’améliore sérieusement dans le gouffre. La cascade Lydie tarit presque et le 22, avec Frédéric, noue arrivons à l’étroiture presque secs. Le moral en est bien meilleur. Cette étroiture est un méandre vertical et resserré dans un coude duquel on se laisse glisser ver le bas. En dessous, les pieds battent dans le vide.

Le retour sera dur. Nous sommes obligés de passer en hauteur dans des rétrécissements difficiles. Au sommet d’un ressaut, j’arrive la tête en avant au dessus du vide. La situation est scabreuse car dans l’étroit boyau descendant où je me trouve, il m’est impossible de faire marche arrière. Après maintes contorsions, l’arrive à me retourner et à trouver des appuis pour mes pieds. Le ressaut se descend alors en opposition.

Ces passages sont si extrêmes qu’il est impensable d’y traîner nos sacs, En remontant le cours du ruisseau, j’arrive à un point d’où je vois la lumière de Freddo, resté de l’autre coté de là chatière. Je l’appelle, et il vient à ma rencontre. Nous sommes de chaque coté d’un trou gros comme le poing. Les cordes sont sorties du sac, délovées, et passées par là, bout à bout. Je les replie, et mon camarade arrive par au dessus avec les sacs vides. Nous venons de dépasser le terminus de Baudouin et Pascal. Maintenant, la diaclase s’élargit un peu et la progression est moins difficile. Brusquement, le ruisseau disparaît dans un grand vide noir sous nos pieds. Les spits sont plantés fébrilement. Freddo plonge bientôt dans l’inconnu. Malheureusement pour lui, la cascade rejoint la corde. Il faut penduler, un becquet offre un amarrage qui permet de repartir au large. Nous prenons pied, 40 m plus bas sur la couche de dolomie ; la même qu’au Touya et à Krakoukas. Nos coeurs battent de joie et d’émotion. A nous les grandes profondeurs, à nous les grands toboggans. D’autant plus que ceux-ci se descendent facilement en escalade sans corde. En fait, ils ne sont pas bien larges et n’ont rien de commun avec ceux du Touya. Mais le ruisseau nous accompagne, prometteur. Deux petits ressauts de 3 et 4 mètres sont équipés. Le toboggan se dédouble, nous prenons la branche de droite, plus large. Encore 50 m de descente, et dans une petite salle part un méandre se terminant brusquement sur un étroit siphon ensablé. Rageusement, nous fouillons le secteur, aucune suite, nous remontons par un autre itinéraire et ressortons par la branche de gauche entrevue tout à l’heure. Il faut nous rendre à l’évidence, le gouffre est terminé à -432 m. Nous remontons, laissant équipé pour la topographie.

Publié le par Bruno TALOUR

Iseye

Le récit qui suit relate les explorations du Spéléo-Groupe du Club Alpin Français de Grenoble sur le massif Pyrénéen d’Isèye situé entre les vallées d’Aspe et d’Ossau dans les années 1971 à 1975.

https://www.geoportail.gouv.fr/embed/visu.html?c=-0.470667465942383,42.95147547516143&z=12&l0=GEOGRAPHICALGRIDSYSTEMS.MAPS::GEOPORTAIL:OGC:WMTS(1)&d1=1822772(1)&permalink=yes

I – EN PRÉAMBULE

LE GOUFFRE DU CAMBOU DE LIARD

par Bruno TALOUR

1970

Au cours de l’été 1970, les membres de la Société de Spéléologie et de Préhistoire des Pyrénées 0ccidentales ( S.S.P.P.0.) prospectent les lapiez du Cambou de Liard, non loin du col d’Iseye, entre les vallées d’Aspe et d’0ssau. Tout près du fond de l’oule glaciaire, une doline remplie de neige laisse un passage bas sur son versant Nord. Un courant d’air notable en souffle. Découvert en début de camps, le gouffre est descendu en plusieurs pointes jusque vers -400 m, au début d’un étroit méandre. Faute de suffisamment de matériel, et leur camp tirant à sa fin, les Palois sont obligés de déséquiper le gouffre sans aller plus bas. Au début de l’année 1971, René CABILLE, membre de la S.S.P.P.0., effectue un stage professionnel à Grenoble. Il prend alors contact avec un club spéléo local : les Spéléologues Grenoblois du Club Alpin Français et participe à un certain nombre de leurs sorties. Il n’est pas sans parler du grand gouffre que son club vient de découvrir au pied du Permayou. De fil en aiguille, l’idée d’une coopération s’installe, et, c’est ainsi que les Palois invitèrent les grenoblois à participer à l’exploration du gouffre du Cambou de Liard au cours de l’été 1971.

1971

À partir du 15 juillet le camp des palois est installé dans le cirque du Cambou de Liard . Les tentes se dressent sur une belle pelouse, parfaitement horizontale ou jase un ruisseau, contrastant avec le désert minéral et tourmenté des lapiez alentours. Ayant trouvé un nouveau gouffre à proximité : Le gouffre du Petit Coin, ils l’explorèrent jusque vers -250 m, puis retirèrent leur matériel pour le mettre dans le gouffre du Cambou de Liard. Le 2 Août, quand les grenoblois arrivent, les palois viennent de dépasser leur terminus de l’année précédente et d’atteindre -520 m dans le méandre.Dès le 4 Août, les grenoblois poursuivent l’exploration en équipes mixtes avec les palois.La cote -520 m est atteinte, le 5 Août : -620 m , le 9 août : -660 m , le 10 Août :-710 m. “Pour un observateur restant en surface, l’activité au camps n’était pas débordante, l’équipe au fond ne faisait parler d’elle qu’au moment du passage à -400 m, marquant la fin de la ligne téléphonique. Quand aux- spéléos de surface leur unique soucis était de bien s’empiffrer et de dormir. Pour le spéléo, par contre, la vie était toute différente de cet aspect superficiel. Il s’établi assez vite un certain rythme fondé entre l’activité incessante et parfois épuisante dans le gouffre et le repos réparateur ou les muscles se détendent et le corps se réchauffe, rythme lent et binaire ,….., opposition de la brûlure du soleil et de la morsure de l’eau glacée ; impression vague de somnolence et de bien-être, quand le duvet vient remplacer la combinaison, révolte de tout l’être quand, dans le trou, l’échelle passe sous la douche “ (Baudouin LISMONDE, Bull. S.G.C.A.F, 1971) Le 11 août , Ils atteignent -780 m dans une dernière pointe et déséquipent. Nous laisserons Baudouin raconter cet épisode : “La dernière pointe est restée gravée dans mon esprit comme particulièrement exaltante. Nous étions descendu à trois : Jean OZANZ, Eric DELAITRE et moi, poursuivre au maximum l’exploration du gouffre et commencer le déséquipement car notre séjour arrivait à sa fin. Les puits avaient été “dévalés” les uns après les autres et nous étions arrivés au terminus de la pointe précédente, au pied d’un magnifique puits de 60 m.Un canyon de plus de 30 m de hauteur s’était ouvert devant nous. Fini les méandres étroits et les passages ou l’on passe accroupi ; le gouffre semblait avoir baissé les armes. L’excitation de la première nous avait saisis et donné des ailes. Nos cris dominaient le vacarme du torrent. Nous nous sentions en grande forme, et c’est sans hésitation que la descente de plusieurs cascades en escalade libre fut entreprise. Les puits qui se présentaient au fur et à mesure étaient équipés par chacun d’entre nous.À mesure que le gouffre s’approfondissait et que l’éloignement se creusait, notre matériel s’amenuisait, ce qui nous contraignit à mettre fin à notre progression.La remontée fut longue à cause de la topographie et du déséquipement, mais nous étions heureux, nous avions atteint la cote -770 m et le gouffre continuait. “Ca continue !” Cette exclamation pourrait âtre le cri de ralliement des spéléologues, à chaque détour de galerie, un gouffre peut de fermer et celui qui aborde le premier un endroit qui sent la fin, ne peut s’empècher de crier son soulagement quant-il aperçoit la suite. Derrière lui les visages s’éclairent … ( La Montagne et Alpinisme n°4/1976) Le gouffre continuait! il s’agissait maintenant d’organiser une grande expédition pour l’été 1972. Il fut convenu que les palois s’occuperaient de l’intendance et les grenoblois du matériel. Le gouffre permettant de grands espoirs, il fut fait appel à un certain nombre de fabricants de matériel et de produits alimentaires qui dotèrent généreusement 1’expédition. Dans l’hiver 1972, je m’inscrivait au S.G.C.A.F, et étais invité au camp de l’été. A la pentecôte 1972 , au cours d’une réunion à Montpellier avec les palois, nous fixons les derniers points de l’organisation du camp.

II – L’EXPÉDITION 1972

Les automobilistes qui, ce 15 juillet 1972, abordent le premier virage de la route du col du Somport, à la sortie de Laruns ralentissent légèrement pour regarder un jeune barbu assis sur un invraisemblable bardas et qui tend le pouce. Harassé par une journée de train, affamé, un peu désabusé par tant de refus, je fais du stop sans conviction. Un grand carton porte écris au feutre noir : SPÉLÉO, EXPÉDITION ISEYE 72. Enfin, une fourgonnette s’arrête, Le conducteur, grand, costaux, fin collier brun, me demande si je ne suis pas le grenoblois qu’ils attendaient et ne présente ses amis palois avec lesquels j’avais rendez-vous à Iseye. Je monte et m’assied sur les sacs de pommes de terre , après avoir casé tant bien que mal mes impédimentas. On m’explique,avec force accent, que le camp a bien faillit ne pas avoir eu lieu à cause de l’indécision de certains. En tous cas c’est parti, le ravitaillement monte. Un arrêt à la centrale de Miègebat, nous permet de trier des vivres et du matériel entreposé ici grâce à la bienveillance des ingénieurs de la S.N.C.F.

Au fond de la vallée, le camp de base de Razies

Nous repartons. La fourgonnette quitte brusquement la nationale sur la droite et s’engage sur une route étroite et défoncée, Pierrot passe la première et la guimbarde, rageusement, attaque la côte, ricoche d’un bord à l’autre du chemin dans un jet de poussière et de cailloux s’essouffle et finit par s’immobiliser non loin du sommet. Nous déchargeons et le conducteur ramène son engin à un endroit un petit peu plus plat afin de faire demi-tour et de le garer. En plusieurs rotations, nous portons le matériel, non loin de là dans un cayolard à moitié ruiné ; au milieu d’une prairie aux hautes herbes.

Le cayolar (cabane) et les tentes du camp de base de Raziès.

L’endroit n’est pas idéal pour un lieux de camp. Dans la journée, la chaleur y est torride et les mouches et les taons nous harcèlent, la nuit l’endroit est humide et glacial. Néanmoins nos tentes s’élèvent l’une après l’autre dans la prairie de Razies aux rares endroit pas trop marécageux, ni trop en pente. Avec l’arrivée de nouveaux participants, palois et grenoblois, de jour en jour, l’activité devient plus fébrile, sous la rude férule et les coups de gueule de Pierrot, militaire de carrière, les portages s’organisent. Il s’agit de déménager près de deux tonnes de matériel et de ravitaillement, en un premier temps à la cabane Laiterine à 1700 m d’altitude, et ensuite de transporter le tout par dessus le col d’Iseye jusqu’au cirque du Cambou de Liard, à 2000 m d’altitude , non loin du gouffre que nous voulons explorer.

Batage des ânes.

Hier soir, nos amis palois ont amené quelques ânes et mules empruntés aux bergers du secteur. Ce matin, sous un soleil déjà haut, impitoyablement harcelés par les moustiques et les taons, hommes et bêtes s’agitent autour de la cabane de Raziès. Car ce n’est pas une mince affaire que de bâter une dizaine d’ânes, tous plus retords les uns que les autres, lorsque l’on n’est pas leur maître! A peine a t’on le dos tourné qu’il s’en trouve un qui se frotte contre le mur de la cabane, ou contre un arbre, pour faire tomber sa charge. Et Dieu sait si celles-ci ont déjà bien tendance à passer toutes seules sous le ventre de l’animal!

La pittoresque caravane s’ébranle, les uns après les autres, les ânes accompagnés chacun d’un cornac muni lui aussi d’un bon sac à dos, passent un à un sur le petit pont. Peu chargées, les bêtes avancent vite et nous avons du mal à les suivre. Jean a des ennuis avec la sienne, qui après s’être frottée à tous les arbres qu’elle a rencontré, le regarde l’air goguenard, son paquetage sous le ventre. À plusieurs, nous redressons la charge tandis que l’animal cherche à mordre et à ruer. La traversée d’un torrent nous pose quelques problèmes, l’un tire la bête apeurée, et l’autre tape dessus avec une trique. Enfin, nous débouchons dans les estives et, après avoir traversé le troupeau de génisses, arrivons à la cabane Laiterine plus fatigués que nos montures à force d’aller et de venir au long de la caravane. A l’intérieur du cayolard, dans un coin, l’amas de notre matériel commence à devenir impressionnant. Tandis que quelques uns descendent les bidets, nous montons nos tente à proximité. Le brouillard se déverse par dessus le col et nous nous réfugions à l’intérieur pour manger. Jacques, le berger est un personnage! Sale, crasseux, Ivre à partir de dix heures du matin, il ne s’occupe guère de ses bêtes qui paissent librement dans la montagne. Son cayolard, bien que d’une construction soignée pour la région, est aménagé des plus rudimentairement. Dans une extrémité de la cabane, un radier de ciment couvert d’un peu de paille lui sert de couche, le reste du sol est en terre battue. Il ne possède aucun autre mobilier qu’un camping gaz et quelques gamelles. Le soir, je trouve ma tente déchirée par une vache, j’en suis quitte pour coucher avec Jacques dans le cayolard sur la paille et la vermine qui ne manque pas de grouiller.

Col d’Isèye.

Les portages s’éternisant en raison de la grande quantité de matériel ; notre équipe est chargée de commencer le plus vite possible l’équipement du gouffre. Aussi, allons nous monter ce matin notre matériel personnel : tentes, duvets et un minimum de cordes et d’échelles. Les scouts de Laramindi nous aiderons pour le portage. La montée,au col d’Iséye commence dans la prairie de Laiterine, le col n’est pas très éloigné et trois quarts d’heure plus tard, nous remontons avec précautions le petit névé qui encombre encore le versant Est du col.

La Marère.

Une halte nous permet de contempler le paysage commenté par Albert, en verve, comme toujours. A notre gauche, l’arête monte vers le pic Permayou qui sépare les cirques glaciaires du Liet et du Liard. Viennent ensuite les lapies du Liard, ou s’ouvre le gouffre, puis le pic du Ronglet dont les couches calcaire retombent à 50° sur la vallée de la Berthe, la vallée d’Aspe et au fond la crête de la Pierre Saint Martin, haut lieu spéléologique. A notre droite la Marère nous domine.

Le sentier traverse à flanc pour gagner les lapies.

Péniblement, à cause de nos lourdes charges, nous cheminons de bloc en bloc, de lame en dalle, escaladant de petites barres rocheuses, au fond d’un couloir, ancien lit du ruisseau, pour déboucher au bout d’une heure et demi dans le cirque herbu du Liard.

La neige occupe encore le pied des barres rocheuses et le ruisseau coule abondamment avant de se perdre dans les fissures du calcaire. Le cirque présente un fond parfaitement plat, contrastant avec les lapiez environnants et est fermé au Sud par un ressaut de roches métamorphiques du paléozoïque. C’est grâce à ce massif imperméable que l’eau du ruisseau parvient jusqu’ici. En dehors de ce cirque, il n’y a d’eau nulle part sur le lapiaz, car elle est immédiatement absorbée par les multiples fissures du calcaire.

Nous posons nos sacs et Jean nous emmène voir l’entrée du gouffre. Une doline d’effondrement est presque remplie de neige à ras bord, mais sur son coté aval, un courant d’air a maintenu une ouverture. Il faut descendre en opposition entre neige et rocher, pour atteindre un laminoir incliné qui à la limite du jour débouche sur un puits de cinquante mètres, Notre première visite s’arrêtera là pour aujourd’hui et nous retournerons au camps monter nos tentes. Dès le lendemain ( 20 juillet ), Jean et moi partons pour équiper le gouffre jusqu’à -85 m. Ne connaissant pas la cavité, je laisse Jean diriger les opérations. Au sommet du puits de 50 m, il faut placer les agrès suffisamment loin de la paroi pour qu’ils frottent au minimum sur la roche, très abrasive. Nous cherchons longuement la meilleure solution. Néanmoins, un fractionnement devra être placé quelques mètres plus bas. Enfin, nous descendons le puits en rappel. L’étroite fissure du départ va en s’élargissant, après un palier à 10 m du fond, on tourne à droite autour d’un éperon pour déboucher dans une petite salle constituée par la base du puits. Jean m’attend et, ensemble, nous descendons un court méandre en escalade. Il nous faut maintenant équiper un ressaut de 6 m. Un puits de 22 n débouche au sommet d’une petite salle ou nous atterrissons au bout de notre matériel, entre nos pieds, une fente étroite plonge à la verticale. Nous plantons les spits d’amarrage et remontons. Le 21, Baudouin et “Cuisto” atteignent -200 m, après avoir équipé le P10 qui nous avait arrêté. Le 22, avec Jean, nous franchissons le premier méandre, étroit et lisse, creusé dans la roche noire. Il débouche au sommet d’un vaste puits de 40 m pas tout à fait vertical. Là aussi l’équipement pose problème. Un grand anneau de corde est passé autour d’un becquet et nous permettra d’éloigner la corde. Le froid a une curieuse action sur Jean, qui mesure ses gestes et agit comme dans un film au ralentit. Le puits est noir et sinistre, une cascatelle en rafraîchit désagréablement la descente, et encore plus la remontée. Nous équipons encore un ressaut, Baudouin et Albert nous croisent alors que nous peinons sur les échelles. Ils vont équiper une série de ressauts appelés : puits de 50 m, ils atteindront ainsi la cote -390 m. La remontée du premier méandre demande en certains points des efforts violents pour se bloquer en opposition et nous sortons bien fatigués.

Dans le méandre.

Le 24, Baudouin et Jean s’arrêtent à – 470 m, les mêmes atteignent -530 m le 28, J’arrive à la même cote avec Louis le 1er août en rééquipant quelques passages et en portant deux sacs au terminus.Pour la première fois, j’aborde le grand méandre. Ici , la roche brune est gréseuse et extrêmement adhérente. Nous partons en opposition sur une banquette, le sac entre les jambes … mais il faut bientôt se baisser pour franchir une étroiture et gagner une petite salle ou tombe une cascatelle. Le ruisseau jase sur son lit de graviers. Mais voila que les hautes parois se ressèrent et ne sont plus distantes que de trente centimètres. La progression s’effectue alors de coté, tel un pharaon des bas reliefs égyptiens, la combinaison de plastique raclant la roche, les pieds dans le ruisseau. Par moment, il faut monter en opposition pour chercher un passage un peu plus large, on trouve de place en place de petites niches accueillantes, élargissements ventrus dans un virage du méandre, décorées par quelques “macaronis” ou de rares concrétions excentriques qui pendent de la concavité. Le méandre déroule ainsi sur 300 m son invraisemblable lacis, arrivant par place à se refermer sur lui-même. 0n débouche alors à hauteur par une lucarne dans l’aval. 

La pente du fond est régulière , coupée par endroits de petits ressauts ne dépassant pas quelques mètres et qui, pour la plus-part, se franchissent en escalade.Si le méandre est étroit, sa hauteur, par contre est considérable, nous sommes montés en opposition, à la recherche d’un éventuel passage supérieur plus vaste, sur plus de 50 m sans voir les plafonds. Alors que j’attends Louis au bord du “Grand puits” qui marque la fin du méandre, j’entends, se surimposant au gazouillis tranquille du ruisseau, le raclement sourd de sa combinaison sur la roche, ponctué de temps à autre d’un juron étouffé. Voila qu’une tache de lumière colore une avancée de la roche, disparait, revient dans un creux, illumine un bec et s’avance dans un halo qui grossit autour d’une silhouette jaune. ” Le méandre est fini.., ça va ? – oui .., -un peu crevant ce méandre!” Nous repartons. A -530 m, Louis qui n’était jusqu’alors jamais descendu à plus de 100 m de profondeur dans ses gouffres du Béarn est impressionné. Il perd le moral et me demande tout les cinq minutes combien il reste de puits à remonter. La réponse est une longue litanie qui finit par : ” et le P5O d’entrée” ; obstacle qui commence à être redouté en raison de la profondeur qui croit d’une pointe à l’autre. Louis sort épuisé et ne redescendra plus dans le gouffre, persuadé, malgré sa robuste constitution, que ce genre de trou n’est pas fait pour lui. Le premier août, cinq ardéchois et cinq grenoblois arrivent au camps. Depuis le 20 Juillet nous n’étions guère plus de quatre à nous relayer à l’équipement et notre progression commençait à piétiner. L’arrivée d’équipes fraiches va nous permettre de nous reposer et l’exploration va faire un bond en avant.

Le 4 août “Popeye”, Gilbert PLATIER et “Bading”, de l’Ardèche, attaquent, Ils équipent le puits de 60 m, après avoir effectué une traversée en escalade permettant de descendre en dehors de la cascade. Dépassant le terminus de 1971, ils atteignent la cote- 790 m, Les frères 0ddes et Jean qui les suivent à quelques heures derrière franchissent deux ressauts. ( -805 m). En surface l’enthousiasme va croissant. Et malgré le brouillard qui humidifie toutes choses, malgré le pénible instant ou il faut enfiler des vêtements d’exploration glacés, car ils n’ont pu sécher ; les équipes de pointe foncent vers la première. Le 5 aout, à notre tour, Baudouin et moi descendons. A – 650 m, nous récupérons quatre sacs de matériel abandonnés là par une équipe de portage, et arrivons au puits de soixante mètres.

Ce dernier m’impressionne fort. L’eau qui chemine dans un méandre étroit entre nos jambes, disparait d’un seul coup dans 1e vide. Nous traversons en face grâce à une corde fixe posée par les ardèchois pour gagner un petit méandre fossile qui joint le puits au large de la cascade. La descente se fait entièrement dans le vide, la remontée sera rude ! Au bas nous courrons nous mettre à l’abri des embruns. Un important affluent arrive au bas de ce puits et le débit augmente sensiblement. Quelques ressauts sont descendus et nous arrivons au sommet d’une cascade, à mi-hauteur, la gerbe d’eau ricoche sur un redan et part à l’horizontale. Je m’arrête un mètre au dessus, hésite , récupère du mou sur la corde, et me laisse tomber, presque en chute libre au travers de la douche.

Baudouin en fait autant, et nous dévalons les ressauts suivants en compagnie du ruisseau. Au terminus des ardèchois une nouvelle cascade nous arrête. Baudouin équipe sur un becquet et descend directement. L’eau le rejoint sur un palier. Il suffoque sous la cascade et remonte trempé. Il faut équiper plus au large. Il repart, assuré, en opposition dans le méandre, se bloque cinq mètres plus loin dans un rétrécissement et plante les spits. Je luis fait passer le matériel et il peut descendre cette fois-ci à peu près hors d’eau. Ce sera la cascade de la gerbe. Un petit ressaut àe six mètres nous pose peu de problèmes et nous arrivons au sommet d’une haute cascade. Un vent d’embruns remonte jusqu’à nous. L’équiper directement est impossible, heureusement on peut traverser vers la droite en escalade, et nous descendons a peu près hors d’eau. La colonne d’eau s’écrase avec fracas sur un palier de blocs dans la première salle que nous rencontrons dans ce gouffre constitué jusqu’ici par une succession de puits et de méandres. Nous traversons sur des blocs pour gagner un lieu plus calme, à l’opposé de la cascade. Nous descendons par une verticale de 18 m entre les blocs et rejoignons le ruisseau souterrain qui provient d’un lac profond. La suite n’est pas bien large, et nous progressons en opposition sur une banquette dans une diaclase. Cette dernière se resserre et la banquette rejoint le plafond, nous obligeant à descendre de dix mètres par un étroit pertuis. En souvenir d’un passage similaire dans les Cuves de Sassenage, ce sera la galerie Mélusine.Le cours du ruisseau retrouvé s’élargit et s’interrompt brusquement au sommet d’un puits. Il ne nous reste plus qu’une dizaine de mètres d’échelle et plus de spits. Baudouin veut descendre pendant que je tiens cette dernière bloqué en opposition. Mais la cascade, dans la trajectoire de laquelle il est obligé de descendre l’en dissuade au bout de quelques mètres. D’après nos estimations nous ne sommes pas loin de -900 m.La remontée sera interminable et épuisante. A partir du grand méandre (-500m ) nous progressons comme dans un mauvais rêve, assommés de fatigue et de sommeil, et bien souvent, lorsque le second arrive au sommet d’un puits, il trouve l’autre endormi. Le réveil, engourdi, claquant des dents, n’en est que plus désagréable. Notre progression est extrêmement lente et chaque geste est mesuré, à la fin nous n’escaladons pas plus d’une dizaine de barreaux d’échelle à la suite, puis nous nous reposons longuement sur nos baudriers , accrochés par un “fifi” . Dans des circonstances comparables, “Cuistot” s’endormira sur l’échelle ; et c’est le suivant, qui après avoir longuement attendu qu’on lui crie de monter, en désespoir de cause, empoignera l’échelle et vingt mètres plus haut viendra butter, à sa grande surprise, sur notre amis pendu a son crochet. Le-moindre “pépin” serait catastrophique, car l’autre serait incapable de fournir le plus petit effort supplémentaire. Nous sortons enfin au soleil après 18h passées sous terre pour nous affaler sur l’herbe au bord de la doline d’entrée.

Dès que nous arrivons au camps, tous abandonnent immédiatement leurs occupations et convergent vers nous. Alors qu'on nous aide à nous déshabiller, nous racontons notre "première". Et l'on voit dans l'assistance attentive des yeux briller d'envie. Enfin, le mot magique est prononcé : ça continue ; l'équipe suivante partira avec l'espoir de dépasser la cote -1000 ; et c'est dans le brouhaha de conversations optimistes et passionnées que nous nous dirigeons vers la tente "mess" ou nous attend un repas reconstituant.


Nous ne manquons de rien ici ; des porteurs, avec beaucoup d’abnégation, montent presque chaque jour des fruits et de la viande fraiche. C’est pour ceux, pour qui le gouffre est maintenant trop difficile et trop profond, une façon de participer à part entière à l’aventure. Notre victoire sur le gouffre sera aussi la leur. Le vin coule à flot, et même des lapins et des poules courent autour des tentes. Un jour “Cuistot” nous fera un coq au vin qui laissera un souvenir ému dans toutes les mémoires. Lorsque nous ne sommes pas dans le trou, nous dormons au soleil (s’il daigne apparaitre), partons à la recherche de nouvelles cavités, ou désobstruons une doline proche du camps et qui présente un léger courant d’air.

Nous discutons passionnément sur la direction et l’avenir du gouffre, étudions les photographies aériennes du secteur jusqu’au plus petit détail, échafaudant de brillantes théories hydrogéologiques que la réalité du gouffre viendra bien souvent démentir. Un jeux nettement moins intellectuel fait fureur, il consiste à attraper à la course un lapin lâché préalablement au milieu de la prairie qui s’étend en arrière des tentes. Confrontés aux brusques changements de direction dont cet animal est capable, bien peu arrivent à s’en saisir. Certains jours le brouillard règne en maître sur la montagne, réduisant notre univers aux tentes et étouffant tout bruit. L’humidité imprègne les toiles et les vêtements. Le camp est alors comme mort ; rien ne bouge jusqu’aux heures des repas ou jusqu’au retour du soleil , chacun se réfugiant dans son duvet. D’autres jours l’orage et la tempête s’acharnent sur le camp. alors que la foudre rôde et claque sur les crêtes, et même quelque fois dans le Cambou, cinglés par la pluie ou la grêle, nous luttons pour empécher le vent d’emporter nos tentes. La grande tente commune y est la plus sensible, et un soir, alors que nous sonnes douze, cramponnés à l’armature, nous sentirons la tente se soulever et nous avec ! Le 7 aout, une équipe ardèchoise composée de Roland ODDES, Gilbert PLATIER et “Bading” dépasse notre.terminus en franchissant après une traversée à droite la cascade de l’hélice, puis tout de suite après une impressionnante cascade où viennent converger deux torrents souterrains. Ils sont arrêtés 50 m plus loin par un profond plan d’eau. Le même jour, “Popeye” et Maurice BONNEFOY lèvent la topographie de -750m à -850 m.

Le 9 aout, Jean,”Cuistot”, Baudouin et moi-même descendons à nouveau. Avec Baudouin nous projetons de rapporter le maximum de photographies de la partie profonde du gouffre. Jean et “Cuistot” vont essayer de franchir le plan d’eau qui a arrêté les ardèchois grâce à une pontonnière. Nous partons en premier. Nous sommes impressionnés par la cascade de l’hélice. Il faut descendre d’un coté, puis traverser sur une vire sous la gerbe de la cascade et descendre à nouveau verticalement de 7m. Mais quelle est cette vibration sourde qui nous”prend au. tripes” au fur et à mesure que nous avançons ? Nous nous regardons l’un l’autre inquiets au bord d’un maelström d’embruns. Pour la première fois nous hésitons sérieusement à descendre. Cependant l’échelle et la corde posées par les ardéchois sont bien là. À la lumière de nos lampes conjuguées nous distinguons une énorme cascade qui, venant de la droite, rejoint celle du ruisseau que nous suivions jusqu’ici. Plein d’appréhension, je descend prudemment. À la jonction des deux cascades je prend pied sur un gros bloc providentiel qui me permet de m’écarter peur enlever mon descendeur. Baudouin fait une photo et me rejoint. Maintenant la galerie se rétrécit. Jean et Cuistot arrivent, franchissent le plan d’eau qui avait arrêté les ardéchois et reviennent trop vite , déçus , nous annoncer qu’ils se sont arrêtés sur un siphon. Je passe mon appareil photo à Jean qui retourne prendre un cliché du fond du gouffre. “Cuistot” et Jean remontent en topographiant , Baudouin et moi déséquipons jusque vers -880 m . À la “salle à manger” (-400 m ) ou nous avons, en descendant, laissé du matériel de bivouac, nous plongeons, assommés de fatigue dans les duvets. L’altimètre, descendu par Baudouin, donna une profondeur de -9l5 m. Nous étions à la fois heureux d’en finir avec ce gouffre difficile, et déçu , car nous comptions bien battre le record de profondeur, les possibilités géologiques étant d’environ 1400 m. L’euphorie de la première passée, il faut maintenant retirer le matériel du gouffre. C’est une corvée longue et pénible et certains se trouverons brusquement des obligations dans la vallée.

Le 10 août, les ardéchois déséquipent de -880 m à -610 m et ressortent avec cinq sacs.Le 11, Claude CANILLO , Patrick DUPILLE, Maurice ROGNIN et Gérard FRANCONNIE déséquipent encore 100 m et sortent deux sacs. Le 13, presque toute l’équipe se retrouve dans le grand méandre à -500m. Les sacs progressent à la chaîne, de dix mètres en dix mètres, d’un tas à l’autre, portés à bout de bras les sacs avancent. Depuis un certain temps chacun écoute avec anxiété le bruit du ruisseau qui serpente à quelques mètres sous nos pieds. Il semble que ce dernier augmente insensiblement. À un ressaut, il faut nous rendre à l’évidence, le débit de la cascade a presque décuplé; par endroit des douches tombent des voûtes, là ou quelques heures auparavant il n’y avait rien. C’est la crue qui nous interdit la remontée des puits, et plus particulièrement celui de 40 m à -250 m qui est déjà arrosé par temps normal, malgré notre inquiétude, nous continuons notre lente progression. Nous sommes ici en lieu sur, et il vaut mieux attendre que la crue passe plutôt que d’essayer de remonter coûte que coûte, lorsque nous arrivons à -380 m, le débit a bien diminué, et, laissant là le matériel nous pouvons remonter. Nous sortirons un peu plus mouillés que d’habitude, mais sans “pépin”. Ceux restés en surface nous apprendront qu’un violent orage a éclaté, mais qu’il a été de courte durée. Pour nous le camp est fini, et il ne nous reste plus qu’à descendre notre matériel dans la vallée, lourdement chargés. Le ruisseau dans le gouffre a été coloré par Jean-Pierre BESSON à -400 m. La fluorescéine est ressortie, conformément à nos hypothèses, au bout de 48 h à la source des Fées dans la vallée d’Aspe à 410 m d’altitude. Le siphon qui nous a arrêté n’est donc qu’un obstacle et non le début d’une zone noyée. Le dénivelé potentiel était de 1500 m et nous espérions bien battre le record du monde de profondeur. Malheureusement, la nature en décidé autrement. Peut-être ne s’agit-il que de partie remise. Le reste du déséquipement sera effectué par les Palois au cours de l’automne. La topographie, fébrilement dépouillée dès notre retour à Grenoble nous donnera -9l0 m de profondeur. Le gouffre du Cambou de Liard, à l’époque, venait donc en troisième position derrière les gouffres de la Pierre St Martin et Berger ( – 1141 m ). Malheureusement cette belle victoire sera endeuillée à l’automne par la mort, au retour d’un portage de déséquipement, dans un accident de voiture, de André TOUYA, à qui nous devions l’organisation de l’équipe de surface.

III EXPEDITION 1973

LE TROU SOUFFLEUR DE LIET

Durant l’automne 1972, notre matériel étant immobilisé dans le gouffre du Cambou de Liard, le club ne dispose plus que de quelques cordes et d’aucune échelle. Nous reprenons nos activités habituelles sur le massif du Vercors. Sans échelles, nous sommes obligés, si noue voulons descendre quand-même quelques trous, de nous mettre à la technique du “Jumard”, alors pratiquée par peu de spéléos. Cette dernière permet de remonter sur une corde seule, grâce à deux bloqueurs qui pincent alternativement la corde. L’un est fixé au cuissard, l’autre est relié au pied par une longe. Le spéléo monte le pied et à la main fait avancer le bloqueur supérieur sur la corde, puis il se rétablit sur son pied. La corde, tendue par le bas, coulisse alors dans le jumard de ceinture et le maintient. Le mouvement, moultement répété, permet de progresser à chaque fois de 40 à 50 cm sur la corde. Si nos premiers essais ne furent pas toujours concluants, car les réglages sont délicats, (longueur des sangles, baudrier bien maintenu, etc… ) la méthode finit par s’avérer nettement plus efficace et plus légère que la technique des échelles. Elle fut presque définitivement adoptée. Malgré une opposition croissante dans son club, due à une jalousie engendrée par une publication scientifique de notre part sur le gouffre du Cambou de Liard, René Cabille nous invite pour l’été 1973 à un camp au cirque de Liet situé immédiatement à l’Est de celui du Liard. Comme l’année précédente, les ardéchois sont invités. Le but principal de l’expédition était le trou souffleur de Liet, dont nous avions très souvent entendu parler au cour de l’expédition précédente. Ce gouffre avait une fameuse réputation ! Après être descendu dans un puits glacé de 100 m de verticale qui crachait un torrent d’air froid, les palois avaient été arrêtés vers -300 m par des cascades impressionnantes ! Plusieurs héliportages gratuits, obtenus grâce aux relations de Jean Pierre permirent d’amener tout le matériel à pied d’oœuvre. C’est cependant lourdement chargés, comme d’habitude, que Baudouin, François et moi, partons de Razies (à 900 m d’altitude) à la découverte de cette nouvelle zone spéléologique. Au début nous suivrons en rive gauche, le sentier du col d’lsèye pour le quitter à la cabane de Cujalatte. Nous traversons le torrent et montons à travers bois en direction de la base de l’éperon Nord du Pic de la Ténèbre, selon un itinéraire supposé être le plus court pour rejoindre le lapiaz du Liet. Nous montons à travers la forêt par des pentes fort inclinées, nous tenant aux branches et patinant sur les feuilles mortes. En sueur, et les mollets déjà durs, nous arrivons enfin au haut de la prairie de Characou, juste au pied de l’éperon. Là, la base du lapiaz de Liet est défendue par une pente impressionnante coupée de petites barres et de vernes serrées et impénétrables. À gauche, un cheminement nous apparaît possible. Une vire herbue monte en diagonale à travers les arbres et rejoint une épaule sous le premier ressaut rocheux de l’arête. Noue montons d’abord dans des rochers faciles et herbus, mais progressivement ces derniers disparaissent et nous nous retrouvons taillant des marches à coup de pied dans une pente d’herbe à quarante cinq degrés. Avec précaution nous nous hissons de marche en marche, attentifs à ne pas être déséquilibrés par nos lourdes claies à portage. La pente diminue enfin. Nous ne sommes pas tiré d’affaire pour cela … Un bois de vernes touffues recouvre un lapiaz tourmenté. Nos claies s’accrochent dans les branches et nous tombons à tout moment dans des chausses-trappes dissimulées sous les rhododendron. Petit à petit, l’altitude croissant, le lapiaz l’emporte sur la végétation et nous débouchons en vue d’une grande combe d’éboulis au pied de la falaise du pic de la Ténèbre. Baudouin est attiré par une dépression au contact du lapiaz et de l’éboulis, non loin d’un gros bloc morainique. Un formidable courant d’air s’écoule dans la pente en un fleuve glacé. Il sort d’une ouverture large et basse sous laquelle il faut se baisser pour voir plonger dans l’obscurité une rapide pente de neige. Des traces sur la neige et des sacs à l’entrée prouvent que nous avons, au hasard, trouvé le Souffleur de Liet. Légèrement vêtus, nous ne nous attardons pas tant “le vent” est froid et continuons notre montée à travers le lapiaz, puis dans des pentes d’herbe inclinées. Après avoir traversé le lit à sec d’un ruisseau, nous aboutissons sur un promontoire d’où l’on domine la plus grande partie du clapier. Ce dernier est beaucoup plus vaste que celui du Liard. Il s’étend sur près de deux kilomètres carré, bordé à gauche par la haute falaise du pic Permayou, à droite par les pics de la Ténèbre. Il est coupé horizontalement, au tiers supérieur, par une vire herbeuse horizontale qui le traverse d’un bord à l’autre. En dessous de cette dernière les calcaires sont gris et sont roux au dessus. Ces couches sont la continuation directe, à l’Est du Pic Permayou, de celles du cirque du Liard. La bande d’herbe cache une couche de dolomie rousse que nous voyons monter en diagonale dans les versants du Permayou et de la Ténèbre. Elle constitue un niveau imperméable entre les deux formations calcaires, et nous la retrouverons au plancher de certains gouffres. Derrière le promontoire, un ensellement dans les lapies débouche sur une petite plaine herbue ou serpente un ruisseau. Les tentes des palois sont dressées sur le coté droit, au pied d’une barre rocheuse qui borde le cambou.

Cambou de Liet

Notre arrivé ne semble pas déclencher ici une vague d’enthousiasme, et si Albert a toujours une bonne blague pour décrisper l’atmosphère, Jean Pierre nous accueille assez froidement. On nous reproche d’avoir publié dans Scialet (revue des spéléo de l’Isère), un article sur le gouffre du Cambou de Liard, de manquer d’esprit d’équipe, et surtout, le reproche s’adresse à moi, d’avoir écrit un article scientifique sur l’expédition 1972, article publié dans une revue à faible tirage et essentiellement technique ! Assez curieusement ce grief ne nous sera révélé que plus tard. En minorité devant les palois, c’est dans un silence gêné, ou tombent de rares commentaires, que nous montons nos tentes ! Puisque nous sommes monté et que nous avons payé notre part du ravitaillement, nous resterons. Au cours du repas, les langues se délient un peu et nous apprenons ou en est l’exploration du gouffre. Pendant les week-ends précédant le camp, les palois ont équipé le Souffleur jusque vers -210 m au sommet d’un- puits de 25 m. Toutes ces histoires ne nous empêcherons pas de dormir, et le lendemain nous partons accompagnés d’un palois : Bruno CALVEZ, pour continuer l’exploration du souffleur.

Souffleur de Liet

Tout de suite, nous descendons dans une raide pente de neige, grâce à une main-courante ; un ressaut, surprise, à -20 m un magnifique tube incliné à 45° s’enfonce sur 100m de long, tel une piste de ski que nous dévalons, nos trois lampes s’étirant comme dans une descente aux flambeaux. Nous quittons la neige et sommes fort déçus de constater que le redoutable puits glacé dont on nous avait tant parlé soit cette débonnaire pente de neige ou une corde est à peine nécessaire ! Mais voila quelques ressauts, puis un puits de 33 m au pied duquel coule un ruisselet dans une petite salle au plancher de graviers. Nous remontons un éboulis jusqu’au plafond du méandre. Nous recoupons un autre méandre perpendiculaire ou nous descendons de 23 m en rappel. Nous sommes là dans un vaste canyon qui s’enfonce cran par cran sans autres difficultés que des verticales successives de 15 à 25 m. Le puits de 25 m qui avait arrêté Jean OZANZ lors de la descente précédente est franchi, et c’est avec une excitation croissante que nous plongeons vers l’inconnu. Mais voila qu’au bas d’un dernier ressaut de 12 m le canyon se resserre. Il faut monter de quelques mètres, prendre une étroite diaclase, ou Baudouin passe à peine. Entre nos pieds, dans un élargissement, s’ouvre un puits. Une pierre,jetée par là accuse une quinzaine de mètres que nous descendons plein d’espoir. Il sera de courte durée, car, dans une petite salle, l’eau part dans un étroit méandre. Un nouveau puits s’ouvre en dessous ; mais cela ne passe pas sans prendre de gros risques. Pourrions nous remonter cette étroiture verticale qui exige de chasser l’air des poumons pour descendre, et où les pieds battent dans le vide ? Sagement nous renonçons, d’autant plus facilement que nous avons perdu le courant d’air. La suite est ailleurs. Au sommet du puits de 15 m, le méandre semble continuer. Il se transforme bientôt en une galerie cylindrique et nous buttons, dépités, sur un petit siphon. Je redescendrais avec Baudouin pour lever la topographie. Ce fut une longue bagarre avec la boite topofil dont le fil cassait presque à chaque fois, après plusieurs redescentes pour refaire une visée, la grogne croit, Et ulcérés nous remballons nos outils bien avant la fin ! Palois et grenoblois sont déçus de voir ce gouffre, dans lequel nous placions beaucoup d’espoirs se terminer aussi vite. Inconsciemment, les palois nous en veulent un peu d’avoir fini leur”grand gouffre”. Sur ces entrefaites arrivent les ardéchois. Les palois, amers, leur demandent de déséquiper. L’étroiture ne sera même pas revue. Le jour du déséquipement François et moi levons la topographie de -175 m à la surface. Au passage, nous effectuons une traversée au sommet du P 23, vers – 150 m. Le courant d’air provient en majeure partie de ce secteur. Mais nous devons abandonner notre progression sur des banquettes pourries, de peur de blesser par des chutes de pierres nos camarades qui déséquipement en dessous. La suite du gouffre est certainement là ! Les ordres sont les ordres, et les ardéchois continueront leur travail jusqu’à la surface. Le trou sera considéré comme terminé.

LE GOUFFRE ANDRÉ TOUYA

Appelé par des obligations militaires, Baudouin nous quitte et nous laisse à deux en butte à l’hostilité croissante des palois. N’ayant plus de gouffre à descendre, nous allons jeter un coup d’oeil au trou de la Tasque, exploré en 1970 par la S.S.P.P.O. Une suite serait possible vers -100 m, où le ruisseau se perdrait dans un puits non descendu. En fait il ne s’agit, en guise de puits, que d’une marmite de géant au fond bouché. Ce gouffre est cependant intéressant par le courant d’air aspirant qui le parcourt et par le magnifique toboggan descendant à 45° au contact de la, dolomie. Il a été exploré jusque vers – 250 m ou un colmatage ferme d’un seul coup le “tube”. Avec les palois, nous prospectons la partie Est du lapiaz vers le pied de la Ténèbre. Les ardéchois explorent la partie Ouest, sous la paroi du Permayou. Nous descendons de nombreux trous sans grand succès. Tous sont bouchés par des cailloux ou de la neige. Nous restons plutôt sur la partie haute du lapiaz, plus proche du camp. (alors que de grandes cavités existent plus bas, mais cela, nous ne le savions pas). Dans leur secteur, les ardèchois ont trouvé un trou intéressant. Une fissure du lapiaz semblable à beaucoup d’autres va en s’évasant vers le bas au lieu de se refermer comme de coutume, cela constitue un puits de 16 m, immédiatement suivi d’un autre de 12 m. Ils cheminent ensuite dans un méandre encombré de blocs qui conduit à une zone ébouleuse. Un bon courant d’air les accompagne vers le bas. Le soir, au camp, l’annonce de leur découverte passe presque inaperçue. La profondeur atteinte n’est pas bien importante et l’ambiance du camp étant de plus, fort tendue, nos chamailleries nous préoccupent plus que la découverte d’un nouveau trou. Ne nous faudra t’il pas faire un raid vers la tente de l’intendance, jalousement gardée par Jean 0ZANZ ; car les palois, organisateurs du camp, pour nous inciter à partir, nous rationnent la nourriture aux repas communs, et s’empiffrent en cachette sous leurs tentes sur des provisions “personnelles”. Si Jean Pierre BESSON, ne nous adresse presque plus la parole, Claude ROUGERIE entretient soigneusement la zizanie, poursuivant les deux grenoblois minoritaires de sa haine, jurant que nous ne remettrons plus jamais les pieds ici. Ce que nous aurions fait si… Si le trou des ardéchois m’avait pas continué. Or, il continue, et même bien ! Après les ressauts du méandre et avoir cheminé au travers de blocs, “Popeye”(Jean Louis BAYLE), Gérard ALLEGRE, “Bading”(Jf. ROSA), et les frères ODDES débouchent au sommet d’une galerie en forme de tunnel inclinée à 45° et encombrée de très gros blocs en équilibre instable. “Bading” tente de passer par la gauche, il y a là une énorme “poire” rocheuse, de 5 ou 6 mètres de haut plantée par son petit bout dans la caillasse. Notre amis, encordé, descend prudemment et s’enfile entre la “poire” et la paroi. Le passage est étroit et il doit forcer un peu pour passer. Mais voila qu’il sent sous sa poussée le bloc bouger. La peur l’étreint. Il hurle “le bloc bouge”. Il s’immobilise, rien ne se passe ; délicatement, le coeur battant, avec mille précautions, il se dégage et remonte, encore tout tremblant vers ses copains. Tant d’émotions mettent fin à l’expédition. Ils arriveront au camp encore secoués par leur aventure, ce lieu s’appellera désormais le”toboggan de la peur”. Le trou est équipé pour l’exploration aux jumards , avec des cordes uniquement. Les palois ne pratiquent pas cette technique et nous accusent de ne pas utiliser les échelles afin de les éliminer de nos explorations. En réalité, outre l’allègement du matériel (une seule corde au lieu d’une corde plus des échelles), une corde seule évite des chutes de pierres, déjà trop fréquentes dans cette cavité ébouleuse. Souhaitant ne pas entretenir l’ambiance oppressante qui règne en surface, nous initions les palois à nos méthodes sur un gros bloc de rocher qui occupe le fond du cirque et joue le rôle d’école d’escalade. Cette fois ci, nous participerons à l’expédition, nous partons à huit “Popeye” , Gérard ALLEGRE, les frères ODDES, ” Gégé jumard” ( Gérard DEBOST), “Bading”, François BERTHOD et moi. Le “toboggan de la peur” est descendu, ce coup ci, du coté droit en restant sur une vire au dessus de l’éboulis, qu’ainsi, nous ne touchons pas. Par un puits de 21 m, nous débouchons dans une vaste salle dont nous ne distinguons pas les plafonds. Il s’agit d’ailleurs de la base de puits gigantesques remontant probablement non loin de la surface. Le sol est constitué par un chaos invraisemblable de blocs. en équilibre instable que nous traversons précautionneusement. Sous nos pas, des tassements inquiétants, accompagnés de grondements sourds entretiennent l’angoisse. C’est avec soulagement que nous gagnons le sommet d’un énorme bloc coincé entre deux parois et à l’abri des chutes de pierres. De là, deux spits et une corde de dix mètres nous permettent de passer à l’étage inférieur. Encore un ressaut dans de la dolomie friable, et nous débouchons dans un toboggan au plancher nu, plongeant vers l’inconnu. Une rapide descente en rappel nous mène 80 m plus bas sur un éboulis qui ferme complètement le tube. Nos regards se portent vers les hauteurs et nous découvrons dans la paroi de gauche un méandre qui nous conduit au sommet d’un nouveau puits. Malheureusement, nous n’avons plus de corde, et à contre cœur, nous devons renoncer à aller plus loin. La suite sera pour demain. Cependant nous balançons par là dessous quelques gros blocs qui dévalent longuement dans un tintamarre dantesque une pente que nous estimons dépasser la centaine de mètres. Il ne nous reste plus qu’à remonter.”Gégé jumard” est déjà à quelques mètres au dessus de nous quand un grondement sourd provient des hauteur. Quelques pierres sifflent et rebondissent de paroi en paroi Venant claquer sèchement à nos pieds. Sans chercher l’origine du phénomène, nous nous jetons dans l’entrée du méandre qui constitue un abris. “Gégé”, accroché à sa corde a pendulé et s’agrippe à un becquet de la paroi. Le grondement s’amplifie, et brusquement nous reconnaissons le bruit de l’eau. La crue, tant redoutée des spéléos ! Avec un souffle soudain qui fait vaciller nos lampes, une vague d’eau de cinquante centimètres de haut balaye la galerie sur toute sa largeur. Un torrent écumant, sale, charriant des cailloux, gronde à quelques mètres de nous. Mais très vite, le calme revient, le débit du ruisseau se stabilise au triple ou au quadruple de ce qu’il était avant la crue, ne menaçant plus notre remontée. Les uns après les autres, s”échelonnant de toboggan en puits, nous regagnons la surface. Dehors quelques éclairs zèbrent encore la nuit vers le nord et la plaine, un vent frais secoue nos tente. Ce phénomène de la vague de crue à été observé dans d’autres cavités à forte pente. Il est probablement à l’origine de la tragédie de la grotte de Gournier (en Vercors) ou trois spéléologues lyonnais furent emportés par une crue alors qu’ils revenaient vers la surface (novembre l976). Nous pensons pouvoir l’expliquer de la façon suivante : les premières masses d’eau entrant sous terre (au début d’un orage, par exemple) sont freinées parce qu’elles doivent mouiller la surface de la roche, se frayer un chemin à travers les cailloux, remplir les creux. Les masses d’eau suivantes se propagent. beaucoup plus rapidement, car n’ayant plus à surmonter ces obstacles et rattrapent les premières -. Au fur et à mesure de l’enfoncement de la crue, le phénomène s’amplifie et fini par constituer une véritable vague. Un autre phénomène curieux nous intriguera. Notre expédition eut, lieu durant la nuit (comme bien souvent en spéléologie). Vers minuit, nous étions à notre terminus et balancions allégrement des blocs énormes dans le toboggan que nous dominions jouissant d’un étrange sentiment partagé entre la sourde angoisse qui monte à la gorge devant une grande verticale et l’anticipation de la première promise par de longs échos. Le lendemain, Ambroise, le berger, nous dira que dans la nuit, alors que l’orage naissant venait de le réveiller, il ressentit de sa couche des grondements sourds venant de sous terre. S’agissait ‘il de nos blocs ? A l’époque nous l’avons cru. Les explorations ultérieures et la topographie nous ont montré que le gouffre ne passe pas exactement sous le cayolard, mais plutôt à 200 ou 300 m plus à l’Est. Par contre, un autre grand gouffre passant exactement sous la doline ou se niche la cabane sera découvert en 1976. Le camp tire à sa fin, et des obligations professionnelles appelant la majorité d’entre nous vers la plaine, cette expédition sera la dernière. Nous irons le plus loin possible et déséquiperons du fond à la grande salle de -204 m. Les palois, qui entre temps, ont équipé jusque là aux échelles, se chargeront de sortir leur matériel dans les week-ends qui suivront notre départ. Pour cette dernière pointe, nous sommes neuf, car nous avons décidé Jean OZANZ à nous accompagner et à participer à la première. Avec “Gégé jumard”, nous partirons avec quelques heures de retard sur l’équipe de pointe car nous sommes chargés de faire la topographie à partir du point ultime atteint jusqu’à la surface. Nous remonterons en premier, précédant le déséquipement. Quand nous arrivons à notre arrêt précédent, les autre sont déjà loin ; et nous nous précipitons pour découvrir à notre tour les vastes galeries sondées il y a quelques jours. Le grand toboggan ne fait que soixante mètres de long , mais il est immédiatement relayé par un nouveau tube ou une vision grandiose nous attend , ce dernier est pratiquement rectiligne et les lampes de nos amis, occupés à remonter, s’échelonnent sur plus de cent mètres, matérialisant ainsi la grande profondeur. Impressionnés par le vide, c’est avec un léger pincement au coeur, que nous nous laissons filer sur la corde au rythme saccadé du descendeur.Nous rejoignons les autres sur un palier en rive droite du toboggan. Ce sera notre terminus, car ils ont déséquipé en dessous. Ils nous affirment Avoir descendu environ 60 m plus bas et s’être arrêté vers -500 m, au sommet d’une nouvelle pente estimée dans leur enthousiasme à environ 100 m de creux. Avec de si vastes galerie, un fort courant d’air descendant, et la profondeur déjà atteinte, nos espoirs sont grands de dépasser le siphon terminal du gouffre du Cambou de Liard, et c’est plein d’optimisme pour les explorations de l’année prochaine que nous commençons à lever la topographie. Ce travail, lent, minutieux, répétitif, pénible dans toute autre cavité, est ici, presque une partie de plaisir. Nos visées atteignent par moment près de 50 m dans les toboggans et à ce train là, noua approchons vite de la surface. Malheureusement, à partir de la salle de -204 m, les galeries reprennent un gabarit plus normal et la longueur des visées n’est plus que de quelques mètres, et même moins dans le méandre. Nous sortons enfin, avec sur nos carnets, une liste de chiffres que nous dépouillerons avec fièvre dés le lendemain matin pour pouvoir annoncer à nos copains, impatients, la cote atteinte par l’équipe. Pour une fois d’accord avec les palois, nous baptiserons ce trou : Gouffre. André TOUYA, en souvenir de notre ami palois, mort à l’automne 1972, dans un accident de voiture, et à qui nous devions la remarquable organisation de l’intendance lors de l’expédition au gouffre du Cambou de Liard. Le retour dans la vallée se fera, comme d’habitude, chargés d’énormes sacs de matériel. C’est avec impatience que nous attendrons l’été 1974 ; rêvant pendant l’hiver sur nos cartes et nos topographies, discutant pendant des heures sur les possibilités du gouffre. Quelles aventures nous réserve t’il encore ?

IV – EXPEDITION 1974

GRANDS GOUFFRES ET PETITE GUERRE

Durant l’hiver 1973 – 1974, nous apprenons qu’il est exclus que nous fassions un camp commun avec les palois. Ceux-ci ont invité les ardéchois, mais ne veulent pas entendre parler de nous. De plus, Jean-Pierre use de son influence auprès du Maire d’Accous, commune où est situé le gouffre, pour essayer de nous faire interdir l’accès au Cambou de Liet par arrêté municipal. Qu’importe, en accord avec les ardéchois, nous organiserons notre camp aux mêmes dates que le leur, mais par nous même. C’est donc dans l’incertitude du sort qui nous sera réservé, que nous partirons pour les Pyrénées en juillet 1974. Ne pouvant pas disposer d’hélicoptère pour monter notre matériel et notre ravitaillement, et ne désirant pas passer la plus grande partie de notre temps en portages, nous étudierons soigneusement la partie intendance de 1’expédition, allégeant au maximum la nourriture et veillant à ne pas emporter de matériel inutile. Le premier Août 1974, nous sommes deux au terminus de la route du Bitet : Frédéric POGGIA, et moi-même. Baudouin LISMONDE, FRANçOIS BERTHOD et Jacques PRAYET, nous ont précédé, Maurice CHIRON viendra nous rejoindre dans quelques jours. Après avoir répartit le matériel entre nous, chacun part lourdement chargé, à son rythme. Nous remontons le long du torrent dans les buis, puis traversons ce dernier pour gagner la rive gauche. Au carrefour des sentiers du col d’Yseye et du lac d’Isabe, nous prenons le sentier du lac qui revient en rive droite et monte très raide, Nous le quittons au bout d’un moment pour gagner à l’horizontale la prairie de Cujalate, puis à travers bois, Characou. Nous préférons cet itinéraire à celui de l’autre rive, car il est plus ombragé et plus régulier dans l’effort. Aujourd’hui, il fait très beau et une lourde chaleur nous accable. Frédéric est déjà loin devant et je me retrouve seul en dernier n’ayant pas le goût à faire la course. J’aborde la plaine de Characou, une petite descente m’amène au bord du ruisseau, à l’ombre maigre d’un arbre tordu par la foudre. Boire! Je bascule ma charge sur l’herbe et m’accroupis. L’eau n’est pas bien fraîche, n’en buvons pas trop, maintenant il faut remonter cette interminable prairie dont la pente se relève progressivement jusqu’au petit couloir dans les vernes là bas sous la barre rocheuse. Attiré par la sueur, les mouches et les taons m’assaillent. Tant qu’on avance, le mouvement les empêche de se poser et de piquer, alors marchons. Je décris de savants zigzags pour grignoter régulièrement la pente sans trop d’efforts. J’atteins l’ombre du couloir et marque une pose pour régler les bretelles de la claie à portage avec l’espoir de soulager un peu les épaules. Calculons, ici j’ai fait à peu-près la moitié du dénivelé, mais après, cela va plus vite. Le plus mauvais passage est encore devant moi, il consiste à se faufiler à travers les aulnes ou la claie s’accroche. Au dessus un éboulis où les pierres roulent sous le pied, débouche dans la prairie, à la limite du lapiaz. Le soleil s’est caché derrière le col d’Isèye. Une agréable coulée de vent frais court sur l’estive. Je vais aller en traversée jusqu’à l’arbuste, là-bas, en suivant les sillons tracés par les vaches et revenir vers la barre rocheuse. Plus haut, un replat se devine. Ensuite il y aura l’éboulis, un vaste clapier à petits et gros blocs, que je prend toujours trop à gauche et où je m’embête longuement. Je le sais, à la descente, pas de problème, mais à la montée je n’arrive jamais à l’éviter complètement. Il commence à faire plus sombre, dépêche toi, tu vas encore te payer la traversée du lapiaz de nuit ! Frédéric doit déjà être au camps. Après avoir bu longuement au ruisseau, il commencé la popote. Ah ! de l’eau, il n’y en a pas avant là haut, et je commence à avoir sérieusement soif. J’attaque la montée du Lapiaz. Le sentier de la cabane d’Ambroise est facile à suivre, voila les ânes qui se bousculent à mon passage. Je fais un prudent détour au dessus du cayolard pour ne pas avoir affaire au patou. Il n’a pas bonne réputation, et il ne vaut mieux pas le rencontrer de nuit. Quelque part au dessus, dans la pénombre, j’entends tinter les clarines du troupeau. La moraine,sombre, se profile sur le lapiaz éclairé par la lune. Il faut la remonter jusqu’à un point assez mal définit ou l’on commence une traversée ascendante à gauche à travers les dalles, en utilisant au mieux les bandes d’herbe. Certains, de nuit, ou dans le brouillard , se sont perdus dons ces parages, et le lendemain matin, après qu’ils eussent passé un bivouac inconfortable à l’abri rudimentaire, d’une fissure du lapiaz, nous les voyions arriver, trempés et courbaturés, penauds de leur mésaventure. Quand je rencontrerais les calcaires roux, qui constituent une bande plus sombre dans le paysage, je n’aurais plus qu’à suivre leur vire herbeuse jusqu’au belvédère. Enfin, je débouche dans le cirque. Du coté des tentes pyrènéennes, pas de bruit, Ils doivent dormir. Notre grande tente est montée et illuminée. Je traverse le ruisseau, m’accroupis pour étancher ma soif et laisse tomber ma charge à proximité de la tente. Celle-ci s’ouvre : “Tiens, voila Bruno, Il reste de la soupe, là dans la gamelle, on a ouvert une boite de Choucroute, c’est la casserole sur le caillou là-bas” J’attrape le litre de rouge et tire une bonne rasade, cela va mieux. Avide, j’écoute les nouvelles. Baudouin, Jacques et François sont ici depuis quelques jour. Ils viennent de descendre au gouffre Touya qui a été équipé par les ardéchois et les palois à la fin de juillet. Après notre terminus de 1973, les ardéchois ont descendu un nouveau toboggan et se sont arrêtés, après une étroiture, au sommet d’un grand puits qui traverse la couche de dolomie qui constituait jusqu’ici le plancher des toboggans. Baudouin et François y ont déroulé 200 m de corde sans en atteindre le fond. Du bout de sa corde, Baudouin a scruté l’obscurité fuyant sous ses pieds sans rien pouvoir voir. Les pierres lâchées là-dessous, sifflent longuement pour s’écraser sur un lointain pierrier. L’excitation est à son comble. Après nous avoir livré d’extraordinaires toboggans, ce gouffre continue par ce qui pourrait être une des plus grandes verticales du monde ! J’aimerais bien participer à la pointe suivante qui promet d’être exaltante. Malheureusement, les palois ont fait pression sur les ardéchois pour me mettre sur la touche car je suis considéré comme responsable de la brouille entre nos clubs. (Ah cette publication!) Afin d’essayer, en vain, de calmer les esprits, j’accepte de me sacrifier et de faire un portage avec Frédéric.

DÉCOUVERTE DE KRAKOUKAS

Nous dévalons la prairie, puis le lapiaz, droit devant nous, les épaules légères, la claie vide ballottant dans le dos. Au lendemain de notre arrivée, nous descendons faire un portage. À tout hasard, au lieu de prendre le sentier habituel, nous coupons tout droit avec le vague espoir de rencontrer quelques trous intéressants. Nous jetons des pierres par ci, par là, dans des puits, la main tendue au dessus : pas de courant d’air, nous repartons. Ici, un paquet de cigarettes vide, les palois ont dû descendre ce trou là, deux ouvertures basses avec un léger souffle qui fait onduler un bouquet de fougères. Je pose la claie, m’insinue sous le porche, sans lampe, je n’irais pas bien loin. A noter ! Plus bas une sorte de dépression , au fond d’un couloir, soulignée par des rhododendrons, juste à la limite des derniers aulnes nous attire. Quelques dalles à traverser, et nous contournons précautionneusement le bord d’un vaste puits dont nous ne distinguons pas le fond. Surprise, un imposant fleuve d’air froid dégueule par la sinistre bouche. Le piaillement rageur des chocards, dérangés par la pierre que nous venons de lancer, monte de la grande profondeur. Fébrilement, nous cherchons les spits que des prédécesseurs n’auraient pas manqué de planter, Rien ! Serait-il possible qu’un tel abîme n’ait pas été vu par les palois? Pourtant le courant d’air est là, dénotant une cavité de grande ampleur. Soit les palois sont passés à coté sans le voir, soit ils se sont bien gardé de nous en parler. De toute façon, nous descendrons ce trou. Après avoir longuement écouté les pierres ricocher dans le grand puits, un peu à contre cœur, nous reprenons nos claies et continuons la descente. Exaltés par notre découverte, nous ne traînons pas. Les charges sont vite constituées et nous remontons. Comme d’habitude, le retour se fait de nuit, comme d’habitude, je suis le dernier. Alors que je sorts du petit bois de vernes , à peu près à mis parcours, je distingue deux lumières qui abordent la plaine de Characou. S’agit’il des pyrénéens? J’accélère alors l’allure, car je ne tiens guère à les rencontrer sur le chemin. Nos rapports sont suffisamment tendus pour que seul contre plusieurs, je puisse passer un mauvais moment. Plusieurs fois encore, dans le lapiaz, je me retourne. Plus rien ! Au camp, je retrouve les copains. Frédéric à annoncé la nouvelle, et les commentaires vont bon train. Baudouin est bien un peu sceptique : “Si ce trou est aussi évident, les palois l’ont certainement descendu !” De toute façon, demain nous irons y jeter un coup d’oeil. Après le dîner, alors que nous allons nous coucher, quelques chuchotements montent des tentes des palois, jusqu’ici vides. L’équipe de BESSON est arrivée. Ce soir je m’endort en rêvant de grande puits et de tentes renversées , de chaînes de mousquetons, de coups de piolets. Le lendemain matin, Jean Pierre traverse le ruisseau pour venir nous voir. Il nous somme de décamper, nous prévenant que, si nous restons, il fera appel aux gendarmes, par l’intermédiaire du maire d’Accous, pour nous déloger. Pour toute réponse , nous remplissons nos sacs de cordes sous son nez, et piquons droit dans la pente vers le gouffre trouvé hier. Les sceptiques sont obligés de reconnaitre qu’il s’agit d’un maître trou. Les spits sont vite plantés à l’extrémité inférieure de l’ouverture, et Baudouin se laisse filer sur son descendeur. Bientôt , un “go – go – go” lointain nous apprend qu’il a touché le fond du puits et que c’est à mon tour de descendre. Le puits est une longue fissure qui va en s’élargissant au fur et à mesure que l’on s’enfonce. La lumière entrant généreusement par la vaste ouverture, des mousses s’accrochent aux parois suintantes. De nombreux chocards dont les nids sont posés sur les vires, tournent autour de moi en piaillant rageusement. Leur va-et-vien affolé, leurs cris, les pierres qu’il détachent et qui sifflent avant d’aller ricocher sur quelque rocher, la lumière glauque, créent une ambiance angoissante. Enfin, au bout d’une descente d’une cinquantaine de mètres, j’atterris à coté de Baudouin, au sommet d’un névé fort incliné plongeant vers l’inconnu. Frédéric nous rejoint, et après avoir amarré une nouvelle corde sur un béquet en guise de main courante, nous descendons prudemment le névé, cette pente atteint plus de 100 m de long, dans une vaste galerie inclinée à environ quarante cinq degrés, de quatre à cinq mètres de large et dont les plafonds se perdent dans le noir. Arrivés au bout de notre corde, la pente diminue et la galerie se rétrécit. La glace remplace la neige. En utilisant les aspérités de la paroi et quelques cailloux qui dépassent de la glace, j’arrive au bord d’un ressaut vertical. Quelques pierres jetées par là chutent d’une vingtaine de mètres. Un puissant souffle glacé monte du puits. La suite est là. Pour aujourd’hui, il faut faire demi-tour, car nous n’avons plus de matériel. Intrigués par notre départ, les palois ont questionné les ardéchois. Ces derniers, au courant de notre trouvaille, nous informeront que ce trou s’appelle “Krakoukas”‘ou “Hosse de las garsas”. Connu depuis toujours des bergers, les pyrénéens ( René CABILLE et Eric DELAITRE) l’ont descendu en 1968 jusqu’à la cote -130 m. L’ayant trouvé bouché par la neige, ils l’avaient considéré comme terminé. C’est persuadés que nous perdions notre temps, qu’ils nous regardèrent partir l’oeil amusé. A notre retour, ils devront déchanter et cela constituera une vexation de plus qui n’arrangera pas nos rapports. D’ailleurs, Jean Pierre vient nous annoncer que les gendarmes monteront mercredi, et que nous ferions mieux de faire nos bagages. Devant cette éventualité qui semble de plus en plus sérieuse, nous précipitons nos explorations afin d’être le plus bas possible mercredi. Dès le lendemain, nous constituons deux équipes. François et Jacques partiront en premier avec cent mètres de corde, Baudouin et moi-même suivrons avec notre dernière corde de deux cent mètres. Le puits entrevu au bas du névé est vite équipé et descendu. Un vaste méandre descend par paliers : P24 , P25 , P10 , P17. Au bout de leur corde, François et Jacques remontent et nous les croisons sur la pente de neige.”Le gouffre continue, c’est large et il y a du courant d’air !” Tous les espoirs nous sontpermis. Nous plantons les spits, déroulons notre corde au fil des ressauts, la coupons juste à la longueur nécessaire sans trouver d’autres obstacles que des petits puits vite descendus. Mais voila qu’un écho croissant se surimpose à nos cris. Nous débouchons au sommet d’une verticale plus sérieuse, du moins à entendre le remue-ménage des pierres que nous jetons en bas. Le vaste puits présente une acoustique magnifique, digne d’une cathédrale, et c’est en chantant que nous dévalons ressaut après ressaut “les Orgues de Krakoukas”. Les plus belles choses ont une fin. Au puits, fait suite une galerie argileuse en forme de trou de serrure surcreusée par un méandre étroit qui plonge entre nos jambes. Dans un élargissement de celui-ci, nous arrivons à descendre un puits de trente mètres. Une banquette remontante amène à un ressaut de 15 m. Nous quittons au pied de ce dernier la diaclase que nous suivions depuis un moment et nous engageons dans un nouveau méandre. Un ressaut nous arrête au bout de notre matériel. Un petit ruisseau chante entre les cailloux, tandis que le courant d’air toujours présent, monte de l’inconnu. Nous devons approcher, selon nos estimations, de la cote – 500 m. Le retour est rapide. Les puits sont courts et peu fatigants. De leur coté les ardéchois, accompagnés de Frédéric, sont descendus dans le gouffre Touya. Une première équipe est arrêtée, par manque de corde, en plein vide cent mètres plus bas que Baudouin, mais entrevoit le fond. La seconde vaincra enfin le puits qui s’avère dépasser trois cent mètres de creux et atterrit sur un vaste éboulis incliné, colmatant la galerie à son extrémité inférieure. La déception de nos amis est grande ; car ils espéraient dépasser la cote fatidique de – 1000 , ils remontent la galerie vers l’amont avec l’espoir de trouver quelque boyau adjacent permettant de contourner l’obstacle, nais c’est en vain. De retour en surface, l’enthousiasme des uns contraste avec la déception des autres. La journée du 5 Août sera une journée de repos pour tous, sauf pour Baudouin qui va reconnaître le trou aux fougères que nous avions remarqué juste avant de trouver Krakoukas. Il atteint, sans Matériel la cote – 100 m et remonte après s’être arrêté sur un puits. Un léger courant d’air l’accompagna tout le long. Le lendemain ( 6 août), alors que Baudouin et moi descendons faire un portage, François, Frédéric et Maurice CHIRON, qui vient d’arriver descendent dans le gouffre TOUYA pour en revoir le fond et lever la topographie du puits de 300 m. La descente est rapide, tout le matériel étant en place, La topographie est vite faite, sous la direction de Maurice, expert en la matière. Alors qu’ils remontent vers -220 m, la petite .équipe escalade la salle ébouleuse lorsqu’un bloc roule sous le pied de Frédéric qui, déséquilibré chute dans l’éboulis sur une dizaine de mètres. A son cri, Maurice s’est précipité, plein d’angoisse, il s’approche avec précautions de son camarade qui gît recroquevillé contre une roche qui l’a arrêté. Bientôt le blessé s’assoit et se frotte la tète et les côtes : apparemment plus de peur que de mal ; mais , par contre il ne sait plus très bien ce qu’il fait et ou il est. Inlassablement, devant Maurice consterné, il pose toujours la même question : “Ou suis-je ? qu’est-ce que je fais là ?” Et Maurice de lui expliquer :”Tu est dans le TOUYA et tu as fait une chute ! Mais l’autre semble réfléchir intensément, se frotte le crâne et repose la même question. Il lui faudra près d’une heure pour reprendre ses esprits. C’est dans cette ambiance dramatique, qu’arrivent Eric DELAITRE, Jean et “Popeye”. Ils proposent d’aller chercher du secours ce que refuse Maurice, car Freddo est maintenant en état de remonter par ses propres moyens encadré, de près, par François et Maurice. L’équipe Pyrènnéo-ardèchoise reprend sa descente et va déséquiper le puits de 300 m. La sortie se fait sans nouveaux incidents. En surface , l’affaire fait grand bruit. Nous sommes accusés d’inconscience pour avoir laissé descendre dans un tel gouffre Frédéric et François qui sont très jeunes ( 17 et 18 ans ) et qui, malgré leur excellente forme physique, n’ont que très peu d’expérience (Frédéric pratiquait alors la spéléologie depuis moins d’un an !); Il s’agit, en fait, de jalousie de la part de ceux. qui commencent à vieillir et à qui les moyens physiques et l’entraînement manquent cruellement dans les puits. D’autre part, que des jeunes et presque débutants puissent descendre à -900 m et en remonter en bonne forme dévalorise le gouffre et minimise l’exploit de ceux qui l’ont exploré. Pour notre part, nous pensons que le gouffre Touya n’est pas, hormis les 300 derniers mètres, une cavité difficile ; et qu’il peut même compter, parmi les cavités de grande profondeur, comme la plus facile que nous connaissions. Le 7 Août, nous descendons à Pau pour acheter du matériel, car une partie de nos cordes se trouvant encore dans le gouffre Touya, nous n’en avons plus pour continuer l’exploration de Krakoukas. Trouver des cordes de spéléo à Pau n’est pas facile et nous devons nous contenter d’une corde de montagne de 100 m en gros diamètre et de 200 m de 7 mm que nous utiliserons dans la pente de neige, ce qui nous permettra de récupérer celles en place pour les utiliser plus bas. Quand nous remontons au camp, les gendarmes ne sont toujours pas montés. Mais quel est ce nouveau venu du coté des palois. Aucun d’entre nous ne l’a jamais vu et pourtant il se comporte comme un chef auprès de ces dernier. Nos supputations vont bon train, quand au son de sa voix nous reconnaissons Jean-Pierre. Il s’est fait coupersa barbe et est méconnaissable. L’avait-il parié contre notre départ encadré par les gendarmes ? Le fait est que nous n’entendrons plus parler d’eux ! En souvenir de cet épisode, le gouffre aux fougères descendu par Baudouin il y a quelques jours s’appellera le Trou des Gendarmes. Nos camps sont situés de part et d’autre du ruisseau qui traverse le cirque du Liet. Grenoblois et Palois vaquent à leurs occupations chacun de leur coté, se gardant bien de franchir le “Rubicond” sans raison importante. Nous appellerons Rubicond, le ruisseau souterrain qui coule au fond de Krakoukas. (Cette dénomination fut prophétique, car nous découvrirons dans les années suivantes qu’une perte du ruisseau du Liet alimente en partie le collecteur de Krakoukas) Les ardéchois sont neutres et ont dressé leurs tentes au fond du cirque, à proximité d’un gros bloc. Le 8 Août verra presque tout le monde dans les trous, Maurice et Baudouin partent continuer l’exploration de Krakoukas. François et moi-même irons au gouffre Touya avec Popeye pour déséquiper les derniers 70 m du puits de 300 m et remonter ce matériel dont nous avons besoin au Krakoukas, Jusqu’à la surface. Les autres ardéchois prendront le relais dans quelques heures. Je suis heureux de redescendre, enfin, dans le gouffre TOUYA ; Nous n’irons pas au fond car la plus grande partie du puits est déséquipé. Je verrais tout de même le haut de ce fameux puits de 300 m. C’est avec émotion que je dépasse le terminus de l’année précédente. Deux nouveaux toboggans sont descendus (Ils sont moins vastes et plus ternes que les précédents). Au bas du dernier, on s’enfile avec le courant d’air, dans un étroit boyau entre des blocs. Un ressaut de huit mètres nous permet de reprendre pied sur la couche de dolomie dans une petite salle inclinée, menacée par des blocs instables. Un nouveau ressaut ébouleux coupe les dolomies. Les spits ont été placés dans un filon de calcite un peu plus dur. Tout autour la roche est sableuse et se désagrège à notre contact. L’amarrage donne l’impression de vouloir s’arracher à la moindre sollicitation. Nos prédécesseurs sont bien descendus là dessus, donc ça tient ! Allons y, et ne réfléchissons pas trop. Trente mètres plus bas, nous nous regroupons sur un redan de un ou deux mètres carrés. Ici, la roche est propre, solide, massive et rugueuse. C’est avec plaisir que l’on retrouve les calcaires roux ou sont creusées les galeries du Cambou de Liard. Nous sommes au fond d’un étroit canyon et à ma grande déception nous n’avons nullement l’impression de descendre une grande verticale ; Encore deux ressauts (P 24 et P 11 ) et le puits prend de l’amplitude. Malheureusement sur une vire, un énorme tas de sacs et de cordes marque notre terminus. Nous remplissons les sacs. François tasse soigneusement une corde de 200 m chargée d eau dans son Kit-bag et commence sa remontée avec plus de vingt kilos au bout de sa longe. Il a parié de sortir cette corde du gouffre et le fera ; démontrant que malgré sa jeunesse, il est parfaitement à l’aise dans ce gouffre ; ce qui lui vaudra l’admiration des ardéchois qui le surnommeront : “la petite bête”. Je remonte moi-même, chargé de 160 m de corde. Popeye me précède, tandis que je déséquipe les puits jusqu’à la petite salle. Nos sacs étant alors pleins, nous abandonnons le déséquipement et sortons avec le matériel : Remonter de tels sacs est des plus pénible. Dans les toboggans, le sac se porte sur le dos (car au bout de la longe, il frotterait contre le plancher et s’accrocherait). Il nous tire en arrière et oblige à un effort des bras qui finit par provoquer des crampes. Dans les verticales, le sac est tiré entre les Jambes au bout d’une longe accrochée au baudrier. A chaque mouvement, le cuissard est tiré vers le bas et réduit considérablement la course du jumard, multipliant les “pompes”. De plus le baudrier, tendu par en dessous, coupe la circulation sanguine dans les jambes accroissant la fatigue. Dans les méandres le sac, a bout de longe, se coince à chaque virage ou rétrécissement ; oblige à descendre pour le décoincer, où à le soulever à bout de bras pour éviter une étroiture, enfin à de multiples contorsions. C’est complètement crevés que nous ressortons sous un ciel d’orage. Lorsque nous sortons , Baudouin et Maurice arrivent de Krakoukas. Ce dernier semble terminé. Baudouin s’est arrêté sur un siphon vers – 600 m, après avoir abandonné Maurice derrière une marmite que ce dernier n’a pu franchir en opposition. Le 9 aout sera urne journée de repos pour tout le monde. Les ardéchois prennent des douches (trop fraiches à notre gout) sous la cascade du fond du cirque. Les palois sont descendus dans la vallée. Certains prospectent, d’autres, dont je suis entreprennent l’escalade de la paroi qui occupe le fond du cirque. Les palois ont trouvé quelques jours avant notre arrivée ici, un puits de 125 m de verticale absolue à une cinquantaine de mètres du camp. Ils ne l’ont toujours pas descendu et nous interdisent d’y aller, s’amusant, ainsi de nous voir baver devant cette belle première située presque sous nos yeux ! Pour ne pas aggraver les relations entre les clubs, nous nous résignons à ne pas intervenir. Et pourtant l’envie ne nous manque pas. L’équipe de BESSON le descendra quelques jours après notre départ. Malheureusement pour eux, ce trou n’aura pas de suite. Parallèlement à l’exploration du Touya, les ardèchois, pilotés par les palois descendent plusieurs trous entre la Tasque et Krakoukas. L’un d’eux rejoindra la Tasque non loin de son fond. Les autres très intéressants, présentent des réseaux complexes, parcourus par un important courant d’air aspirant. Mais personne n’a encore trouvé le tronçon manquant entre la Tasque et le Krakoukas. Le l0 aout, François et moi sommes chargés d’aller topographier le fond de ce dernier, fouiller à la recherche d’une éventuelle suite et déséquiper jusqu’au bas des orgues. Les puits sont vite descendus et nous nous engageons dans le méandre. Celui-ci n’est pas trop étroit au début ; et nous avançons bon train. Quelques ressauts se laissent complaisamment descendre en opposition. Le plafond se rapproche, est-ce la fin ? Le méandre se rétrécit et nous débouchons d’un seul coup dans un vaste toboggan comparable à ceux du Touya. Un petit ruisseau y cascade et vient confluer avec le Rubicond, On rejoint ainsi le niveau imperméable constitué par les dolomies. Rapidement le toboggan se referme et le méandre reprend. Il est plus large et descend par petits ressauts. À -600m, un bassin profond nous pose quelques problèmes. Délicatement, sur de petites prises, nous traversons la paroi dominant la rive droite de la marmite. Un ventre rocheux nous repousse vers l’eau, et c’est grâce à des prodiges d’équilibre, que nous arrivons à passer sans bain. En aval de ce plan d’eau, la pente diminue. De la boue apparaît sur la roche. La galerie s’élargit et devient très haute. D’un seul coup une voûte apparaît et s’abaisse sur un siphon large et clair, semblant plonger rapidement. C’est le terminus de Baudouin. Un peu au dessus, nous trouvons une petite galerie boueuse ou nous nous arrêtons sur un ressaut glaiseux infranchissable sans matériel d’escalade. Comme il n’y a ici aucun courant d’air, nous n’insistons pas. Nous remontons en topographiant. Dans le toboggan, nous interrompons notre lent et minutieux travail pour aller jeter un coup d’oeil à l’amont. Sur une cinquantaine de mètres de dénivelé, la galerie reste vaste et nous ne rencontrons aucun obstacle. D’un seul coup, un ressaut nous arrête. L’eau provient d’une gargouille étroite qui nous domine de quelques mètres. Nous ne pouvons, aujourd’hui, en envisager l’escalade. Nous laissons tomber et redescendons vers le méandre ou nous reprenons la topographie. Dans une petite salle, au départ du méandre, nous rejoignons la partie déjà topographiée. Pressé par un besoin naturel, je dois me déshabiller pour le satisfaire. En spéléo, ce n’est pas chose facile, car il faut enlever le baudrier, la combinaison jaune et la rexo. En se rhabillant, la boussole que j’avais glissée dans ma poche intérieure s’en échappe sans que je m’en aperçoive. Nous ‘remontons les puits en déséquipant jusqu’à – 460 m ; ou nous retrouvons Baudouin, Maurice et Freddo qui prennent le relais. Une fois sortis du gouffre, je m’aperçoit que la boussole n’est plus dans la poche. Nous ne nous en inquiétons qu’assez peu, pensant qu’elle est dans un des sacs que nos amis sont en train de sortir du trou. Le lendemain matin, tous les kit-bags sont retournés ; pas de boussole. Le gouffre étant maintenant déséquipé, il n’est pas question de retourner la chercher. Elle y est probablement encore … Jean-Pierre et Jean sont partis depuis hier soir pour lever la topographie du Touya de – 200 a la surface. Ceci nous étonne, car nous avons déjà dressée celle-ci l’année dernière et nous leurs avons communiqué. Apparemment, ils ne nous font pas confiance et préfèrent la refaire eux-même. Vingt heures plus tard, ils ne sont pas encore ressortis. L’angoisse nous gagne, nous constituons une équipe de secours qui s’achemine vers le gouffre. Ils sortent alors que nous arrivons à l’entrée du trou. Nous nous moquons d’eux … Nous ne savons pas qu’ils viennent de découvrir un nouveau réseau qu’ils baptiseront :”La Balance”. Mais de cela, ils ne se vanteront pas. C’est pour nous, la fin du camp ; pour les ardéchois également, et nous redescendons, comme d’habitude, fort chargés; non sans avoir été présenter nos adieux a Ambroise le Berger. Celui-ci, avec qui nous sommes en très bon rapports, est très au courant de nos querelles avec les palois. L’histoire des gendarmes l’a bien amusé. Il nous garantis que si ces derniers étaient montés, ils ne seraient pas allé plus loin que sa cabane, car il est locataire de l’estive et compte bien pouvoir inviter chez lui qui il veut. Jean-Pierre qui a fini par se brouiller également avec les ardéchois cherchera après notre départ des équipiers pour descendre dans le nouveau réseau qu’il vient de découvrir. Une équipe des Deux-Sèvres qui prospectait du coté de la Pierre St. Martin sera invitée. Besson les mettra rapidement sur la touche avant qu’ils n’aient atteint le fond. Il fera alors appel à l’équipe dynamique du tarbais Michel DOUAT. Ces derniers, durant l’hiver 1974-1975 s’arrèterons à -600 m sur des fissures impénétrables ou s’enfile le courant d’air. Une autre galerie rejoint la partie déjà connue du Touya non loin du sommet des grands puits. Les tarbais effectuèrent leurs explorations en week-ends, montant à ski depuis le Bitet.

V – EXPEDITION 1975

Quand, vers le 20 juillet, Baudouin et moi, montons au Liet avec tous notre barda, Frédéric, Pascal SOMBARDIER et Emmanuel FOUARD, sur place depuis le début du mois, ont atteint une cote respectable dans un nouveau trou qu’ils ont baptisé “Les Jumeaux ” en raison de sa double entrée. Ce soir, sous la tente, enthousiastes, ils nous racontent leurs explorations. Le 11 juillet, Frédéric reconnaissait l’entrée, comportant une rampe de neige qui donne sur une petite salle ou s’ouvre un puits à -26 m. Le 12, avec Pascal, ils descendent cette première verticale qui s’avère mesurer 45 m. C’est en fait, un méandre fort contourné, dans lequel ils ont dû placer plusieurs fractionnements en raison des points de frottement de la corde. Le bas du puits est encombré par la neige. Un large névé conduit à un point bas en cul de sac. Une remontée dans une diaclase donne sur un nouveau puits. Faute de matériel suffisant, nos amis remontent à la surface. Le 14 juillet, enthousiasmés par les dimensions prometteuses de la cavité, les trois s’enfoncent sous terre avec un important matériel. Le puits entrevu la veille présente 30 m de creux. La neige, là encore, en tapisse le fond. En raison d’un pendule, ce sera le puits Tarzan, vaste et aux parois lisses, c’est peut-être, le plus beau du gouffre. Une déception les attend quelques mètres plus bas. Le méandre se resserre et une étroiture les arrête. Une désobstruction est effectuée. Derrière, il faut remonter sur des banquettes dans le méandre. Un puits de 22 m est descendu ; nouvelle remontée ; puits de 11 m , puits du 14 juillet : 14 m. Le plafond se rapproche, le ruisseau souterrain se précipite dans une étroite diaclase où les trois s’arrêtent, au sommet d’une verticale plus importante. Cette cascade, “la Douche”, sera descendue le 17, ainsi qu’un puits de 40 m, la cascade ” Lydie “. Un obstacle plus sérieux les arrête au pied de cette dernière. Le ruisseau repart dans une goulotte étroite et arrosée, infranchissable sous la douche. Heureusement, un méandre fossile s’ouvre au dessus, à l’opposé de la cascade. La traversée en escalade pour l’atteindre sera délicate. Le 19 juillet, Frédéric surmonte le passage. Une nouvelle verticale de 35 m est descendue après avoir parcouru un court méandre étroit, Encore quelques ressauts, et ils s’arrêtent sur une étroiture difficile. Aux vastes puits, séparés par de petits méandres, succède une étroite faille, coupée de ressauts et de rétrécissements, obligeant à monter en opposition dans la diaclase pour les franchir. C’est le moment ou nous arrivons. Freddo nous annonce une cote impressionnante de l’ordre de -400 m. Pascal, plus réaliste, fait remarquer qu’aux puits succèdent des remontées dans les méandres qui annulent partiellement le dénivelé. Dès le lendemain , Baudouin se précipite dans le trou, accompagné de Pascal.Ils ressortent en piètre état combinaison déchirée, lampe à acétylène hors d’usage, presque à cours d’éclairage. Le méandre s’est bien défendu ; et Baudouin ne veut plus entendre parler de ce”trou à rats” qu’il considère comme indigne de lui. Pendant ce temps, avec Maurice, nous avons détourné le ruisseau du Liet,qui se perdait à proximité de l’entrée des Jumeaux, dans une perte située beaucoup plus haut. Du coup, la situation s’améliore sérieusement dans le gouffre. La cascade Lydie tarit presque et le 22, avec Frédéric, noue arrivons à l’étroiture presque secs. Le moral en est bien meilleur. Cette étroiture est un méandre vertical et resserré dans un coude duquel on se laisse glisser ver le bas. En dessous, les pieds battent dans le vide. Le retour sera dur. Nous sommes obligés de passer en hauteur dans des rétrécissements difficiles. Au sommet d’un ressaut, j’arrive la tête en avant au dessus du vide. La situation est scabreuse car dans l’étroit boyau descendant où je me trouve, il m’est impossible de faire marche arrière. Après maintes contorsions, l’arrive à me retourner et à trouver des appuis pour mes pieds. Le ressaut se descend alors en opposition. Ces passages sont si extrêmes qu’il est impensable d’y traîner nos sacs, En remontant le cours du ruisseau, j’arrive à un point d’où je vois la lumière de Freddo, resté de l’autre coté de là chatière. Je l’appelle, et il vient à ma rencontre. Nous sommes de chaque coté d’un trou gros comme le poing. Les cordes sont sorties du sac, délovées, et passées par là, bout à bout. Je les replie, et mon camarade arrive par au dessus avec les sacs vides. Nous venons de dépasser le terminus de Baudouin et Pascal. Maintenant, la diaclase s’élargit un peu et la progression est moins difficile. Brusquement, le ruisseau disparaît dans un grand vide noir sous nos pieds. Les spits sont plantés fébrilement. Freddo plonge bientôt dans l’inconnu. Malheureusement pour lui, la cascade rejoint la corde. Il faut penduler, un becquet offre un amarrage qui permet de repartir au large. Nous prenons pied, 40 m plus bas sur la couche de dolomie ; la même qu’au Touya et à Krakoukas. Nos coeurs battent de joie et d’émotion. A nous les grandes profondeurs, à nous les grands toboggans. D’autant plus que ceux-ci se descendent facilement en escalade sans corde. En fait, ils ne sont pas bien larges et n’ont rien de commun avec ceux du Touya. Mais le ruisseau nous accompagne, prometteur. Deux petits ressauts de 3 et 4 mètres sont équipés. Le toboggan se dédouble, nous prenons la branche de droite, plus large. Encore 50 m de descente, et dans une petite salle part un méandre se terminant brusquement sur un étroit siphon ensablé. Rageusement, nous fouillons le secteur, aucune suite, nous remontons par un autre itinéraire et ressortons par la branche de gauche entrevue tout à l’heure. Il faut nous rendre à l’évidence, le gouffre est terminé à -432 m. Nous remontons, laissant équipé pour la topographie.

LE GOUFFRE SANS NOM

Non loin des Jumeaux, s’ouvre un vaste porche ou séjourne un petit névé. Ce gouffre a déjà été vu jusqu’à -20 m par la S.S.P.P.O., mais ne porte pas de nom. Ce sera le “gouffre Sans Nom”. Un bon courant d’air s’échappe entre la voûte et la neige. Frédéric POGGIA et Pascal SOMBARDIER l’ont repéré au début de juillet, mais occupés par l’exploration des jumeaux n’ont pu le descendre.

Le 24 juillet, Baudouin LISMONDE va y jeter un oeil et descend à -60 m, en se faufilant entre la neige et le plafond. Il atteint une salle et la direction change. Là, un joint de strate ouvert permet de circuler de part et d’autre de la galerie principale et donne sur plusieurs puits.

Le 26 juillet, Baudouin, accompagné de Maurice CHIRON retourne au “Sans nom” et atteint -150 m. Après avoir descendu de jolis toboggans et une salle ébouleuse, ils s’arrêtent au sommet d’une verticale plus importante.

Les 28 et 29 juillet sont consacrés au déséquipement et à la topographie du fond des Jumeaux, longue séance, ou le froid et l’humidité sont éprouvants. A la fin, trainer de lourds sacs dans des puits nous réchauffe un peu. Nous sortons de nuit et dans le brouillard, abandonnant là nos sacs.

Nous remontons vers le camp situé 250 m plus haut à travers les lapiaz et les prairies humides et glissantes. Nous sommes plus souvent à quatre pattes que debout.Heureusement que nous connaissons bien l’itinéraire, car cet effort ajouté à la fatigue accumulée sous-terre, rend le retour des plus pénibles. Epuisés, nous atteignons la tente commune, jetons là nos sacs boueux et avalons rapidement la soupe préparée par nos camarades rentrés avant nous pour plonger ensuite dans nos duvets.

Le lendemain, Beaudouin et Frédéric retournent au “Sans nom” avec une bonne partie du matériel sorti des Jumeaux. Le puits entrevu est descendu (31 m), un puits de 34 m lui fait suite. Des ressauts rapides conduisent à environ – 260 m, puis brusquement, à leur grande déception, un méchant méandre fait suite aux vastes puits. Après pas mal de ramonage, Frédéric arrive sur une étroiture qu’il qualifie d’infranchissable, et tous deux remontent déçu,laissant équipé pour la topographie.

LA PORTE ETROITE

Entre temps, l’ami Maurice prospectait vers le cayolard d’Ambroise et découvre une série de trous souffleurs situés juste au dessus du grands puits terminal du gouffre Touya. L’un d’eux, bien que d’entrée étroite, laisse passer un sérieux courant d’air. Momo, s’enquille dedans et après force jurons rejoint une salle occupée par un névé. La lumière du jour diffuse, vient jusqu’ici à travers la neige. Maurice entreprend alors de creuser un tunnel dans celle-ci, et débouche tout trempé au fond d’un petit puits dont le plancher est constitué par le névé. De là il est impossible de sortir en escalade, Il revient donc sur ses pas, donne un coup d’œl à l’aval qui semble prometteur, et repasse les pénibles étroitures en sens inverse. Ce sera la dernière fois car maintenant, moyennant 10 m d’échelles, il suffit d’utiliser son tunnel pour accéder au réseau inférieur.

C’est ce que nous faisons le 4 août, Maurice, Beaudouin et moi. Après avoir cheminé sous le névé entre glace et paroi, un boyau donne dans une diaclase d’où provient le courant d’air. Beaudouin et Maurice s’enfilent dans l’aval étroit et ébouleux. Pour ma part, constatant que le courant d’air provient de l’amont, j’escalade quelques ressauts, trouve une petite galerie fossile, où en rampant, je débouche au sommet d’un puits d’où monte le vent.

N’ayant pas de corde pour le descendre, je rejoins mes camarades dans le réseau aval. Ils ont descendu un ressaut de 15 m, puis quelques autres de moindre importance dans un méandre. Un éboulis les accompagne tout du long et il faut des prodiges d’attention et d’équilibre pour ne pas assommer les collègues en dessous. Vers – 80m le méandre devient infranchissable car trop étroit. Nous remontons avec mille précautions et allons voir l’autre puits avec “Momo”. Là,après quelques courts ressauts dans des boyaux, nous tombons sur une vaste verticale de 40 m. Dans l’excitation, de la première, certain d’avoir ce coup-ci trouvé le bon passage, les spits sont vite plantés. Un fractionnement à mi-puits nous retarde quelques temps, et nous prenons pied sur un fond plat de roche nue. Immédiatement, à quelques mètres, une autre vertical succède. Nous n’avons plus de corde, la suite sera pour demain.

Avec Baudouin, nous revoilà dès le lendemain au bas du P40, le ressaut suivant ne comporte qu’une quinzaine de mètres et donne sur un large méandre. Les puits, larges, se succèdent entrecoupés de courtes remontées sur des banquettes, quand après un puits plus vaste que les autres le méandre se rétrécit sérieusement, Baudouin remonte sur une banquette qui rejoint presque le plafond et s’arrête net devant une fissure rébarbative. Il déclare que le trou est terminé, mais que je devrais y aller voir quand même. Je le rejoins. tous les deux, nous contemplons l’obstacle. Lorsque l’on crie, il y a la derrière un écho fantastique, les pierres lancées par l’étroiture roulent sur un plat argileux et ne vont pas bien loin. Déçu, rageur, j’insiste et en voila une qui roule, hésite puis ricoche de parois en parois, les échos de la mitraille entraînée se perdent loin en dessous de nous. Notre rage grandit, certains qu’il y a à quelques mètres de nous un grand puits de 100 m au moins. Nous élargissons tant bien que mal, à coups de marteau l’étroiture et bientôt, j’arrive à passer un bras puis la tête de l’autre coté. Le reste du corps ne suit pas. je suis couché sur le côté et le sol est constitué de cailloux pris dans l’argile. les uns après les autres, ceux-ci partent dans le puits que je devine derrière un coude du méandre. Dans un dernier effort, en expirant, je me retrouve de l’autre coté. Baudouin me passe le marteau et je me retourne pour enlever encore quelques cailloux et martelle les parois pour faciliter le retour. Baudouin essaye vainement de me rejoindre, mais une stature plus forte lui interdit de passer la poitrine. Il me fait alors suivre une corde de 100 m et la trousse à spit. Avec fièvre, je fixe les amarrages et me laisse couler vers l’inconnu. Le puits s’élargit brusquement et je me retrouve en plein vide. Je descend à petits coups, à cause du poids de la corde qui pend sous moi. Ma frontale solitaire éclaire une vaste ellipse de roche rousse qui progresse en même temps que moi. Enfin, je prend pieds sur une étroite margelle, la corde risque de frotter, il faut poser un spit. Malheureusement, j’ai laissé le matériel au sommet du puits ou j’entends Baudouin s’exciter à coups de marteau contre la roche. je remonte. Nous reviendrons demain. Je franchis facilement l’étroiture en sens inverse, mais Baudouin, par contre n’arrive toujours pas à passer. C’est avec la rage au cœur qu’il empoigne la corde et me précède dans les hauteurs. Désormais ce passage s’appellera “la porte étroite” et donnera son nom au gouffre. Nous ne pouvions en rester là. Une nouvelle pointe avec le renfort de Maurice Chiron est entreprise. Ce sera la dernière car nous devons rentrer bientôt sur Grenoble. Avec Maurice, plus mince, nous franchissons à nouveau la “Porte Etroite” sur laquelle Baudouin a beau s’acharner avec un marteau, mais qui lui refuse obstinément le passage. Il réalisera seul la topographie en direction de la surface. Au grand puits de 60 m succède une série de très belles verticales qui nous amènent dans une salle au contact de la couche de dolomie.Nous cherchons longuement la suite et finissons par découvrir un méandre étroit débouchant sur un puits de 30 m suivi d’un nouveau méandre où nous préférons rester en hauteur. Un nouveau puits arrosé se déverse dans une salle. Le temps passe, nous sommes profond et le retour en déséquipant risque d’être long et pénible. Je descend seul un dernier ressaut dans de gros blocs et atterri au sommet d’un nouveau toboggan qui file vers l’inconnu. Nous n’avons plus de cordes et il nous faut nous résigner à remonter. Nous réalisons la topographie jusqu’à l’étroiture tout en remontant le matériel. Encore une journée de déséquipement et Ce sera fini pour cette année.

Le dernier toboggan sera remonté sur 80 m à partir du gouffre Touya par des ardéchois qui retrouveront nos traces. La porte étroite constitue donc un affluent du réseau du Gouffre Touya arrivant quelque part avant le sommet du grand puits de 300 m.

Histoire de curés

Pour pâques 1973, j’avais imaginé une grand raid à ski à travers le massif de l’Oberland Bernois, du Nord au Sud en partant des alentours de la Grimselpass.

Notre groupe réunissait quelques saumurois et surtout une délégation de palois avec qui nous avions réalisé l’exploration du gouffre du Cambou de Liard l’été précédent.

Nous voilà donc, sept, assez tard, trop tard, au village d’Oberwald, tout au fond de la vallée du Rhône. l’objectif est la Husegghutte, mille mètres plus haut.

J’escomptais que la route du col de la Furka serait ouverte au moins sur une petite section, nous permettant de gagner du dénivelé.

A notre arrivée, nous avons du déchanter. L’enneigement était bien plus important que ne l’aurait laissé espérer l’état de la montagne dans mes Alpes dauphinoises. La route était fermée et enneigée dès la sortie du village.

Compte tenu de l’heure tardive de notre arrivée et de cette mauvaise surprise, il était peu probable que nous puissions gagner le refuge avant la nuit.

Tant-pis, nous avions prévu les pires conditions et transportions avec nous, en plus des vivres pour une semaine, tentes et matériel de bivouac.

Nous voilà donc partis à remonter la route à ski lacet après lacet. Celle-ci s’engage dans une gorge de plus en plus resserrée. Des coulées d’avalanche interrompent la route et obligent à les traverser dans de raides cônes de grosses boules chaotiques. Peu avant d’atteindre le plan de Gletch, la vallée devient étroite et profonde. Un tunnel transperce un éperon rocheux. Les lampes frontales sortent des sacs et nous nous engageons dans son entrée béante. Mais une sale surprise nous attend à l’autre extrémité. Elle est bouchée par une coulée de neige !

Ressortis, nous étudions les possibilités de contournement de l’obstacle, mais nous sommes dans une gorge, entourés de barres rocheuses infranchissables. Il faut se résoudre à redescendre.

Un autre itinéraire partant d’Oberwald permettrait de rejoindre le refuge, mais il est bien trop tard pour s’y engager. Tant-pis pour aujourd’hui. Nous verrons demain.

Nous n’avons, bien sur, pas d’hébergement prévu dans la vallée et nous décidons de bivouaquer dès qu’un site s’y prêtera.

Et voilà que nous découvrons que le long de la route s’échelonne une série de chapelles d’un chemin de croix. Elles sont ouvertes et assez spacieuses. Plutôt que de monter les tentes, une d’entre elles nous apportera un hébergement bien sec et à l’abri du vent.

La nuit tombe, nous faisons notre popote et nous nous endormons, serrés les uns contre les autres, bien au chaud dans nos duvets.

Le froid nous réveille avec le petit jour.

Nous en sommes à commencer à plier nos affaires quand nous voyons une étrange silhouette sombre munie de skis monter avec énergie en notre direction.

Vu de plus près, c’est un curé drapé dans une longue soutane noire et affublé d’un ridicule chapeau croisé sorti du siècle dernier.

L’homme paraît furieux et ses propos auxquels nous ne comprenons pas grand chose, car dans un dialecte germanique, ne sont à priori pas des plus amènes. Rassemblant ses quelques connaissance de français, il nous jette « c’est pas un tormitorium tici ! ». Nous tentons d’expliquer que, en difficulté, nous nous sommes réfugiés dans la maison de Dieu, comptant sur son hospitalité ; peine perdue !

Le noir volatile, tout en nous menaçant dans sa langue incompréhensible, finit par redescendre en direction du village en une longue glissade.

Bon débarra !

Nous finissons nos sacs et prenons à notre tour la direction de la vallée.

Et là, à coté de nos voitures, ressurgit le personnage accompagné de deux “verts de gris“ (les gendarmes suisses), pas plus sympathiques que notre accusateur.

Un des gendarmes qui parle à peu près le français, nous explique que le curé a porté plainte et que nous allons tous devoir les suivre au poste. Nous protestons que nous n’avons pas vu de mal à passer la nuit dans cette chapelle et que nous n’avons rien dégradé et laissé parfaitement propre. Le curé vitupère encore, puis un dialogue s’instaure entre lui et les policiers. Finalement, celui qui parle français nous suggère de faire un don pour les pauvres de la paroisse, condition à laquelle le curé retirerait sa plainte.

Un don de combien ? Nouveau conciliabule. Le gendarme nous annonce un chiffre qui, compte tenu du change qui n’est pas en notre faveur, nous paraît astronomique. Finalement, nous réunissons tous les francs suisses en notre possession et faisons une proposition. Le curé accepte et nous envoie au diable.

Délestés de notre monnaie locale, nous ne pouvons guère reprendre notre programme (comment payer les nuitées en refuge par exemple ?).

De plus, écœurés, nous n’avons plus qu’une envie, celle de fuir un pays aussi peu accueillant.

La décision est vite prise. Basta la Suisse, direction l’Italie via le Grand Saint Bernard pour le massif du Grand Paradis. A Aoste, nous achetons des lires et des cartes topographiques et montons à Rhème.

Première étape, le refuge Bénévolo.

Nous avons perdu pas mal de temps dans le transfert et la nuit arrive vite à cette époque. Mais voilà que l’un d’entre nous a une fixation qui menace de s’arracher. Autour d’un banc de pierres, devant l’église, nous essayons, sans grand succès, la réparation avec un couteau.

C’est alors que surgit un homme en noir, la copie de celui du petit matin, mais aimable, celui-là, qui évalue notre problème, s’en va et revient prestement avec une trousse à outils….

L’Aneto

Participants : Bruno Talour
Pascale Talour
Avril 1978
Nous avions prévu pour ces vacances de Pâques une grande boucle qui à partir du « Plan de Senarta » dans la vallée de Bénasque nous conduirait à l Aneto, puis au Posets.

Malheureusement, la météo et les événements dramatiques qui en découlèrent ont fait que ce programme fut réduit à sa première étape.
Le premier jour (je n’ai pas trace des dates précises), la météo était douteuse, mais nous partîmes quand même remontant la vallée de Vallibierna dans le brouillard. Après une longue marche, nous plantâmes la tente à proximité des lac de Coronas. Il neigea dans la nuit et il plu au matin.


Le deuxième jour nous vit redescendre à la voiture trempés.
Le troisième jour, le beau temps revenu, nous reprenons la route de la vallée de Vallibierna et en une très longue étape montons au col de Coronas que nous franchissons vers 17 h. Compte tenu de l’heure tardive, il n’est plus question de gagner le sommet de l’Aneto.


Nous enlevons les peaux et basculons dans la descente sur le glacier de l’Anéto.
Au bout de quelques centaines de mètres nous arrivons sur sur un groupe de Français qui montent un tente à cet endroit insolite et nous expliquent qu’une jeune femme est tombée dans une crevasse. Elle gît 15 m plus bas sur un bouchon de neige. Il sont descendus jusqu’à elle et comme elle se plaint de douleurs au dos/ Il craignent qu’elle soit blessée à la colonne vertébrale.
Nous proposons de les aider à la sortir de là (nous sortons d’un stage de chef de course et sommes rodés aux techniques d’auto-secours). En raison de sa blessure, ils nous disent préférer attendre les secours qu’un membre de leur groupe est parti prévenir à Benasque.
Nous leur laissons du gaz et de la nourriture et poursuivons la descente sur le Plan des Aigalluts ou nous campons.

Le quatrième jour, nous nous réveillons avec la pluie, plions notre matériel et rejoignons le refuge de la Rencluse.

A ce dernier nous ne trouvons qu’un autre groupe de français accompagnés d’un guide, mais point de sauveteurs. A la pluie succède la tempête de neige.
Dans la soirée, des secours espagnols arrivent tard très mal équipés (des ficelles autour des skis en guise de peaux dephoque !) et s’installent dans le refuge sans aucune velléité d’aller plus loin.
Avec le guide, nous décidons d’unir nos forces pour essayer d’aller chercher les naufragés du glacier.
Au matin du 5° jour, nous sortons dans une violente tempête de neige, remorquant un traîneau de fortune derrière nous.
Au bout de deux ou trois heures, nous voyons le guide qui nous précédait avec deux de ses clients revenir et nous dire qu’à partir de la brèche du Portillon, le vent était tel sur le glacier qu’ils étaient jetés à terre et ont du renoncer.
Dans la soirée arrivent des gendarmes de montagne français du peloton d’Oloron. Il nous expliquent qu’il a fallu une autorisation administrative longue à obtenir pour qu’ils puissent intervenir en territoire espagnol.
Nous faisons le point sur nos tentatives.
Il décident d’une part de faire une nouvelles tentative en direction du glacier, tandis qu’un d’entre eux doit nous accompagner jusqu’à Benasque.
Le sixième jour, la tempête n’a pas faiblis, la descente se fait sans aucune visibilité. Le gendarme ouvre la route devant moi, quand d’un coup je le vois disparaître. Je m ‘arrête et prudemment m’avance au sommet d’une barre rocheuse, heureusement de faible hauteur. Nous la contournons pour rejoindre le gendarme qui a eu plus de peur que de mal. Une bonne rigolade, ça s’arrosera à l’auberge à Benasque.
Vers midi nous sommes au village et après un repas à l’auberge, nous reprenons la route pour la France.
Il fait beau sur le versant Espagnol de Pyrénées et nous apercevons le sommet de l’Aneto qui fume dans la tempête.
De retour à Grenoble, les journaux nous apprendrons que ce même jour un des gendarmes de l’équipe de secours fut tué par une avalanche sous la brèche du Portillon.
Le vent étant tombé, les naufragés seront récupérés par un hélicoptère venu de France.
Dès le premier soir leur tente fut arrachée et ils se réfugièrent dans la crevasse à coté de la blessée.
Ils s’en sortirent avec quelques gelures. La blessée n’avait rien de grave

Pâques 1979 : Un grand projet qui fini en Bérézina

Nous en parlions depuis peut-être déjà un an : un grand raid à ski sur le versant Espagnol de Gavarnie ; partant de la vallée d’Estaubé en France, passant par la brèche de Tuquerouille, le lac glacé, le col du cylindre ; culminant au Mont Perdu, puis revenant en France par la Brèche de Roland ; avec, pourquoi pas, l’ascension du Taillon au passage.
Nous avons minutieusement préparé le matériel et le ravitaillement pour une semaine d’autonomie totale avec refuges non gardés et même, si nécessaire, bivouacs dans la neige.
Donc, après une journée de route et une nuit sous la tente, nous nous retrouvons à 3 (Bruno TALOUR, Pascale VADOT et un compagnon dont je n’ai pas gardé trace du nom) au parking sous le barrage des Gloriettes au dessus de Gèdre.


Il fait grand beau (comme toujours quand on arrive dans les Pyrénées, c’est après en général que cela se gâte).
La montée au refuge d’Estaubé se fait sans gros problème, sauf que nous constatons que de grosses chutes de neige humide ont précédé notre venue plâtrant les faces rocheuses, et générant de nombreuses avalanches.


Dans ces condition est-il bien raisonnable de s’aventurer dans des pentes très fortes comme celle du couloir de la brèche de Tuquerouille, ou la face Nord du Mont perdu ?

Il fait tellement beau et doux que pascale et moi décidons de bivouaquer dehors devant le refuge. histoire de contempler les étoiles.


En fait nous n’auront pas à trancher sur cette question, car arrivé au refuge, notre compagnon s’aperçoit qu’il a oublié d’emporter ses lunettes de soleil. Ni Pascale, ni moi n’en avons en double et le risque d’ophtalmie nous paraît trop important pour être pris.
Du coup, il ne nous reste plus qu’à descendre à Gavarnie pour en acheter une paire.
Adieux brèche de Tuquerouille et face Nord du Mont Perdu, nous modifions notre programme, nous allons gagner Gavarnie en passant par la Hourquette d’Alans, puis remonter au refuge des Sarradets. la Brèche de Roland nous donnera accès au plateau du versant Espagnol et après une nuit à Goritz nous feront l’ascension du Mont Perdu.
La Hourquette d’Alans est franchie sans problèmes et apparaît alors un nouveau contretemps. Pascale a ré-enduit ses peaux de colle avant de partir et cette foutue colle reste en partie attachée à la semelle des skis qui du coup ne glissent plus du tout !
L’ambiance se dégrade franchement et la descente traine. Enfin au bord d’un ruisseau, les semelles des skis peuvent être débarrassées de cette fâcheuse colle avec du sable et pas mal d’huile de coude.


Nous arrivons finalement à Gavarnie, midi passé. les magasins sont fermés jusqu’à 15 h et il faut donc encore attendre.
Quand notre compagnon est enfin muni de ses précieuses lunettes, il est au moins 15h 30. Nous remontons le plus vite possible le sentier du vallon de Pouey-Aspé. Compte tenu de l’heure, il n’est plus possible de rejoindre avant la nuit le refuge des Sarradets (appelé aussi refuge de la Brèche de Roland). La cabane de Pouey-Aspé nous hébergera.

Il pleut dans la nuit et le lendemain matin. A la faveur d’une éclaircie, nous repartons. La pluie revient et nous nous réfugions un peu en dessous du col du Boucharo dans la Cabane des Soldats, une construction traditionnelle pyrénéennes à voûte de pierres enfouie au ¾ sous la neige.
L’intérieur est à peu près propre et des banquettes de pierres contre les murs vont permettre de nous allonger au sec.
Le repas terminé, nous déroulons nos tapis mousse sur les banquettes, nous enfouissons dans nos sac de couchage en duvet et entamons une nuit réparatrice.
Sur les deux heures du matin, une goutte d’eau qui me tombe sur le visage me réveille : pile en plein dans l’œil !
Je me pousse un peu pour m’éloigner de la gouttière, mais d’autres gouttes apparaissent un peu partout à la voûte de pierre, se détachent et viennent frapper le précieux duvet. Mes compagnons subissent les mêmes problèmes. Nous inspectons les voûtes à la lumière des frontales à la recherche de zones épargnées. Nous nous déplaçons plusieurs fois, mais la pluie de lourdes gouttes nous rattrape à chaque fois. La fin de la nuit se poursuit, trempés, grelottants et recroquevillés dans des encoignures.
Au petit jour, il faut bien se résoudre à plier bagage et à redescendre sous la pluie battante. Il existe à Gavarnie un chalet du CAF qui pourra peut-être nous héberger…
Au chalet, l’accueil du gardien est glacial. Le chalet est fermé hors saison et nous n’avons qu’à nous trouver un hôtel au village.
Nous tournons en rond dans la petite localité, rasant les murs pour échapper à la pluie. En fin quand vers 18 h le nouveau bulletin météo est affiché au syndicat d’initiative, il faut nous résigner, le temps est pourri pour plusieurs jours, aucune amélioration en vue.
Nous décidons la retraite. Il faut encore une bonne heure de stop et autant de marche pour retrouver notre voiture et c’est à la nuit tombée et trempés jusqu’aux os, sans plus rien de sec, que nous reprenons la route de Grenoble.

Les lunettes

Eté 1994

C’était une petite via ferrata au Nord du refuge de Lavaredo dans les Dolomites (je n’arrive pas à retrouver le nom du sommet).


Nous étions 4, moi-même, ma femme et les enfants pour qui c’était la première via.
Nous étions presque arrivés au sommet quand dans un passage un peu limite pour les petites jambes de Damien, ma femme lui fit la courte échelle.
Damien dans un faux mouvement balaya le visage de Pascale lui arrachant ses lunettes qui rebondirent et dévalèrent la pente, sautèrent une barre rocheuse et finirent par s’arrêter 15 ou 20 m plus bas dans un étroit couloir dominant la paroi principale.


Autant dire que sans lunettes la suite des vacances était sérieusement compromise.
Pour des questions de sécurité, j’avais dans mon sac une corde, des bloqueurs et un descendeur. Nous décidâmes de redescendre tout mon petit monde par la voie normale et je remonterais seul chercher les lunettes en rappel, guidé du bas par ma femme et les enfants.
Donc, je remonte la via jusqu’au point de l’incident, repère à nouveau les lunettes, amarre ma corde à un câble et entreprend de descendre en rappel.
J’arrive à quelques mètres des lunettes, mais la faille est étroite et ne puis me baisser pour les ramasser.
Avec beaucoup de contorsions, toujours pendu à ma corde, la tête en bas, ma main n’est plus qu’à quelques centimètres des binocles. C’est alors que malencontreusement, je détache un cailloux qui vient frapper le fragile éboulis où reposent les lunettes. Ce dernier se met lentement en mouvement, s’accélère et les lunette avec, qui font le grand plongeon.
Cri de désespoir !
En bas sur un sentier, un groupe de randonneurs observe mes acrobaties.
Pendant que je remonte aux bloqueurs, ma femme et les enfants cherchent sans succès dans les éboulis du pied de la paroi. Je finis par les rejoindre et nous rentrons penauds au refuge.


La, ma femme à l’idée, sans y croire, de poser la question au gardien : “quelqu’un
n’aurait-il pas trouvé des lunettes”. Et le gardien de sortir de derrière son comptoir la dite paire de lunettes, même pas cassées !