L’avalanche

Dernièrement, comme à chaque débit d’hiver, une brève à la télévision nous annonçait la mort de skieurs pris dans une avalanche. L’invité, un de mes anciens salariés, guide de montagne, devenu expert es risques naturels expliquait le fonctionnement des plaques à vent et la nécessité de s’équiper de DVA (Détecteurs de victimes d’Avalanches). A l’issue de sa pertinente intervention, une fois qu’il eut disparu de l’écran, le présentateur cru bon d’ajouter, en guise de conclusion, que l’on pouvait consulter des cartes de pentes sur le GÉOPORTAIL (site de l’IGN) et qu’en dessous de 30 degrés de pente le risque était négligeable ! Il est probable que ce dernier, peu féru en mesures d’angles, répétant une discussion préalable à l’émissions, confondait degrés et pourcentages.

Quoi qu’il en soit, cela me rappela une aventure vécue lors de mes débuts en ski de randonnée (1972) avec des amis du GUMS de Grenoble.

C’était au mois de décembre et la neige était encore rare. En raison de la brièveté des journées et d’un ciel maussade, le meneur du groupe avait choisi un court itinéraire dans les alpages faiblement pentus du Beaumont.

Nous étions une dizaine de jeunes.

Après avoir longuement porté les skis sur une route déneigée, nous rentrions, enfin, dans une combe largement ouverte, comportant suffisamment de neige pour chausser les skis.

La route s’élevait doucement en travers du versant et à peu près à une centaine de mètre du fond du talweg.

La neige, soufflée par le vent, était dure et mate et nos skis accrochaient mal sur cette croute qui de temps en temps se tassait avec un “pouf” inquiétant. C’est pour cette raison que le premier, le plus expérimenté, conscient du risque, nous avait demandé de garder une distance entre nous et de progresser préférentiellement sur la bande d’herbe qui affleurait au talus aval de la route.

La pente de l’ensemble du versant, débonnaire, ne dépassait pas 15 °.

Il eut un moment où l’herbe s’interrompit, et le premier puis le second, le troisième s’engagèrent sur un monde uniformément blanc, indécis dans le jour blanc.

J’étais dans les derniers, les skis encore sur l’herbe quand le paysage, devant moi, a, d’un coup, semblé doucement se gondoler puis glisser silencieusement vers le fond de la combe entrainant mes camarades. Persuadé qu’ayant, pour ma part, encore les pieds sur la terre ferme, je ne risquais rien, je concentrais mon attention à suivre l’évolution du phénomène devant moi. Je vis mes camarades être entrainés les uns après les autres et je tentais de suivre autant que possible leur trajectoire. C’est çà ce moment là que je sentis une irrésistible poussée me faucher au niveau des jambes et je me retrouvais couché voguant sur une plaque mouvante qui bientôt se fractura en de multiple boules. Je luttais pour surnager quand tout s’arrêta au fond du vallon. Mes compagnons, dont, par chance, aucun n’avait été enfouis se relevaient et commençaient à dégager skis, sacs et battons de la neige. Une grande zébrure, un peu sous la crête qui nous dominait, parcourait tout le versant : la ligne de décrochement de la plaque à vent.

ligne de décrochement d’une plaque de début d’hiver (Dévoluy)

Une fois rassemblés, comptés et remis de nos émotions, nous avons prudemment entrepris le retour vers la vallée.

En conclusion : nous nous en étions tiré à bon compte. Si la pente avait débouché sur une barre rocheuse, un ravin où la neige se serait entassée, ou toute autre configuration moins favorable, l’issue aurait pu être dramatique. De ce jour là est resté gravé dans ma mémoire pas mal d’indices annonçant la présence de ce piège à skieurs (ou raquetteurs) et la certitude que le phénomène peut se déclencher, même dans des pentes très modérées.

La configuration était probablement, ce jour-là, la suivante :

manteau neigeux peu épais dans l’ensemble (30 à 40 cm) ;

première neige reposant sur de l’herbe : pas de sous-couche ;

versant sud où le vent du nord avait déposé et durcit en surface la neige transportée depuis l’autre coté de la crête ;

temps froid et pas de réchauffement depuis la dernière chute de neige assez ancienne avec destruction des liaisons entre grains de la couche au contact du sol encore relativement chaud (neige à bille et herbe couchée constituant la surface de glissement).