Vertige

Moi, l’alpiniste, le spéléo patenté, le vertige : je ne connais pas !

Pourtant…

Nous avions été missionnés par la commune de CORENC pour aller expertiser un bloc instable dans la falaise du Saint Eynard au dessus de Grenoble.

Belle paroi ! Très verticale, voire surplombante et de plus de 100 m de haut, sans autre vis-à vis que la large vallée du Grésivaudan. Je me réjouissait d’avance de l’ambiance extraordinaire qui pouvait y régner.

J’avais préparé ma forme physique et ma technique en m’entrainant sur une petite verticale dans les gorges du Guiers Mort, enchainant les descentes et les remontées au bloqueurs , les passages de fractionnement et les changements de progression sur corde en plein vide (montée / descente et vice versa)..

Nous avions acheté un rouleau de 200 m de corde neuve et minutieusement préparé mon matériel. j’étais au top !

Le jour J, accompagné d’un collègue, nous commençons par reconnaître la paroi par le pied afin de bien situer le bloc en question et déterminer le point de départ sur la plateforme du fort.

Puis nous montons sur place. Le temps de reconnaître les lieux, de mettre en place les amarrages, il n’est pas loin de midi.

En fin j’y vais, j’enjambe le parapet de pierre et me glisse précautionneusement dans le vide avec pendu à ma ceinture, mon kit plein de 100 m de corde bien tassée. Immédiatement, un malaise diffus m’envahis sans que je n’y prête plus d’attention que cela. Je suis concentré sur la recherche d’un point où placer un fractionnement afin que dans la poursuite de la descente, la corde ne frotte pas contre le rocher.

5 ou 6 m en dessous du rebord de la murette, je sors le tamponnoir et le marteau de leur sacoche, jette un coup d’œil en dessous pour apprécier la meilleure trajectoire de descente et d’un coup la tête me tourne, mes tripes se serrent. Il faut me reprendre « je ne connais pas le vertige ! ». Je plante le premier spit du fractionnement. concentré sur la dalle de roche face à moi le malaise s’estompe. Mais voilà qu’avec le vent qui la fait tournoyer, ma sacoche ouvre le mousqueton à laquelle elle est attachée et s’envole vers le bas dans un magnifique vol plané. J’essaye de suivre sa trajectoire dans l’espoir de pouvoir la récupérer plus tard et, du coup, le malaise revient et me submerge. Je n’ai plus qu’une envie, sortir de là. Je remonte précipitamment. Avec la sacoche, s’est envolée ma provision de spits. Je ne pourrais pas placer de second amarrage pour le fractionnement. Tant pis pour l’orthodoxie, le spit en place est bon.

Avec tout cela, midi est passé et le restaurant du fort nous tend les bras. Nous remettons donc la suite à l’après repas. Repas qui s’éternise, car après les mésaventures du matin, j’appréhende de retourner dans la paroi.

Mais il faut bien finir par y aller.

Je suis reparti. Je passe le fractionnement placé en tête d’un surplomb et me retrouve d’un coup en plein vide à 5 m du rocher, tournoyant au grès des humeurs du vent et de la corde. Le malaise m’envahis à nouveau. Je résiste en me concentrant sur ma manœuvre. Le corde sèche et neuve glisse trop vite dans le descendeur et j’ai du mal à freiner ma descente malgré un rappel dans un mousqueton. Du coup, je sort toute la corde du kit, la laissant pendre en dessous de moi. Avec le poids, je maitrise mieux les choses. Mais j’ai eu le tord de regarder sa trajectoire et le vertige revient preignant. Maintenant je descend à petits coups saccadés car je dois, pour que le descendeur daigne désormais glisser, soulever les quelques 100 m de corde qui sont encore en dessous de moi.

30 m plus bas j’arrive en face de mon objectif, mais pendu plein vide à une dizaine de mètres de lui. C’est un énorme bloc, de la taille d’une petite maison décollé du rocher, au point que l’on voit le jour entre la paroi et lui. Il tient, comme par miracle, coincé dans un vague dièdre.

Le bloc, depuis la corde : un piano de 10 m de large.

On attend de moi que je rapporte un maximum de photos. Pour cela, il faut que je libère les deux mains en capelant le descendeur. Mais, envahi par mon malaise qui va grandissant, je multiplie les sécurités inutiles en engageant mes bloqueurs sur la corde. Je vais jusqu’à placer un petit prussik que j’avais préparé à cet effet au niveau de ma poitrine afin de ne pas avoir à lutter contre un basculement en arrière. Je sort l’appareil photo de son sac, manœuvre délicate qui m’oblige à nouveau à apprécier le vide. Je tournois au grès de la corde, profitant des instants où je suis face au rocher pour prendre quelques photos. Je devrais maintenant descendre encore de quelques dix mètres pour avoir une vue du bloc par en dessous. Mais la tête me tourne, une véritable panique m’envahis. Il faut remonter. Enlever le descendeur et partir sur les bloqueurs ; technique à laquelle je suis rodé, même dans l’obscurité absolue d’un gouffre, éclairage éteint. Mais là, je suis en pleine confusion. Je n’arrive pas à ouvrit le cliquet pour dégager la corde du descendeur car le poids de la corde le tire vers le bas. J’ai aussi croisé mes longes, mon prussik et ces sécurités qui maintenant m’embarrassent. Résultat, je gigote lamentablement, je m’épuise, ballotté dans le vide. Je tente encore une fois de me soulever sur ma pédale et finis quand même par arriver à ouvrir le descendeur. Je suis enfin en ordre de marche pour remonter. J’ai mal à la tête, je suis à bout de souffle et ai envie de vomir. Les gestes de la remontée me calment progressivement. Je ressort fort mal en point en essayant de cacher mon désarroi, amour propre oblige.

Au retour, dans la voiture, Nicolas qui, d’en haut, surveillait mes évolutions, me dira qu’il était à “moins une“ de déclencher des secours.

Comment cela était-il possible ? Pourquoi cela était-il arrivé ?

Diplômé d’Etat en spéléologie, J’étais loin d’être un débutant en manœuvres de cordes et jusqu’ici me riait du vide.

Je suis allé dès le lendemain me tester en me penchant au dessus de la rambarde du Petit Frou dans les gorges du Guiers Vif et le même malaise est revenu.

Je ne pouvais pas rester comme cela. J’ai donc pris rendez vous avec mon médecin. Je lui ai expliqué mon problème. Elle n’a pas eu à chercher longtemps. Elle m’avait préconisé un médicament pour la prostate dont le vertige pouvait être un des effets indésirables. On a changé de produit. Tout est revenu dans l’ordre.

Mais, tout-de même , j’ai bien faillis y rester ce jour là et depuis quand quelque compagnon de randonnée m’avoue qu’il a le vertige, je ne souris plus condescendant, je sais.

L’avalanche

Dernièrement, comme à chaque débit d’hiver, une brève à la télévision nous annonçait la mort de skieurs pris dans une avalanche. L’invité, un de mes anciens salariés, guide de montagne, devenu expert es risques naturels expliquait le fonctionnement des plaques à vent et la nécessité de s’équiper de DVA (Détecteurs de victimes d’Avalanches). A l’issue de sa pertinente intervention, une fois qu’il eut disparu de l’écran, le présentateur cru bon d’ajouter, en guise de conclusion, que l’on pouvait consulter des cartes de pentes sur le GÉOPORTAIL (site de l’IGN) et qu’en dessous de 30 degrés de pente le risque était négligeable ! Il est probable que ce dernier, peu féru en mesures d’angles, répétant une discussion préalable à l’émissions, confondait degrés et pourcentages.

Quoi qu’il en soit, cela me rappela une aventure vécue lors de mes débuts en ski de randonnée (1972) avec des amis du GUMS de Grenoble.

C’était au mois de décembre et la neige était encore rare. En raison de la brièveté des journées et d’un ciel maussade, le meneur du groupe avait choisi un court itinéraire dans les alpages faiblement pentus du Beaumont.

Nous étions une dizaine de jeunes.

Après avoir longuement porté les skis sur une route déneigée, nous rentrions, enfin, dans une combe largement ouverte, comportant suffisamment de neige pour chausser les skis.

La route s’élevait doucement en travers du versant et à peu près à une centaine de mètre du fond du talweg.

La neige, soufflée par le vent, était dure et mate et nos skis accrochaient mal sur cette croute qui de temps en temps se tassait avec un “pouf” inquiétant. C’est pour cette raison que le premier, le plus expérimenté, conscient du risque, nous avait demandé de garder une distance entre nous et de progresser préférentiellement sur la bande d’herbe qui affleurait au talus aval de la route.

La pente de l’ensemble du versant, débonnaire, ne dépassait pas 15 °.

Il eut un moment où l’herbe s’interrompit, et le premier puis le second, le troisième s’engagèrent sur un monde uniformément blanc, indécis dans le jour blanc.

J’étais dans les derniers, les skis encore sur l’herbe quand le paysage, devant moi, a, d’un coup, semblé doucement se gondoler puis glisser silencieusement vers le fond de la combe entrainant mes camarades. Persuadé qu’ayant, pour ma part, encore les pieds sur la terre ferme, je ne risquais rien, je concentrais mon attention à suivre l’évolution du phénomène devant moi. Je vis mes camarades être entrainés les uns après les autres et je tentais de suivre autant que possible leur trajectoire. C’est çà ce moment là que je sentis une irrésistible poussée me faucher au niveau des jambes et je me retrouvais couché voguant sur une plaque mouvante qui bientôt se fractura en de multiple boules. Je luttais pour surnager quand tout s’arrêta au fond du vallon. Mes compagnons, dont, par chance, aucun n’avait été enfouis se relevaient et commençaient à dégager skis, sacs et battons de la neige. Une grande zébrure, un peu sous la crête qui nous dominait, parcourait tout le versant : la ligne de décrochement de la plaque à vent.

ligne de décrochement d’une plaque de début d’hiver (Dévoluy)

Une fois rassemblés, comptés et remis de nos émotions, nous avons prudemment entrepris le retour vers la vallée.

En conclusion : nous nous en étions tiré à bon compte. Si la pente avait débouché sur une barre rocheuse, un ravin où la neige se serait entassée, ou toute autre configuration moins favorable, l’issue aurait pu être dramatique. De ce jour là est resté gravé dans ma mémoire pas mal d’indices annonçant la présence de ce piège à skieurs (ou raquetteurs) et la certitude que le phénomène peut se déclencher, même dans des pentes très modérées.

La configuration était probablement, ce jour-là, la suivante :

manteau neigeux peu épais dans l’ensemble (30 à 40 cm) ;

première neige reposant sur de l’herbe : pas de sous-couche ;

versant sud où le vent du nord avait déposé et durcit en surface la neige transportée depuis l’autre coté de la crête ;

temps froid et pas de réchauffement depuis la dernière chute de neige assez ancienne avec destruction des liaisons entre grains de la couche au contact du sol encore relativement chaud (neige à bille et herbe couchée constituant la surface de glissement).

Histoire de curés

Pour pâques 1973, j’avais imaginé une grand raid à ski à travers le massif de l’Oberland Bernois, du Nord au Sud en partant des alentours de la Grimselpass.

Notre groupe réunissait quelques saumurois et surtout une délégation de palois avec qui nous avions réalisé l’exploration du gouffre du Cambou de Liard l’été précédent.

Nous voilà donc, sept, assez tard, trop tard, au village d’Oberwald, tout au fond de la vallée du Rhône. l’objectif est la Husegghutte, mille mètres plus haut.

J’escomptais que la route du col de la Furka serait ouverte au moins sur une petite section, nous permettant de gagner du dénivelé.

A notre arrivée, nous avons du déchanter. L’enneigement était bien plus important que ne l’aurait laissé espérer l’état de la montagne dans mes Alpes dauphinoises. La route était fermée et enneigée dès la sortie du village.

Compte tenu de l’heure tardive de notre arrivée et de cette mauvaise surprise, il était peu probable que nous puissions gagner le refuge avant la nuit.

Tant-pis, nous avions prévu les pires conditions et transportions avec nous, en plus des vivres pour une semaine, tentes et matériel de bivouac.

Nous voilà donc partis à remonter la route à ski lacet après lacet. Celle-ci s’engage dans une gorge de plus en plus resserrée. Des coulées d’avalanche interrompent la route et obligent à les traverser dans de raides cônes de grosses boules chaotiques. Peu avant d’atteindre le plan de Gletch, la vallée devient étroite et profonde. Un tunnel transperce un éperon rocheux. Les lampes frontales sortent des sacs et nous nous engageons dans son entrée béante. Mais une sale surprise nous attend à l’autre extrémité. Elle est bouchée par une coulée de neige !

Ressortis, nous étudions les possibilités de contournement de l’obstacle, mais nous sommes dans une gorge, entourés de barres rocheuses infranchissables. Il faut se résoudre à redescendre.

Un autre itinéraire partant d’Oberwald permettrait de rejoindre le refuge, mais il est bien trop tard pour s’y engager. Tant-pis pour aujourd’hui. Nous verrons demain.

Nous n’avons, bien sur, pas d’hébergement prévu dans la vallée et nous décidons de bivouaquer dès qu’un site s’y prêtera.

Et voilà que nous découvrons que le long de la route s’échelonne une série de chapelles d’un chemin de croix. Elles sont ouvertes et assez spacieuses. Plutôt que de monter les tentes, une d’entre elles nous apportera un hébergement bien sec et à l’abri du vent.

La nuit tombe, nous faisons notre popote et nous nous endormons, serrés les uns contre les autres, bien au chaud dans nos duvets.

Le froid nous réveille avec le petit jour.

Nous en sommes à commencer à plier nos affaires quand nous voyons une étrange silhouette sombre munie de skis monter avec énergie en notre direction.

Vu de plus près, c’est un curé drapé dans une longue soutane noire et affublé d’un ridicule chapeau croisé sorti du siècle dernier.

L’homme paraît furieux et ses propos auxquels nous ne comprenons pas grand chose, car dans un dialecte germanique, ne sont à priori pas des plus amènes. Rassemblant ses quelques connaissance de français, il nous jette « c’est pas un tormitorium tici ! ». Nous tentons d’expliquer que, en difficulté, nous nous sommes réfugiés dans la maison de Dieu, comptant sur son hospitalité ; peine perdue !

Le noir volatile, tout en nous menaçant dans sa langue incompréhensible, finit par redescendre en direction du village en une longue glissade.

Bon débarra !

Nous finissons nos sacs et prenons à notre tour la direction de la vallée.

Et là, à coté de nos voitures, ressurgit le personnage accompagné de deux “verts de gris“ (les gendarmes suisses), pas plus sympathiques que notre accusateur.

Un des gendarmes qui parle à peu près le français, nous explique que le curé a porté plainte et que nous allons tous devoir les suivre au poste. Nous protestons que nous n’avons pas vu de mal à passer la nuit dans cette chapelle et que nous n’avons rien dégradé et laissé parfaitement propre. Le curé vitupère encore, puis un dialogue s’instaure entre lui et les policiers. Finalement, celui qui parle français nous suggère de faire un don pour les pauvres de la paroisse, condition à laquelle le curé retirerait sa plainte.

Un don de combien ? Nouveau conciliabule. Le gendarme nous annonce un chiffre qui, compte tenu du change qui n’est pas en notre faveur, nous paraît astronomique. Finalement, nous réunissons tous les francs suisses en notre possession et faisons une proposition. Le curé accepte et nous envoie au diable.

Délestés de notre monnaie locale, nous ne pouvons guère reprendre notre programme (comment payer les nuitées en refuge par exemple ?).

De plus, écœurés, nous n’avons plus qu’une envie, celle de fuir un pays aussi peu accueillant.

La décision est vite prise. Basta la Suisse, direction l’Italie via le Grand Saint Bernard pour le massif du Grand Paradis. A Aoste, nous achetons des lires et des cartes topographiques et montons à Rhème.

Première étape, le refuge Bénévolo.

Nous avons perdu pas mal de temps dans le transfert et la nuit arrive vite à cette époque. Mais voilà que l’un d’entre nous a une fixation qui menace de s’arracher. Autour d’un banc de pierres, devant l’église, nous essayons, sans grand succès, la réparation avec un couteau.

C’est alors que surgit un homme en noir, la copie de celui du petit matin, mais aimable, celui-là, qui évalue notre problème, s’en va et revient prestement avec une trousse à outils….

L’Aneto

Participants : Bruno Talour
Pascale Talour
Avril 1978
Nous avions prévu pour ces vacances de Pâques une grande boucle qui à partir du « Plan de Senarta » dans la vallée de Bénasque nous conduirait à l Aneto, puis au Posets.

Malheureusement, la météo et les événements dramatiques qui en découlèrent ont fait que ce programme fut réduit à sa première étape.
Le premier jour (je n’ai pas trace des dates précises), la météo était douteuse, mais nous partîmes quand même remontant la vallée de Vallibierna dans le brouillard. Après une longue marche, nous plantâmes la tente à proximité des lac de Coronas. Il neigea dans la nuit et il plu au matin.


Le deuxième jour nous vit redescendre à la voiture trempés.
Le troisième jour, le beau temps revenu, nous reprenons la route de la vallée de Vallibierna et en une très longue étape montons au col de Coronas que nous franchissons vers 17 h. Compte tenu de l’heure tardive, il n’est plus question de gagner le sommet de l’Aneto.


Nous enlevons les peaux et basculons dans la descente sur le glacier de l’Anéto.
Au bout de quelques centaines de mètres nous arrivons sur sur un groupe de Français qui montent un tente à cet endroit insolite et nous expliquent qu’une jeune femme est tombée dans une crevasse. Elle gît 15 m plus bas sur un bouchon de neige. Il sont descendus jusqu’à elle et comme elle se plaint de douleurs au dos/ Il craignent qu’elle soit blessée à la colonne vertébrale.
Nous proposons de les aider à la sortir de là (nous sortons d’un stage de chef de course et sommes rodés aux techniques d’auto-secours). En raison de sa blessure, ils nous disent préférer attendre les secours qu’un membre de leur groupe est parti prévenir à Benasque.
Nous leur laissons du gaz et de la nourriture et poursuivons la descente sur le Plan des Aigalluts ou nous campons.

Le quatrième jour, nous nous réveillons avec la pluie, plions notre matériel et rejoignons le refuge de la Rencluse.

A ce dernier nous ne trouvons qu’un autre groupe de français accompagnés d’un guide, mais point de sauveteurs. A la pluie succède la tempête de neige.
Dans la soirée, des secours espagnols arrivent tard très mal équipés (des ficelles autour des skis en guise de peaux dephoque !) et s’installent dans le refuge sans aucune velléité d’aller plus loin.
Avec le guide, nous décidons d’unir nos forces pour essayer d’aller chercher les naufragés du glacier.
Au matin du 5° jour, nous sortons dans une violente tempête de neige, remorquant un traîneau de fortune derrière nous.
Au bout de deux ou trois heures, nous voyons le guide qui nous précédait avec deux de ses clients revenir et nous dire qu’à partir de la brèche du Portillon, le vent était tel sur le glacier qu’ils étaient jetés à terre et ont du renoncer.
Dans la soirée arrivent des gendarmes de montagne français du peloton d’Oloron. Il nous expliquent qu’il a fallu une autorisation administrative longue à obtenir pour qu’ils puissent intervenir en territoire espagnol.
Nous faisons le point sur nos tentatives.
Il décident d’une part de faire une nouvelles tentative en direction du glacier, tandis qu’un d’entre eux doit nous accompagner jusqu’à Benasque.
Le sixième jour, la tempête n’a pas faiblis, la descente se fait sans aucune visibilité. Le gendarme ouvre la route devant moi, quand d’un coup je le vois disparaître. Je m ‘arrête et prudemment m’avance au sommet d’une barre rocheuse, heureusement de faible hauteur. Nous la contournons pour rejoindre le gendarme qui a eu plus de peur que de mal. Une bonne rigolade, ça s’arrosera à l’auberge à Benasque.
Vers midi nous sommes au village et après un repas à l’auberge, nous reprenons la route pour la France.
Il fait beau sur le versant Espagnol de Pyrénées et nous apercevons le sommet de l’Aneto qui fume dans la tempête.
De retour à Grenoble, les journaux nous apprendrons que ce même jour un des gendarmes de l’équipe de secours fut tué par une avalanche sous la brèche du Portillon.
Le vent étant tombé, les naufragés seront récupérés par un hélicoptère venu de France.
Dès le premier soir leur tente fut arrachée et ils se réfugièrent dans la crevasse à coté de la blessée.
Ils s’en sortirent avec quelques gelures. La blessée n’avait rien de grave

Pâques 1979 : Un grand projet qui fini en Bérézina

Nous en parlions depuis peut-être déjà un an : un grand raid à ski sur le versant Espagnol de Gavarnie ; partant de la vallée d’Estaubé en France, passant par la brèche de Tuquerouille, le lac glacé, le col du cylindre ; culminant au Mont Perdu, puis revenant en France par la Brèche de Roland ; avec, pourquoi pas, l’ascension du Taillon au passage.
Nous avons minutieusement préparé le matériel et le ravitaillement pour une semaine d’autonomie totale avec refuges non gardés et même, si nécessaire, bivouacs dans la neige.
Donc, après une journée de route et une nuit sous la tente, nous nous retrouvons à 3 (Bruno TALOUR, Pascale VADOT et un compagnon dont je n’ai pas gardé trace du nom) au parking sous le barrage des Gloriettes au dessus de Gèdre.


Il fait grand beau (comme toujours quand on arrive dans les Pyrénées, c’est après en général que cela se gâte).
La montée au refuge d’Estaubé se fait sans gros problème, sauf que nous constatons que de grosses chutes de neige humide ont précédé notre venue plâtrant les faces rocheuses, et générant de nombreuses avalanches.


Dans ces condition est-il bien raisonnable de s’aventurer dans des pentes très fortes comme celle du couloir de la brèche de Tuquerouille, ou la face Nord du Mont perdu ?

Il fait tellement beau et doux que pascale et moi décidons de bivouaquer dehors devant le refuge. histoire de contempler les étoiles.


En fait nous n’auront pas à trancher sur cette question, car arrivé au refuge, notre compagnon s’aperçoit qu’il a oublié d’emporter ses lunettes de soleil. Ni Pascale, ni moi n’en avons en double et le risque d’ophtalmie nous paraît trop important pour être pris.
Du coup, il ne nous reste plus qu’à descendre à Gavarnie pour en acheter une paire.
Adieux brèche de Tuquerouille et face Nord du Mont Perdu, nous modifions notre programme, nous allons gagner Gavarnie en passant par la Hourquette d’Alans, puis remonter au refuge des Sarradets. la Brèche de Roland nous donnera accès au plateau du versant Espagnol et après une nuit à Goritz nous feront l’ascension du Mont Perdu.
La Hourquette d’Alans est franchie sans problèmes et apparaît alors un nouveau contretemps. Pascale a ré-enduit ses peaux de colle avant de partir et cette foutue colle reste en partie attachée à la semelle des skis qui du coup ne glissent plus du tout !
L’ambiance se dégrade franchement et la descente traine. Enfin au bord d’un ruisseau, les semelles des skis peuvent être débarrassées de cette fâcheuse colle avec du sable et pas mal d’huile de coude.


Nous arrivons finalement à Gavarnie, midi passé. les magasins sont fermés jusqu’à 15 h et il faut donc encore attendre.
Quand notre compagnon est enfin muni de ses précieuses lunettes, il est au moins 15h 30. Nous remontons le plus vite possible le sentier du vallon de Pouey-Aspé. Compte tenu de l’heure, il n’est plus possible de rejoindre avant la nuit le refuge des Sarradets (appelé aussi refuge de la Brèche de Roland). La cabane de Pouey-Aspé nous hébergera.

Il pleut dans la nuit et le lendemain matin. A la faveur d’une éclaircie, nous repartons. La pluie revient et nous nous réfugions un peu en dessous du col du Boucharo dans la Cabane des Soldats, une construction traditionnelle pyrénéennes à voûte de pierres enfouie au ¾ sous la neige.
L’intérieur est à peu près propre et des banquettes de pierres contre les murs vont permettre de nous allonger au sec.
Le repas terminé, nous déroulons nos tapis mousse sur les banquettes, nous enfouissons dans nos sac de couchage en duvet et entamons une nuit réparatrice.
Sur les deux heures du matin, une goutte d’eau qui me tombe sur le visage me réveille : pile en plein dans l’œil !
Je me pousse un peu pour m’éloigner de la gouttière, mais d’autres gouttes apparaissent un peu partout à la voûte de pierre, se détachent et viennent frapper le précieux duvet. Mes compagnons subissent les mêmes problèmes. Nous inspectons les voûtes à la lumière des frontales à la recherche de zones épargnées. Nous nous déplaçons plusieurs fois, mais la pluie de lourdes gouttes nous rattrape à chaque fois. La fin de la nuit se poursuit, trempés, grelottants et recroquevillés dans des encoignures.
Au petit jour, il faut bien se résoudre à plier bagage et à redescendre sous la pluie battante. Il existe à Gavarnie un chalet du CAF qui pourra peut-être nous héberger…
Au chalet, l’accueil du gardien est glacial. Le chalet est fermé hors saison et nous n’avons qu’à nous trouver un hôtel au village.
Nous tournons en rond dans la petite localité, rasant les murs pour échapper à la pluie. En fin quand vers 18 h le nouveau bulletin météo est affiché au syndicat d’initiative, il faut nous résigner, le temps est pourri pour plusieurs jours, aucune amélioration en vue.
Nous décidons la retraite. Il faut encore une bonne heure de stop et autant de marche pour retrouver notre voiture et c’est à la nuit tombée et trempés jusqu’aux os, sans plus rien de sec, que nous reprenons la route de Grenoble.

Les lunettes

Eté 1994

C’était une petite via ferrata au Nord du refuge de Lavaredo dans les Dolomites (je n’arrive pas à retrouver le nom du sommet).


Nous étions 4, moi-même, ma femme et les enfants pour qui c’était la première via.
Nous étions presque arrivés au sommet quand dans un passage un peu limite pour les petites jambes de Damien, ma femme lui fit la courte échelle.
Damien dans un faux mouvement balaya le visage de Pascale lui arrachant ses lunettes qui rebondirent et dévalèrent la pente, sautèrent une barre rocheuse et finirent par s’arrêter 15 ou 20 m plus bas dans un étroit couloir dominant la paroi principale.


Autant dire que sans lunettes la suite des vacances était sérieusement compromise.
Pour des questions de sécurité, j’avais dans mon sac une corde, des bloqueurs et un descendeur. Nous décidâmes de redescendre tout mon petit monde par la voie normale et je remonterais seul chercher les lunettes en rappel, guidé du bas par ma femme et les enfants.
Donc, je remonte la via jusqu’au point de l’incident, repère à nouveau les lunettes, amarre ma corde à un câble et entreprend de descendre en rappel.
J’arrive à quelques mètres des lunettes, mais la faille est étroite et ne puis me baisser pour les ramasser.
Avec beaucoup de contorsions, toujours pendu à ma corde, la tête en bas, ma main n’est plus qu’à quelques centimètres des binocles. C’est alors que malencontreusement, je détache un cailloux qui vient frapper le fragile éboulis où reposent les lunettes. Ce dernier se met lentement en mouvement, s’accélère et les lunette avec, qui font le grand plongeon.
Cri de désespoir !
En bas sur un sentier, un groupe de randonneurs observe mes acrobaties.
Pendant que je remonte aux bloqueurs, ma femme et les enfants cherchent sans succès dans les éboulis du pied de la paroi. Je finis par les rejoindre et nous rentrons penauds au refuge.


La, ma femme à l’idée, sans y croire, de poser la question au gardien : “quelqu’un
n’aurait-il pas trouvé des lunettes”. Et le gardien de sortir de derrière son comptoir la dite paire de lunettes, même pas cassées !

Les Crêtes de la Blanche

ou une affaire qui aurait pu mal finir.

du 29 au 2 janvier 1977

Avec Pascale LAVIGNE, nous avions décidé de réaliser une traversée à ski sur plusieurs jours des crêtes de la Blanche dans les Alpes de Haute Provence.
Nous partons de l’abbaye de Laverque le 29 décembre par un temps splendide, juste après une petite chute de neige qui a repeint la montagne en un blanc immaculé.
Notre première étape est la maison forestière de Plan-Bas où nous passons notre première nuit.

Ensuite notre itinéraire remonte à travers la forêt de Lavero, puis franchis le col du Vautreuil et descend dans le vallon du même nom.
Le vallon du Vautreuil est suspendu au dessus de la vallée et la domine par une barre rocheuse qui n’est franchissable que par un raide couloir à son extrémité Ouest.
Pour la troisième étape, nous n’avions pas prévu de rejoindre ce fond de vallée, mais d’effectuer une traversée dans des pentes entrecoupées de barres en direction du « Jas Viel ».
C’est pour cela que le soir du 30 nous plantons sans aucune inquiétude notre tente juste au dessus de la barre rocheuse, sur un magnifique belvédère et par un ciel immaculé.
Dans la nuit, je suis réveillé par le chuintement de la neige qui tombe sur la toile. Un rapide coup d’oeil dehors confirme l’information. Il neige à plein temps.
Au petit matin, le matériel est vite plié et nous décidons de descendre le couloir en dessous de nous pour rejoindre le fond de la vallée et chercher une cabane où nous abriter.
Le vent s’est levé et la visibilité est très réduite. Nous longeons à bonne distance une corniche qui domine un vide cotonneux nous laissant deviner entre les rafales de neige des rochers très raides. Nous finissons par venir buter contre le versant de Roche close sans avoir clairement vu de couloir, ni de discontinuité dans la corniche. Il est, bien sur, hors de question de franchir cette dernière, sans avoir la certitude de déboucher sur une pente de neige et non des rochers.
La décision est prise de remonter au col du Vautreuil et de rejoindre la cabane de Plan-Bas.
Nous progressons à l’aveuglette dans un dédale de petites combes encombrées de congères quand nous déclenchons une plaque à vent sans conséquences, puis un peu plus loin une deuxième.
L’avertissement est suffisant et nous décidons de replanter la tente à l’abri  relatif d’un petite barre rocheuse et d’attendre que la météo nous soit plus favorable. Nous avons dans nos sacs des vivres pour plusieurs jours et ma foi, nous pouvons attendre.


L’après-midi passe puis vient la nuit sans que la tempête ne s’interrompe. Dans ces conditions (hurlements du vent, claquements de la toile de tente, froid qui s’insinue à travers les matelas mousse, dureté de la couche de neige…) le sommeil est haché et la nuit d’hiver interminable.
Le matin du 31, le petit jour n’apporte pas d’amélioration. Nos duvets sont humides, heureusement, il ne fait pas très froid. Dans ‘après midi , il faut déplacer la tente car une congère menace de l’engloutir. Nous terminons l’opération complètement trempés. La journée s’écoule interminable et revient une troisième nuit encore plus interminable. Le vent tombe et le ciel se dégage. Il fait brusquement très froid. Nous grelottons dans nos vêtements mouillés et nos duvets devenus inefficaces. Pour tenir nous brûlons nos dernières cartouches de gaz.
Le premier de l’an, au petit jour, nous plions, et sans problèmes engageons le retour vers le col du Vautreuil. Ce dernier est franchis avec les premiers rayons du soleil.


Délivrance…

Bivouac aux Courtes (3856 m).

Août 1969

Trop tard, nous sommes partis trop tard.

Comme nous ne prenions pas de petit déjeuner, le gardien du refuge d’Argentière ne nous a pas réveillé…

Nous somme à la rimaye au petit jour. Une première tentative de de franchissement échoue. Nous redescendons et trouvons un autre passage, mais nous avons perdu une heure.

Les conditions se révèlent ne pas être idéales. La neige poudreuse, foireuse sur la glace sous-jascente complique dès le début le cramponnage dans le couloir Nord Nord Est.

Nous n’avons pas encore gravis le premier tiers que le soleil nous rattrape. Du coup, de poudreuse, la neige devient rapidement molle et botte sous les crampons. Il semble plus sur de progresser dans les rochers de la rive droite. Puis ceux-ci devenant plus difficiles, nous traversons en rive gauche et montons droit sous le sommet.

Face nord des Courtes

A une progression idéale, en bonne neige, qui aurait dû se faire le plus souvent les anneaux à la main, se substitue de prudentes longueurs de corde dans des rochers brisés et instables.

Le résultat est, qu’en plus de quelques frayeurs, nous sortons sur l’arête sommitale vers 17h30.

Les difficultés sont terminées. Je connais bien l’itinéraire que j’ai déjà parcouru deux fois. Dans 3 h nous serons au refuge du Couvercle.

Sauf que dans la traversée de l’aiguille Chenavier, nous coinçons notre corde dans une fissure du rocher. Nous bataillons une heure pour l’extraire…

Puis la neige devenue pourrie, la fatigue qui gagne font que nous ne progressons plus que lentement, trop lentement sur l’arête. Dans les traversées des aiguilles “croulante“ et “qui remue“, nous perdons la course avec la nuit. Plus très loin du Col des Cristaux, dans la quasi obscurité et devant un passage rocheux un peu plus difficile, nous devons nous résigner à bivouaquer.

Un peu en contre-bas d’une rognon rocheux qui nous abrite du vent, nous avons trouvé une vire assez confortable sur laquelle on peut être assis, les jambes pendant dans le vide. Nous plantons quelques pitons auxquels nous nous attachons de peur de glisser dans notre sommeil.

Le bivouac est improvisé et nous n’avons guère plus pour nous protéger que nos vêtements de la journée plus des ponchos contre la pluie.

Nous vidons les sacs, disposons tout le matériel en sécurité sur la vire, et enfilons nos pieds avec nos chaussures à l’intérieur.

Quelques étoiles dans le ciel, progressivement masquées par un voile nuageux.

Au Nord, loin, très loin, sur le lac Léman, le spectacle d’un orage nous occupe. Puis nous sombrons dans un demi sommeil bientôt interrompu par un coup de tonnerre.

D’abord lointain, l’orage nous entoure bientôt, la foudre frappe tout autour de nous. De violentes rafales de vent secouent nos ponchos. Puis la pluie arrive, libératrice, l’orage s’éloigne, alors que nous sommes trempés et commençons à frissonner. Il est un peu plus de minuit.

Sommeil entrecoupé de frissons. Mal au dos appuyés sur le rocher froid et dégoulinant.

2 h du matin, l’orage est à nouveau sur nous. Cette fois c’est du sérieux. La foudre claque plusieurs fois toute proche. Des flammèche bleue courent sur le rocher : le feu de Saint Anselme!

Puis dans un déchirement, comme celui d’une toile, un grand éclair blanc nous enveloppe. Nous sommes projetés dans le vide et nous retrouvons pendus à nos cordes. Le cœur bat la chamade. La terreur nous envahis.

La foudre a frappée le rocher juste au dessus de nous. Nous avons subit les courants de terre.

Chaque silence est drapé d’angoisse. Puis le bruit de la pluie qui tambourine sur nos toiles l’emporte progressivement sur celui du tonnerre qui s’éloigne.

L’eau glaciale qui ruisselle sur le rocher s’insinue dans nos vêtements déjà copieusement mouillés ; court sur la peau et emplis les chaussures.

Plus question de dormir. Nous luttons contre le froid avec de grands mouvements, tout en en nous racontant des histoires.

5 h du matin, l’orage est de retour pour la troisième fois, moins violent, mais la pluie cède la place au grésil, puis à une neige poudreuse poussée par un vent du nord glacial que nous prenons maintenant en pleine face.

Le froid nous fait sombrer dans un mauvais sommeil grelottant.

6h du matin, le petit jour. Je ne grelotte plus, j’ai passé ce stade. Jean Paul est recouvert de neige et ne bouge plus. Moi non plus d’ailleurs. Un brouillard ou volettent des flocons de neige nous entoure. Il me faut un gros effort de volonté pour me lever. Je secoue Jean Paul qui lentement émerge de sa torpeur.

Il faut bouger pour nous réchauffer. Tous nos gestes sont extrêmement lents. Il nous faudra bien une heure pour refaire les sacs.

Finalement, la cordée se remet en marche et gagne le col des Cristaux et le couloir qui descend sur le glacier de Talèfre.

Désormais en versant sud, nous sommes un peu plus à l’abri du vent. La vie revient avec l’action.

Puis c’est la longue descente sur le glacier, la recherche dans le brouillard des passages entre les crevasses.

D’un coup, Jean Paul s’assied et se tient la jambe, gémissant. Une douleur atroce lui parcours le pied. Il enlève sa chaussure, sa chaussette trempée. Les orteils sont tout blancs. Il s’est gelé.

La douleur s’estompe un peu et nous reprenons notre marche. Alors que nous allons attaquer la remontée sur la moraine en direction du refuge, des personnes viennent à notre rencontre.

Le gardien du refuge d’Argentière s’est inquiété de notre sort et a prévenu celui du Couvercle.

On aide Jean Paul à finir les dernières centaines de mètres.

Au refuge, on réchauffe doucement son pied. La circulation et la couleur reviennent. La douleur s’estompe. Restaurés et réchauffés, Jean Paul estime que nous pouvons gagner le Montenvers par nos propres moyens.

Il ira cependant subir quelques examens et soins à l’hôpital de Chamonix et finalement s’en tirera sans séquelles.

 

Orage sur le Balaïtous

Ce jour là, nous avions projeté de faire l’ascension du Balaïtous par la voie normale en famille.

Petit problème, lorsque j’ai voulu réserver, le refuge était complet. Qu’importe, nous camperons un peu au delà du refuge, ce qui aura en plus l’avantage de nous rapprocher du but.

Quoi de plus romantique ?

Comme bien souvent, à l’ouest des Pyrénées, la vallée est sous une épaisse couche de brume qui distille un désagréable petit crachin. Mais nous savons qu’en fait, il règne un grand beau temps en altitude au delà de 2000 m, au dessus de la mer de nuage.

Comme prévu, nous émergeons au soleil un peu avant la raide montée sous le refuge de Larribet dans le vallon du même nom parsemé de pins cembros.

Une petite pause au refuge, ou nous refaisons le plein d’eau et nous continuons vers la brèche de la Garenère et les lacs de Batcrabère.

A proximité du grand lac, nous cherchons un endroit pour planter la tente. Ce qui n’est pas évident car le terrain est soi trop pentu, soit encombré de blocs, soit loin d’un point d’eau…

Finalement, nous jetons notre dévolu sur un joli petit cambou (espace herbeux, plat) ou serpente un ruisselet.

Pour être en conformité avec le règlement du parc, nous attendons que les ombres s’allongent, assis au milieu de notre barda.

18h ! soudaine activité, nous montons la tente. Le sol est bien un peu spongieux et les piquets s’enfoncent presque trop facilement. Les matelas et les duvets sont déroulés. La cuisine installée.

Quand on lève la tête, quelques cumulus, pas bien menaçants, accrochent les hautes arêtes rougissant avec le soleil couchant.

D’un coup, le soleil passe derrière une crête et un petit vent frais vient secouer mollement la tente.

Le repas du soir, préparé sur un seul réchaud, nous occupe un bon moment, puis nous gagnons nos duvets. A deux adultes plus deux enfants, la tente est un peu juste. Être serrés, nous tiendra chaud au petit matin.

Chacun sombre doucement dans un sommeil réparateur des efforts de la journée.

Vers minuit, je suis réveillé par un fort coup de tonnerre. Du fond de nos duvets, nous suivons la progression des détonations. Les éclairs s’invitent à travers la toile. L’orage est maintenant sur nous, les coups se succèdent et se superposent presque en continu. Le déchirement de la foudre à faible distance nous fait dresser les cheveux sur la tête (pas qu’au figuré !). Puis la pluie arrive dans un coup de vent. Des grosse gouttes, furieuses, martèlent la toile dans un grondement qui couvre les éclats de l’orage. De puissantes rafales couchent la tente dont les arceaux de fibre de verre plient sous l’assaut. Sans avoir eu à nous concerter nous sommes tous assis soutenant de notre mieux le fragile édifice. Le roulement augmente encore sous l’impact de gros grêlons.

Puis progressivement le calme revient. L’orage s’éloigne du coté de l’Espagne.

Mais pointe une nouvelle menace plus insidieuse. Dans le silence qui se rétablis doucement, le murmure du ruisselet s’est transformé en grondement d’un important ruisseau. Nous constatons à chaque mouvement des gargouillis peu sympathiques sous le tapis de sol.

Il faut en avoir le cœur net, armé de la frontale, j’ouvre la glissière de la tente intérieure. Dans l’abside les gamelles et le réchaud baignent dans 5 cm d’eau. Dehors, je constate avec effroi que nous sommes entourés d’une mare d’eau ou flottent des glaçons gros comme des billes. Seule le bord relevé du tapis de sol nous protège encore de l’invasion.

Dans la nuit noire, sous la pluie, il n’est pas raisonnable d’envisager une évacuation, et pour aller où ?

Heureusement, avec l’accalmie, le niveau d’eau finit par baisser. Seules quelques petites venues d’eau se font jour au niveau des coutures. Nous nous recroquevillons assis sur nos matelas pneumatiques pour ne pas mouiller les sacs de couchage.

La nuit s’écoule, enfin plus calme, interminable. Le sommeil nous gagne à nouveau. Vers 5h du matin, alors que nous grelottons dans nos duvets humides, le jour commence à pointer. Dehors “le temps est bouché“. Nous renonçons à la poursuite de l’excursion, enfournons rapidement nos affaires plus ou moins mouillées et prenons sans même manger la direction du refuge.

Alors que sous le crachin, nous arrivons à la brèche de la Garenère, un fantôme vêtu d’une cape de pluie surgit du brouillard. Un homme, un anglais, hagard qui se précipite vers nous. Véhément, il nous incite à le suivre et nous découvrons une femme assise sur un bloc, trempée, manifestement choquée, à coté d’une tente en lambeaux.

Ayant campé sur la crête, le coup de tabac et la grêle ont déchiré la tente, mais le plus grave fut la foudre qui les frappa. Pas de brûlures apparentes, mais un état de choc et d’hypothermie manifeste. La femme est prostrée, incapable de bouger et l’homme surexcité.

Ma femme et les enfants restent avec eux afin de les accompagner et les rassurer, alors que je déboule jusqu’au refuge pour donner l’alerte. Ma petite famille me rejoindra un peu plus tard avec les sauveteurs qui ramènent les sinistrés.

Le cirque de Pineta

Le cirque de Pineta se situe du coté espagnol des Pyrénées, au pied du Mont Perdu.

C’est l’accès par le sud au parois Nord des “Trois Sœurs“ (Marboré, Cylindre, Mont Perdu).

Le fond de la vallée est fermé par un imposant cirque de falaises de grès rouge. Les mêmes que l’on retrouve de l’autre coté de la frontière à Gavarnie ou à Troumouse.

Mais contrairement à Gavarnie, le haut du cirque n’est pas une crête mais le rebord d’un vaste vallon suspendu qui héberge le Lac Glacé sous la brèche de Tuquerouye.

Le Lac Glacé était notre objectif ce jour là.

En 199.., le téléphone portable n’était pas encore inventé et la météo assez imprécise.

Donc, nous voilà partis en famille, de bon matin, par beau temps, remontant un fond de vallée d’abord peu pentu, parsemée de pins Cembros, puis de plus en plus encombré des blocs et cailloutis jusqu’au pied du cirque de falaises.

D’un coup le sentier s’élève en zigzags de plus en serrés sur un cône d ‘éboulis, à gauche de la cascade principale, puis par des traversées dans des barres rocheuses, recoupant de nombreux lits de torrent et cascatelles et rejoint le plateau plus de 1000 m plus haut.

Tout occupé à l’ascension nous n’avons pas fait attention à l’évolution du temps et lorsque l’horizontale reprend ses droits, nous levons la tête et constatons que le ciel est encombré de lourds cumulus. Les glaciers se perdent dans les nuages. Sur ce plateau de roches désertiques, aucun abri. Quelques gouttes de pluie éparses et de lourds grondements au delà de la frontière nous décident à rebrousser chemin au plus vite.

Dès que nous entamons la descente, l’orage se précise. D’un coup la pluie nous fouette, la grêle et le grésil rendent les rochers glissants et nous descendons avec précaution.

Nous entreprenons les traversées au paroxysme de l’orage. La foudre claque tout autour de nous. La pluie et le vent décrochent des pierres qui passent à droite et à gauche en d’immenses rebonds. L’affolement gagne et nous pressons le pas pour nous retrouver stupéfaits devant une tumultueuse cascade qui nous barre le passage. Traverser c’est le risque d’être emportés, pour les enfants surtout….

Deux alpinistes espagnols nous rejoignent, ils ont une corde. Ils traversent la cascade assurés et nous établissons une main courante.

Je fais passer d’abord ma fille, mon ainée, devant moi (entre moi et la corde). J’ai de l’eau jusqu’à mi-cuisse. Elle est presque submergée…

Pour mon fils, plus petit, hors de question de procéder de la même façon. Je le prends sur mon dos. Ses petits bras enserrent mon cou à m’étouffer. D’une main de retiens une de ses jambes. L’autre est pour la corde. Ma femme suit de près et consolide l’édifice.

Ensuite, il faut que je retraverse pour récupérer les anneaux de corde et la main courante. Encore deux passages dans l’eau furieuse.

L’exercice se renouvelle deux ou trois fois, toujours avec l’aide des espagnols ; toujours aussi périlleux ; de plus en plus trempés, tremblants de froid.

Nous finissons par retrouver la vieille moraine. Nous somme tirés d’affaire. De grands remerciements et de grandes claques dans le dos avec les espagnols et ceux ci dévalent la pente à une vitesse que nos enfants ne pourraient soutenir.

Il est 14 h ; retour au camping-car, trempés, crottés, frigorifiés. Le ciel se dégage rapidement. Un soleil bienvenu va nous réchauffer.